LA MECOMPREHENSION MODERNE DE LOCKE

Claude Roche

"Le grand LOCKE, dans sa controverse avec PETTY, fut peut-être le premier qui ait exprimé en termes abstraits le rapport existant entre le taux d'intérêt et la quantité de monnaie".
(KEYNES - La théorie générale)

Locke est un monument de la pensée européenne. Premier philosophe de la révolution newtonienne, ancêtre de la laïcité avec sa lettre sur la tolérance, rédacteur de la première constitution américaine, il est aussi - et, pour certains, surtout - le fondateur de l'institutionnalisme moderne grâce à son "Deuxième Traité de Gouvernement civil"1. Fait moins connu, mais tout aussi important il est le penseur des premières institutions financières anglaises, qu'il défendra dans des conditions dramatiques, en 1695, montrant par là son engagement militant pour la "Glorious Révolution". Il sera même au travers des lumières le principal inspirateur de notre "déclaration des droits de l'homme et du citoyen".
Un tel "curriculum vitae" est sans équivalent dans l'histoire de la philosophie moderne, et pendant très longtemps - presque deux siècles et demi - il a parlé de lui-même. Locke était considéré spontanément comme "le" philosophe de référence du libéralisme, ou si l'on suivait la représentation marxiste, comme l'auteur qui exprimait le mieux "la raison bourgeoise". Mais pour tous il s'agissait d'un point d'ancrage clair et incontournable de l'histoire de la pensée européenne.
Pourtant et de façon apparemment surprenante l'héritage de Locke s'est vu contesté, au sortir de la guerre, puis violemment combattu quelques années plus tard, notamment dans l'univers anglo-saxon. On est ainsi passé en quelques décennies, du presque vide où seul un Strauss osait une interprétation particulière et provocante de Locke, à un trop plein où l'on ne compte plus les interprétations différentes, et souvent volontairement décalées de ses ouvrages politiques. Ainsi Skinner et Dunn décrivent Locke comme un auteur essentiellement religieux, Laslett et Ashcraft, comme un pur militant politique, voire même un révolutionnaire, Tully un moraliste méfiant envers le marché, quand Spitz un des rares français à s'être aventuré sur ce terrain, en fait presqu'un auteur tenté par l'anarchisme. Mais tous ont en commun de rejeter l'idée d'un lien fondateur entre Locke et le libéralisme, au sens originel du terme c'est-à-dire d'une doctrine liant étroitement la liberté politique et l'économie de marché. Cette dénégation est à coup sûr la caractéristique principale de l'historiographie moderne. Elle produit en tout cas une impression pénible d'éclatement de notre univers culturel, très vraisemblablement souhaitée par certains, mais particulièrement dommageable à la compréhension des enjeux actuels de nos sociétés. Car au-delà de la personne de Locke c'est la signification même du libéralisme qui est en jeu dans cette querelle d'historiens.
Un problème majeur d'interprétation
Naturellement, un tel renversement de position ne saurait reposer sur la seule fantaisie des interprétations même si l'air du temps y pousse fortement. Il existe bien un problème dans la manière dont a été reçue la pensée politique de Locke, et même un problème de fond, puisqu'il concerne le lien qu'elle établit entre les institutions politiques et la liberté du marché. Ce lien est essentiel on l'imagine, mais force est de le constater, les premiers interprètes l'ont lu de façon restrictive, le réduisant à sa seule dimension éthico-juridique : Locke ont dit en quelque sorte ces auteurs, est fondateur du libéralisme dans ce qu'il pose comme un droit naturel la possession des biens, et même la possibilité de les accumuler. En clair, il légitime l'appropriation privée. "Locke" dira ainsi Manent2 " a établi solidement le droit de propriété. Il a rompu avec la tradition en en faisant un droit strictement individuel." Une telle appréciation est bien évidemment exacte ; mais en tant que telle, elle reste insuffisante : car une économie de marché ne se définit pas seulement par des conditions juridiques, aussi importantes soient-elles. Elle se définit aussi par des principes économiques et au premier chef d'entre eux l'instauration d'un marché unifié (ou ce qui revient au-même l'organisation d'un véritable marché du capital) ; et la quasi-totalité des interprètes ont été silencieux sur ce sujet. Et c'est sur cette ambiguïté qu'on manifestement joué les auteurs modernes.
Mais il faut dire qu'il s'agit là d'un véritable contre-sens, et le propos de cet article sera de le montrer, en s'appuyant sur les écrits ainsi que la pratique économique de Locke. Il faut en effet rappeler que Locke a joué un rôle clé dans la structuration de l'économie de marché en Angleterre. Il l'a d'abord joué sur le plan de l'action politique, en tant que principal conseiller du royaume, et même un conseiller très écouté lors de la construction des nouvelles institutions financières. Mais il l'a aussi joué sur le plan théorique avec ses deux "Considerations"3, qui développent in extenso la première théorie moderne de la monnaie de l'histoire économique. Or le fait est que l'on retrouve l'écho de ces préoccupations au cœur de sa théorie de la propriété, c'est-à-dire au fondement même du Traité. Car si l'enjeu de ce passage est bien, comme le disent les interprètes traditionnels, de justifier l'appropriation inégale de la richesse, c'est la monnaie qui en fournit l'argument clé sur le plan théorique : "[c'est grâce à la monnaie]" dit le Traité "que les degrés différents d'industrie donnent aux hommes à proportion la propriété de différentes possessions"[TGC-§48] ; et Locke établit ce point, l'idée est essentielle, à partir d'une définition de la monnaie en valeur qui donne à ce passage son véritable sens économique (définir la monnaie en valeur équivaut à lui reconnaître son statut financier). "L'or et l'argent" dit le Traité "sont des choses sur lesquelles le consentement des hommes plutôt qu'un usage réel …a mis de la valeur."[TGC-§48] On pourra donc assez facilement imaginer que le lien dont nous parlons se trouve explicité au cœur de cette question de la monnaie. Mais il faut regretter que la chose ait été si peu soulignée, et ce travail s'attachera à l'expliciter en détails.
Mais ce faisant, nous sommes conscients de nous placer en complet porte à faux par rapport à ce qu'on pourrait appeler la "doxa" moderne et sa manie de la déconstruction. Car il s'agit ici, même de façon très critique, de prendre parti pour une tradition honnie contre les prétendues découvertes des auteurs modernes : Locke est bien le penseur de référence de la tradition libérale, il faut réaffirmer ce qui n'aurait dû cesser d'être une banalité. Mais pour fonder ce point, et plutôt que d'expliciter d'entrée la logique de la pensée économique de Locke, ce qui nous conduirait rapidement dans un débat de spécialistes, nous avons fait le choix de discuter avec les principaux auteurs modernes sur les "points durs" de leur interprétation. La démarche est certes indirecte ; elle a cependant l'avantage de faire émerger pas à pas les principales questions que la réception du TGC a pu soulever ces cinquante dernières années et qui, pour de nombreux commentateurs, ont semblé mettre en vraie difficulté l'interprétation traditionnelle. Et l'on pourra montrer que la compréhension de la pensée économique de Locke et, au-delà, de son ancrage dans sa démarche philosophique, était en fait l'élément clé qui permettait d'en décider.
C'est donc par une anticritique de la pensée moderne que nous allons tenir l'essentiel de ce débat ; et ce parti nous conduira à concentrer la discussion sur une même école de pensée, qui domine actuellement l'historiographie, et qu'on qualifiera ici d'école contextualiste. Certes il s'agit là d'une simplification, car il existe d'autres lectures antilibérales de Locke (en France, notamment JF Spitz) ; mais au-delà de son homogénéité de méthode, on peut considérer que ce contextualisme présente un spectre assez complet et même stimulant des "interprétations possibles" de J Locke ; ceci notamment au travers de quatre auteurs
 J Dunn qui sera présenté dans notre partie II, et pour qui les principes défendus dans le Traité - et notamment ses positions économiques - étaient marqués par une inspiration calviniste (nous rattacherons à cette discussion la position de Q Skinner) ;
 J Tully - partie III - pour qui Locke défendait une conception politique et même redistributive de la propriété, à l'exact opposé de ce qu'on avait pu penser jusque là ;
 enfin R Ashcraft - partie IV - sans doute le moins éloigné du Locke réel mais qui a voulu en faire le promoteur d'une révolution sociale, et même démocratique, en occultant la dimension philosophique qui est au cœur de la doctrine libérale.
Mais pour que cette discussion puisse être la plus claire possible, il convient tout d'abord - et ce sera notre première partie - de mettre en scène le débat entre ce que nous appellerons désormais "la tradition" et sa critique contextualiste. Car sans un tel détour explicatif on verrait mal quelle logique d'airain a conduit ces auteurs à oublier tant d'évidences sur l'émergence de la doctrine libérale.
Première partie : le contextualisme, critique de l'interprétation traditionnelle de Locke
L'interprétation traditionnelle du TGC
La pensée politique de Locke, et au-delà, le libéralisme originel est avant tout une philosophie de la loi. La loi est en effet au cœur d'un système institutionnel qui pose que "la première et fondamentale loi positive de tous les Etats est celle qui établit le pouvoir législatif"[TGC-§34] ; et comme chez nos Lumières, gouverner par la loi s'oppose clairement à l'idée d'un pouvoir assis sur la force. Locke dit en effet d'entrée de jeu : "il ne faut pas donner l'occasion de penser que tout gouvernement terrestre est le seul produit de la force"[TGC-§1], ce qui siganle le véritable enjeu du Traité. Mais Locke est aussi un philosophe jusnaturaliste, ce qui veut dire qu'il distingue une loi naturelle, qui est loi immanente, et la loi civile (écrite) qui structure les sociétés politiques. Ainsi, chez lui, c'est la loi naturelle qui fonde les droits individuels : "les hommes [sont] nés...libres et avec le droit de jouir… des lois de la nature" [TGC-§87], tandis que la loi civile ne fait que les garantir "les hommes se soumettent [à la loi civile] …pour la conservation de leur vie, de leurs libertés et de leurs biens"[TGC-§123]. Rendre compte de la pensée institutionnelle de Locke est de ce fait toujours un peu délicat car cette dualité de la loi est difficile à comprendre d'un point de vue moderne. Mais c'est pourtant une tâche aux contours bien délimités puisqu'elle renvoie pour l'essentiel à la compréhension de cette loi duale ; on peut donc évoquer sans s'abuser une interprétation traditionnelle à ce propos.
Le cadre formel de cette interprétation est d'ailleurs assez facile à exposer. Le TGC compte en effet 19 chapitres. Mais il se présente en seulement trois parties, où la première défend l'idée de la stabilité relative d'un état pré-institutionnel de la société, appelé Etat de Nature, ce qui veut dire littéralement : état régi par la "loi naturelle" (chapitres 1 à 5) ; tandis que la troisième partie explicite le mode d'organisation des sociétés politiques, soumises elles à une "loi civile". Le lien entre ces deux parties est de surcroit aisé à établir car le système institutionnel de Locke fait corps avec la "Théorie du Contrat", qui pose que les membres des sociétés politiques ont accepté par consentement de se soumettre à la loi civile, mais à la condition expresse que celle-ci respecte les principes de l'Etat de nature. Il forme la deuxième partie du traité (chapitres 7 à 9), et Locke y écrit notamment : "Ce qui a donné naissance à une société politique...n'est autre chose que le consentement d'un certain nombre d'hommes libres"[TGC-§99]. On notera que Locke défend ici la règle de la représentation par la majorité ; mais il le fait dans un cadre restrictif, que nous discuterons plus avant, en soutenant que cette loi civile est par essence limitée, justement par la loi naturelle. "Les obligations…aussi bien que les lois fondamentales de la nature ne cessent point dans la société."[TGC-§135] Et sous cette réserve essentielle, il décrira l'architecture institutionnelle de la société politique sous la forme d'un équilibre des pouvoirs, modéré par une part de prérogative royale : "dans un état formé, il n'y a qu'un pouvoir suprême, qui est le pouvoir législatif. Le pouvoir exécutif lui est subordonné."[TGC-§49,52] Cf ci après sur les chapitres relatifs au "droit de résister".
Le chapitre V et son raisonnement en deux temps sur la propriété
Cette présentation est presque devenue un lieu commun de l'historiographie, non sans raison, il faut le souligner. En effet, elle a d'abord pour elle d'illustrer le rôle charnière de la théorie du Contrat qu'elle pose comme une hypothèse philosophique permettant de légitimer les institutions civiles : ce qui est l'essence même de la pensée politique libérale. Mais elle a surtout l'intérêt d'identifier très clairement le lieu - dans la première partie du Traité - où Locke expose les principes de comportement qui vont fonder cette hypothèse et deviendront des Droits dans la société civile. Il s'agit tout d'abord du chapitre 2 qui défend les principes de la liberté des hommes : "l'état de nature est un état de liberté... pourvu [que les hommes] se tiennent dans les bornes de la loi de la Nature"[TGC-§4], de leur égalité "cet Etat est aussi un état d'égalité"[TGC-§4] et de la conservation de leurs propriétés "où les hommes disposent de ce qu'ils possèdent et de leurs personnes"[TGC-§6] (le chapitre 1 n'est en fait qu'une préface). Mais il s'agit surtout - pour notre discussion en tout cas - du très célèbre Chapitre 5, intitulé "de la propriété", où est posée la légitimité de l'accumulation et de l'inégalité des propriétés. Il serait plus exact de dire qu'elle y est démontrée, car Locke aborde ce chapitre en deux temps, en posant tout d'abord que l'appropriation privée de la richesse est un droit naturel, lié au travail, mais limité aux seuls besoins de la consommation : "le travail qui est mien [m'approprie] les choses", mais "la même loi de la nature renferme en même temps ce droit dans [les] bornes... de l'avantage et de la commodité de la vie"[TGC-§31]. Mais dans un deuxième temps, Locke va introduire la monnaie comme on l'a déjà évoqué, pour en déduire que cette introduction permettait de lever l'ancienne limitation à l'accumulation de la richesse : "l'argent monnayé [fournit] l'occasion d'étendre… les biens particuliers"[TGC-§48]. Il décrira alors le processus de croissance économique qui en résulterait, et dont l'un des principaux effets serait l'inégalité des propriétés : "l'or et l'argent [ont] permis les possessions inégales et disproportionnées." [TGC-§48]
Et c'est cette dernière conclusion, bien sûr, qui pour la tradition a annoncé le libéralisme de Locke. Car même si le rôle de la monnaie sera très clairement sous-estimé, il n'en sautait pas moins aux yeux - au moins, en apparence - qu'étaient décrits ici les principes mêmes des sociétés libérales modernes, dont on sait qu'elles reposent sur la liberté des échanges marchands. Et l'idée d'une loi limitée leur semblait définir la garantie de liberté dont le marché a besoin. On comprend donc pourquoi la tradition a longtemps vu dans ce chapitre 5 le centre de gravité d'un Traité considéré comme fondateur du libéralisme.
La critique contextualiste de la tradition
C'est pourtant cette évidence que conteste aujourd'hui le contextualisme, terme qui désignera ici une école de pensée dont les auteurs les plus en vue se sont attaqués à cette représentation de la pensée de Locke. Et ces auteurs l'ont fait, là est le point remarquable, au travers d'un même argument centré sur le contexte dans lequel le TGC avait été écrit, et dont la prise en compte interdirait toute interprétation dans le sens libéral. C'est dans ce sens, notamment, que Skinner fera valoir que le contexte politique dans lequel Locke avait écrit l'aurait empêché d'accéder à l'idée de capital pourtant consubstantielle au libéralisme et à fortiori d'en justifier la logique d'accumulation. "His mental world must have included at least the following beliefs : that his society was in fact becoming devoted to unlimited capital accumulation ; that this was an activity crucially in need of ideological justification; and that it was appropriate for him to devote himself to accomplishing precisely this task."4 Mais l'on rencontrera d'autres présentations de cet argument, et notamment celle de Laslett par qui nous allons introduire cette discussion
A vrai dire les contextualistes divergent sur la nature de ce fameux contexte : les uns le considèrent d'un point de vue strictement politique, d'autres d'un point de vue religieux, d'autres encore d'un point de vue économique, pour ne citer que les principaux. Mais cette diversité ne doit pas surprendre outre mesure ; car in fine le facteur d'unité de l'école contextualiste est moins dans le contexte auquel elle fait référence que dans la méthode d'interprétation qui le mobilise. Cette méthode a été explicitée, justement, par Skinner et elle tient en deux grands principes. Elle commande d'abord de ne plus considérer le Traité comme un texte autonome, c'est-à-dire un texte qui se définirait par son objet : dans le cas présent, "la loi". Au contraire, et c'est le premier point, il conviendrait de l'aborder à partir de l'intention prêtée à son auteur, son intention d'influence pour être très précis et qui définirait le champ culturel dans lequel cette œuvre devrait être comprise. Un texte est en effet pour Skinner un "acte de langage", susceptible par là d'entrer dans un jeu d'interaction complexe avec ses contemporains. En ce sens, il détermine ce fameux contexte, qui est en fait l'univers de débat dans lequel le texte a émergé et que Skinner appelle son "contexte historique argumentatif". Partant de là - et on retrouve alors le cœur de l'argument - son interprétation doit être influencée par ce contexte, c'est-à-dire par la nature des débats qui s'y sont déroulés, tant il est vrai que pour le contextualisme, un texte est d'abord écrit pour s'y faire comprendre. Et c'est de ce double point de vue que les contextualistes ont voulu lire Locke : en recherchant l'intention, le projet que Locke aurait porté pour en déduire dans un deuxième temps une compréhension contextualisée de ses écrits.
Evidemment la référence à l'intention ou au projet d'un auteur ouvrait la porte à une forte subjectivité dans l'interprétation. Les contextualistes ne s'en cacheront pas. Mais ils feront valoir que dans ce cas précis il était possible de déduire cette intention du texte même du Traité qu'ils interprèteront dans le sens d'un projet politique révolutionnaire.
le droit de résistance comme révélateur de l'intention politique de Locke
Pour justifier une telle approche, les contextualistes mettent en effet en avant la proposition conclusive et à forte tonalité radicale du Traité, le droit de résistance à l'oppression. Locke développe en effet dans ses trois derniers chapitres la théorie selon laquelle "le peuple peut s'opposer…à la tyrannie…tout de même qu'à un autre qui envahirait de force le droit d'autrui." [TGC-§203] Et pour ce faire il décrit les conditions dans lesquelles cette résistance est légitime : il s'agit de conditions exceptionnelles "[du fait] de l'aversion que le peuple a pour ces actes de changement"[TGC-§283], mais qui peuvent se réaliser lorsqu'une instance politique - qu'elle soit l'exécutif ou le législatif - outrepasse les limites que la loi naturelle assigne à son pouvoir. "Dans ce cas" dit Locke "le peuple est entré dans sa liberté de pourvoir à ses besoins en érigeant une nouvelle autorité politique."[TGC-§220] Et il aura cette formule symbolique, "la partie offensée peut juger... à propos d'en appeler au ciel" [TGC-§242].
Parler, même en fin d'ouvrage, d'un "droit de résistance" et qui plus est d'un droit du "peuple", avait bien sûr une signification importante à l'époque des monarchies absolues. Cela n'a échappé à personne. Mais cette théorie n'a pourtant eu, aux yeux de l'interprétation traditionnelle, qu'une importance secondaire. En effet, cette tradition a toujours situé Locke sur un terrain philosophique, en ce sens qu'elle a toujours privilégié les réflexions relatives aux droits individuels et aux limites de la loi, sur les contreparties directement politiques du Traité. Et de ce point de vue, le droit de résister apparaissait - et apparaît toujours - comme une simple conséquence pratique de l'idée de loi limitée. Locke parle d'ailleurs à propos de la tyrannie d'un "pouvoir outré", ce qui veut dire : un pouvoir dépassant les limites de la loi naturelle, et renvoie clairement le débat à celui des principes du Droit Naturel. Il n'y avait donc nulle incohérence dans cette attitude de la tradition. Mais à prendre cette discussion selon la "méthode contextuelle", c'est-à-dire en recherchant une intention particulière de l'auteur, il en allait tout autrement. Il était au contraire tentant de faire de ce droit de résister, non pas le corollaire d'une doctrine de la loi, mais l'enjeu premier du Traité, un enjeu éclairé par le contexte historique dans lequel avait écrit l'auteur : le travail de l'interprétation étant alors de comprendre dans quel but et pour quelles raisons. Et telle sera la position des auteurs contextualistes : tous vont considérer que le fameux contexte par lequel on devait interpréter le TGC se comprenait d'abord par cet "appel à la révolution" que Locke aurait voulu y lancer. Et leur lecture du TGC consistera à dé-construire l'interprétation traditionnelle en expliquant le sens exact que selon eux prenait cet appel, c'est-à-dire à décrypter la signification du programme politique voire du projet de société qu'il y aurait défendu.
Il s'agit là évidemment d'un point de vue historiciste, les contextualistes le reconnaissent bien volontiers : car pour eux un programme politique est toujours un programme historiquement situé, fortement déterminé par une conjoncture politique donnée. Il en allait donc de même pour le TGC, à l'image de la remarque de Skinner, "[le TGC] était avant tout voué à intervenir dans une crise particulière et il était écrit depuis une position bien identifiable sur l'éventail politique"5. Et ce parti pris d'histoire formera un vrai socle commun à l'ensemble de ces auteurs.
l'institution de la monnaie et son rapport à la démarche historiciste
Mais ce faisant - et l'on touche là à l'enjeu même de cette discussion - ces auteurs vont prendre un parti épistémologique structurant, dont il n'est pas certain qu'il ait été bien maîtrisé. Car on l'a vu le TGC s'est explicitement inscrit dans une tradition de pensée jusnaturaliste ; et cette tradition, à cette époque, était très proche du rationalisme moral, c'est-à-dire d'une pensée posant que le raisonnement permettait de traiter de façon pertinente les questions de morale. Locke a d'ailleurs été très clair par avance sur ce point, écrivant dans son Essai philosophique : "j'ose me persuader que la morale est capable de démonstration aussi bien que les mathématiques, puisqu'on peut connaître… l'essence réelle des choses que signifient les termes de morale."6 Cela veut dire littéralement que les démonstrations morales peuvent prétendre à la validité, car elles portent sur les représentations que les hommes ont de leurs comportements et non sur les comportements empiriques eux-mêmes (dans les termes de l'Essai, on dira que la morale porte sur des idées "archétypiques"). Et cette position situe très clairement l'épistémologie de référence du Traité.
Mais peut-on dire que cette appréciation soit compatible avec la forme même des arguments contextualistes ? car si on en croit ces auteurs, le TGC était écrit en termes historiques, c'est-à-dire pour ce qui est de sa partie économique, comme une description empirique d'une réalité et d'une pratique sociales contextualisées (celles bien sûr de l'Angleterre pré-révolutionnaire). Il y a donc pour le moins un écart entre ces deux visions, ou plutôt entre ces deux épistémologies, et l'on pourrait se demander si cet écart ne va pas affecter le sens des arguments développés dans le Traité. Ou plutôt, on aurait dû le faire ; car il est parfaitement possible de situer le lieu où cette divergence épistémologique peut entraîner la mécompréhension de l'analyse économique que l'on prête à Locke : et ce lieu est très précisément le concept de monnaie. En effet, et on l'a vu d'entrée, Locke aborde la monnaie en termes spécifiques, et clairement normatifs : la monnaie, selon lui, doit être analysée comme le fruit d'un consensus, elle a été établie "par le consentement mutuel des hommes"[TGC-§47]. Il pose, de plus, ce consensus "a priori", c'est-à-dire sans référence à une quelconque réalité existante : que ce soit aux monnaies de l'époque ou à l'idée extrêmement puissante, à ce moment, selon laquelle la monnaie était une richesse réelle : "la valeur [de la monnaie]…[ne vient pas] d'un usage réel", dira Locke.
Il s'agit donc ici d'une re-définition de la monnaie, ou si l'on veut d'une hypothèse rationnelle - certes compatible avec la tradition jusnaturaliste - mais qui se trouve inaccessible à partir d'une interprétation empirique ou historiciste : car celle-ci ne pourra lire ce concept de monnaie que comme renvoyant à la réalité empirique vécue par ses lecteurs, c'est-à-dire justement ce que Locke a refusé. C'est d'ailleurs très exactement ce contre-sens que commet Dunn lorsqu'il écrit "tout ce que Locke veut dire est que la monnaie est une institution très répandue"7, occultant de ce fait toute la nouveauté de la définition de Locke. Et d'après nous, c'est cette difficulté d'ordre avant tout logique qui explique aussi bien les erreurs des interprétations contextualistes que les débats qui vont les traverser. Notre propos dans ce qui suit va d'ailleurs consister tout simplement à expliciter ce jugement.
Mais le plus éclairant, pour aborder cette question, est encore de partir du travail de Laslett, que l'on peut qualifier de précurseur de l'école de pensée contextualiste. La particularité de cet auteur est en effet d'avoir voulu lire Locke non pas en philosophe, ainsi qu'on le faisait spontanément, mais comme un historien, en cherchant dans sa vie militante le sens de ses écrits. "To call it'political philosophy', to think at him as a political philosopher is inappropriate"8. Ce faisant, on peut dire qu'il a réellement lancé le débat d'interprétation de ces dernières décennies.
le travail de Laslett et l'émergence du contextualisme
Chronologiquement, en effet, la vision que nous venons de résumer a d'abord été celle de Laslett qui a voulu montrer que le Traité avait été écrit par Locke plusieurs années avant sa publication, lors de la crise de l'exclusion. Il ne s'agissait là, en apparence, que d'une querelle de datation, car on disait souvent que le Traité avait été écrit "ex-post" pour justifier la "glorious revolution" de 1688 (le TGC est publié en 1689 et la crise de l'exclusion couvre la période 1679/1681). Mais, pour Laslett, ce débat était loin d'être anecdotique. Car en antidatant le Traité de la sorte, on pouvait affirmer qu'il avait été rédigé dans le but de justifier la position du parti whig lors de cet épisode et on pouvait surtout relire le Traité à partir de cette affirmation : "two treatises in fact turns out to be a demand for a revolution to be brought about, not the rationalization of a revolution in need of defence"[PDT-p47].
Et tel sera le propos de Laslett, qui pour cela rappellera que Locke avait passé une très grande partie de sa vie publique au service du parti whig et notamment du Comte Shaftesbury. Locke aurait donc partagé l'ensemble des combats des whigs, mais pour Laslett l'occasion déclenchant l'écriture du Traité aurait été la (re)publication du "Patriarcha" de Filmer, vers 1679, que Locke aurait jugé comme une expression cohérente et par là dangereuse de la position "tory". C'est cette menace notamment qui aurait poussé Locke à prendre le parti révolutionnaire que l'on a dit, et qui surtout permettait d'expliquer la teneur d'un Traité que Laslett va décrire comme un texte programmatique ; Laslett faisant valoir que le Traité voulait défendre le primat du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif, position whig par excellence. Et il soulignera que Locke avait eu pour lui d'insister sur la notion d'équilibre des pouvoirs, fondamentale comme on sait pour le constitutionalisme moderne.
A dire le vrai Laslett n'apportera aucune preuve à ces affirmations. Celles-ci apparaissent chez lui comme une pétition de principe et dont on pointera facilement les failles. Mais tout cela importe peu pour le moment. Car l'essentiel ici est le très grand écho que recevra sa thèse ; et l'essentiel, surtout, est qu'elle ait provoqué une très large réflexion sur la posture politique de Locke. En effet, il y a clairement un "avant" et un "après" Laslett dans l'historiographie : désormais pensa-t-on Locke devait être compris avant tout par son histoire personnelle, et on le sent bien, cela revenait à chercher là son intention. Ce sera notamment le parti pris par Skinner dont on peut dire qu'il s'appuiera sur la lecture de Laslett pour illustrer en termes de méthode sa doctrine contextualiste (même si, sur le fond, il sera assez proche du point de vue "religieux" développé par J Dunn). Mais le débat ira beaucoup plus loin, au fur et à mesure de la fragilisation des hypothèses de Laslett : chacun cherchant alors une intention de Locke qui serait cohérente avec son texte et réciproquement, une lecture du texte qui corresponde à cette nouvelle intention. Et de ces discussions sont apparues trois positions - ou, si l'on veut, trois arguments - qui structurent ce qu'on pourrait nommer le paysage de l'interprétation moderne de Locke.
Ce sont ces arguments qu'il nous faut maintenant discuter : ce que nous ferons pour chacun d'eux en montrant la cohérence critique de sa lecture du Traité, puis en établissant en quoi elle reposait sur une compréhension erronée des positions économiques de Locke. Les enjeux plus globaux et notamment la signification de son libéralisme apparaitront presque spontanément.
Deuxième partie : Dunn et l'intention calviniste de Locke
Le premier argument qu'il convient d'aborder est dû à J Dunn, professeur à Cambridge, et il repose sur l'idée que le Traité reflétait une intention d'ordre religieux et même "calviniste" de la part de son auteur. Dunn est en effet contemporain de Laslett, et il le suivra pour l'essentiel dans son explication historique de la genèse du Traité. Mais en se concentrant à l'excès sur sa dimension politique, Laslett aurait manqué les fondements religieux du TGC, des fondements d'inspiration clairement calviniste et dont Dunn considère qu'ils sur-détermineront l'ensemble de son projet. C'est cet ancrage, notamment, qui aurait conduit Locke au principe de la loi civile limitée dont on a vu qu'elle forme la base de son projet institutionnel. Mais Dunn verra surtout cette influence dans la manière dont Locke présente les questions économiques, et notamment son insistance sur la morale du travail. Car le travail est présenté comme un devoir dans le Traité ; et selon Dunn ce ne serait là que la projection de la célèbre doctrine de la vocation, une doctrine dont il pense que le Traité la reprendrait intégralement à son compte : "c'est le concept traditionnel de vocation qui donne la clé de la vision morale de Locke"[PPL-p247]. Partant de là, Dunn en déduira que la partie économique du Traité était polarisée par cette question du travail ; et, contre la tradition, il conclura que le Traité ne prenait sens que dans cette perspective religieuse.
La thèse est pour le moins originale, on en conviendra, tant elle semble s'inscrire contre le texte même écrit dans le Traité. Mais en réalité, elle ne prend sens que si l'on considère son épistémologie et le rôle qu'y jouerait, selon Dunn, la dimension morale. Car d'après lui, et ce n'est pas illogique de son point de vue, l'engagement religieux du Traité impliquerait de reconnaître une forme de privilège à cette dimension morale afin d'appréhender les questions d'ordre économique et social. Or selon Dunn, et il suivra Laslett sur ce point, ce n'est pas sur ce terrain moral que le Traité aurait situé son interprétation de l'inégalité de la propriété, mais sur le seul plan empirique. Partant de là, il posera que l'historiographie aurait survalorisé cette question de la propriété au détriment du seul véritable enjeu que serait justement la morale du travail. Et il en déduira que l'enjeu politique du Traité était avant tout - mais aussi n'était que - de garantir à chacun "les libertés nécessaires pour assumer les responsabilités de la vocation"[PPL-p248]. Mais pour fonder un tel propos, il convenait que Dunn soit particulièrement explicite sur la démarche de pensée qu'il attribuait à Locke. Et pour cela il va fonder sa propre théorie sur une réappréciation critique de la polémique que Locke a engagée contre Filmer dans son premier Traité, et dont il posera qu'on en aurait manqué, justement, l'ancrage religieux.
La première partie du TGC et la théologie naturelle de Locke
Il a souvent été admis que ce conflit entre Locke et Filmer recoupait le débat politique de la fin des années 70 entre la position whig et celle des tories sur la question de l'étendue du pouvoir du Parlement. C'est ainsi que Laslett l'avait présenté. Mais selon Dunn il s'agirait d'une vision réductrice, qui passerait notamment sous silence la dimension théologique du parti pris par Locke, lequel aurait d'abord "commencé [le Traité] par un nouvel examen des prémisses théologiques de ses positions"[PPL-p101]. En effet Dunn décrit les convictions de Locke comme très libérales - pour cette époque au moins - il parlera à son propos d'une forme "d'individualisme religieux". Et d'après lui cette vision se heurtait sur le fond à l'autoritarisme de Filmer, Locke pensant même qu'il pouvait être un vrai danger pour l'Angleterre. Et Dunn fera de cette réaction un acte fondateur, porteur tant de la forme que du fond du Traité "l'individualisme du Traité est proprement lockien ; la clef semble en être l'intensité de l'affrontement avec Filmer."[PPL-p60]
Il ne s'agit cependant là, que d'une pure hypothèse, car Locke n'a rien dit de tel dans le Traité. Mais elle est lourde de conséquences et Dunn se voudra très précis sur trois points. Il montrera d'abord - c'est la base de sa réponse à Laslett - que Locke ne pouvait contrer Filmer sans rompre avec l'historicisme latent qui dominait le débat politique de l'époque et l'aurait inéluctablement mené sur le terrain du Patriarcha (d'un point de vue chrétien toute référence historique ou empirique ramène à l'ancien testament). Ainsi, la première partie du Traité aurait été construite en termes purement abstraits - normatifs - et très influencés par les théologies naturalistes de l'époque : "l'état de nature est une condition juridique garantie par la loi naturelle et fondée en théologie"[PPL-p115]. Mais il insistera surtout - et de façon assez logique - sur l'importance du point de vue moral dans le Traité. Car si on pose, comme il le fait faire à Locke, que le chrétien est libre dans l'univers naturel, on fait fatalement de la morale le vecteur des exigences de la religion sur le plan sociétal. Dunn dira donc qu'"à la version donnée par Filmer, [Locke] substitue sa propre version dans laquelle Dieu impose aux hommes des devoirs religieux individuels en leur donnant la capacité intellectuelle de connaître les vérités morales pertinentes"[PPL-p130] : ce qui veut dire que la morale est un relais privilégié dans le Traité de ses principes religieux. Ce point acquis il posera que le système politique du Traité se déduisait de ces prémisses théoriques ; car Dunn ne le nie pas, l'institution de la société civile est l'horizon de ce débat avec Filmer. Mais ces prémisses signaleraient pour lui un clair primat de l'univers religieux sur l'univers politique, et qui aurait conduit Locke à penser la loi civile avant tout en termes restrictifs : "l'œuvre [de Locke]" dira-t-il "n'est pas un traité de prudence politique, mais un exposé des limites du droit politique fondé sur l'exposé de la loi naturelle"[PPL-p60]. Dunn allant même jusqu'à poser que loin d'être laïque, la loi civile chez Locke se devait d'intégrer les exigences religieuses : "la structure de l'obligation politique est donc logiquement dépendante de la structure du devoir religieux individuel"[PPL-p134]. Et cette position concentre, en fait, l'axe de sa critique de la tradition.
Cette interprétation est très succincte sur le plan politique, on le lui a souvent reproché. A tort d'ailleurs, car dans le cadre du débat de cette époque, Dunn se devait de ne se concentrer que sur les principes, qu'il pose comme religieux, et qui fonderaient le système institutionnel du Traité. Mais ce faisant - et nous entrons dans le fond de la discussion - il se devait de rendre compte, et là aussi en termes religieux, de la portée économique du Traité et notamment de sa théorie sur l'inégalité des possessions. En effet, en prêtant à Locke une intention calviniste, on lui prêtait évidemment une très forte intimité avec la culture chrétienne de l'époque et qui faisait valoir l'égalité entre les hommes comme une norme structurante. Il y avait là à minima une tension avec le texte du Traité, et Dunn ne cherchera pas à le cacher : "il est difficile de ne pas sentir [la présence] de Jésus Christ et de St Paul quand on arrive à l'affirmation normative de l'égalité de tous les hommes en tant que créatures" [PPL-108]. Mais il va dépasser cette tension - ou plutôt il va prétendre la dépasser - au travers d'un argument central portant sur l'importance de la morale du travail dans le Traité, et qu'il va confronter aux deux niveaux de l'argumentation de Locke sur la propriété.
La position morale du travail dans le Traité
On le sait le Traité aborde la question de l'appropriation en deux temps, dont le premier affirme qu'il s'agit là d'un droit naturel mais limité aux besoins matériels de chacun (on reviendra avec Tully sur ce dernier aspect). Or le fait est que le travail y est présenté comme la cause de la propriété (Deleuze), et comme une cause à forte consonance normative, Locke écrivant notamment : "Dieu a commandé…à l'homme de travailler ; et les besoins de sa condition requièrent assez qu'il travaille. Le Créateur et la raison lui ordonnent de labourer la terre…celui qui (s'y conforme) acquiert par ce moyen un droit de propriété sur ces arpents." [TGC-§32]
A la considérer directement, la citation est particulièrement éclairante. Car le travail y est non seulement posé de façon normative, mais il s'agit d'une notion première, sur le plan logique, Dieu commandant directement à l'homme de travailler. Et cela signifie qu'il s'agit bien d'une notion fondamentale sur le plan moral. Aussi est-ce de ce constat que Dunn va se prévaloir, mais en donnant à ce passage un éclairage contextualiste : Locke explique-t-il a été élevé dans un univers calviniste - et même puritain - et il s'adresse à des lecteurs fortement pénétrés de cette manière de penser ; or si on lit le TGC dans ce contexte, on aura peu de mal à situer le sens de la formulation : celle-ci renvoie à la notion de vocation ("calling"), notion proche de celle du "devoir de travailler" dont Dieu chargerait les hommes, et dont on sait l'importance pour les doctrines protestantes. Et comme il s'agit là d'une notion morale, Dunn y verra le point de vue structurant du Traité, à minima sur les questions sociales. Il dira même que la manière dont Locke pose ce devoir de travailler en ferait un décalque, une sorte de projection de la célèbre conception protestante de la vocation. Pour Locke "[il nous faut] faire notre devoir selon notre vocation autant que la faiblesse de notre corps le permet"9. Partant de là, Dunn va juger que ce devoir de travailler - et du fait même de sa position centrale dans le Traité - en gouvernait toute l'argumentation économique ; et il aura ce mot, en conclusion de son propos : "c'est l'autosuffisance de la vocation comme définition des composantes terrestres du devoir humain que Locke présuppose tout au long de ses œuvres de maturité." [PPL-p252]
L'ombre de M Weber plane avec évidence sur cette position, même si Dunn confond ici - mais est-ce bien involontaire ? - Luther et Calvin. Mais il ne faut pas en exagérer la portée. Car nous ne sommes ici qu'au premier temps de l'argument de Locke, et on le sait, ce n'est qu'en second lieu qu'est abordée et même justifiée l'inégalité des propriétés. Or Dunn - et il s'abstraie ici de l'hypothèse de M Weber - va contester qu'on puisse y voir une pareille interprétation ; et pour cela il va faire valoir un argument de nature clairement épistémologique, en distinguant une dimension morale et une dimension empirique qui justement concernerait la question de l'inégalité.
un projet politico-religieux centré sur le travail
On sait en effet qu'après avoir posé la propriété privée comme un droit limité, Locke introduit la monnaie, et on l'a vu, il le fait de façon normative. Sur le plan logique ce mouvement revient à poser l'hypothèse d'un univers économique monétisé ; et c'est cette hypothèse en retour qui autorise un mouvement économique spécifique que Locke décrit en ces termes : "or nous voilà parvenus à l'usage de l'argent monnayé…que l'on peut échanger pour d'autres choses …utiles à la vie…et comme les différents degrés d'industrie donnent aux hommes à proportion la propriété de différentes possessions… les hommes commencèrent à agrandir leurs possessions."[TGC-§47-49]
A priori, c'est en tout cas ce que vont en penser les commentateurs, la citation présente peu de difficultés de compréhension : Locke y décrit un mouvement classique d'expansion économique, qui in fine, conduit à justifier les "propriétés disproportionnées"[TGC-§50]. Mais fort de sa position sur le travail, Dunn va contester qu'il y ait là une justification morale de l'inégalité des propriétés ; et il va soutenir que ces deux temps de l'argumentation correspondaient à deux champs logiques différents, le champ de la morale et celui de l'empirie (ou de l'histoire) : dualité qui selon lui changeait le sens moral qu'il convenait de donner au Traité. "Pour comprendre correctement l'Etat de nature il est nécessaire de faire abstraction de l'histoire" dira-t-il, et c'est effectivement ce que Locke fait dans un premier temps. Mais "pour l'appliquer à l'étude d'un problème humain quelconque il est nécessaire de permettre à l'histoire de réapparaître"[PPL-p121] ; et d'après lui, ce serait le cas dans ces passages. En fait, et pour montrer ces points, Dunn va rappeler que le Traité devait être considéré dans une perspective programmatique : comme un projet politique. Or si l'on comprend qu'un tel projet fasse du travail une valeur première, comme le montreront nombre de projets postérieurs, la question qui s'y pose est aussi celle de son application pratique. En clair, un projet politique se doit de montrer le réalisme de cette valeur, ce qui veut dire, rapporté au Traité, montrer que l'exercice du travail était possible effectivement dans l'Angleterre de ce temps. Et c'est dans cet esprit que Dunn va rendre compte de l'argument du Traité. Car d'après lui ce passage n'avait de sens que pour s'enquérir des conditions sociales de l'exercice du travail par ses concitoyens ; il fallait donc comprendre, analyser la situation de l'Angleterre, mais sans poser - et c'est le point essentiel - un quelconque jugement normatif à son endroit. Dans le Traité, dira-t-il "l'acceptation... d'une structure sociale existante est rattachée non pas à la valeur morale de cette structure sociale.. mais à la grandeur des possibilités [de travailler] que toute structure sociale stable doit mettre à la portée du chrétien fervent."[PPL-p265] Dunn remarquant, mais c'est presqu'anecdotique à ce niveau, que le Traité concluait positivement en ce sens. Il aura même ce mot : "[pour Locke], une inégalité sociale criante est compatible avec l'égalité des possibilités religieuses [d'accomplir sa vocation]"[PPL-p252].
Partant de là, et on le comprend mieux maintenant, Dunn posera que l'on avait eu tort d'attribuer à ce passage un objectif moral, et au-delà, d'attribuer au Traité la volonté de justifier telle ou telle forme de propriété. Bien au contraire, et ce sera sa conclusion, il fallait reconnaître dans la morale du travail le seul véritable enjeu économique du Traité ; Dunn saluant alors la grande cohérence d'un ouvrage entièrement centré sur des valeurs calvinistes. Ce qu'il résumera en disant : "schématiquement la théorie, sociale et politique de Locke doit être envisagée comme la constitution de valeurs sociales calvinistes... en réponse à une série de défis particuliers."[PPL-p260] Ce qui fera dire à Ashcraft que selon Dunn, le Traité pouvait être décrit comme le "texte radical de la politique calviniste". Et cette citation résume en fait toute son interprétation.
Une interprétation incompatible avec la position institutionnelle de la monnaie
Il faut le reconnaître, la position de Dunn n'est pas sans élégance, à minima d'un point de vue contextualiste. Car après tout telle était bien la position de nombre de sectes protestantes et que Locke a très certainement côtoyées. Il y avait donc un réalisme historique indéniable dans cette position. Mais cette cohérence et nous abordons ici notre réponse à Dunn, explique en même temps l'extrême fragilité de l'interprétation.
Car on l'a déjà souligné, la lecture religieuse de Dunn est avant tout d'ordre épistémologique, elle repose sur une sorte de balancement que l'on attribue au Traité entre une partie morale - ou si l'on veut normative - et une partie empirique qui lui serait subordonnée : Dunn est tout à fait clair sur ce point. Or ce faisant, il n'évitait pas une tension certaine avec la forme rationnelle dans laquelle se présente l'ensemble du Traité. Il risquait même une incompréhension majeure - comme on l'a déjà annoncé - en ne mesurant pas le rôle exact qu'y joue le concept de monnaie puisque c'est l'introduction de la monnaie - justement - qui ferait basculer la réflexion de Locke du champ moral au champ de l'analyse économique. Et tel est le point de vue que l'on va défendre ici, car le fait est que cet anti-rationalisme lui a masqué l'enjeu majeur que représente la redéfinition de la monnaie qu'opère le Traité et la dimension institutionnelle qu'il lui confère de ce fait ; et cette institution, on le verra était entièrement laïque. Mais pour appréhender ces deux points, il faut au préalable redonner le contexte théorique dans lequel Locke a développé sa vision normative de la monnaie.
la monnaie gage de Locke contre le fétichisme mercantiliste de la monnaie
En effet il est connu qu'à cette époque, la théorie de la monnaie était dominée par une représentation intuitive, et largement de sens commun, selon laquelle la monnaie était par elle-même une richesse productive. Il s'agissait en fait d'une aporie, connue par les économistes du nom de "fétichisme monétaire mercantiliste", ce mot signifiant qu'on ne savait pas distinguer entre l'objet monnaie et les fonctions économiques qu'il servait, on verra ci-après pourquoi : "aux yeux [des mercantilistes] la monnaie était une richesse productive comme une autre" dira Keynes10.
Or on l'a vu Locke conteste cette position ; il le fait même de façon explicite en répétant que le métal substrat de la monnaie n'est pas en lui-même une richesse, qu'il s'agit là d'une chose inutile : "l'or et l'argent sont naturellement peu utiles à la vie"[TGC-§50] ; et il rajoutera dans ses "Considerations", "money is a barren thing and produces nothing"11[SC-p55]. A cette époque, et même si elle était déjà connue - Locke reprend ici une formule de Petty - une telle position heurtait probablement le sens commun. Mais le plus important dans ce passage est moins sa dimension critique que l'autorisation que Locke se donne ainsi de repenser à neuf l'origine de la valeur de la monnaie. Car la monnaie est une réalité essentielle dans une société moderne et c'est toujours un acte intellectuel très fort que d'essayer d'en repenser les bases : c'est-à-dire in fine de la re-définir. Il est donc loin d'être indifférent de souligner la spécificité de cette position, d'autant que Locke dit ici deux choses parfaitement identifiables d'un point de vue théorique ;
* il pose le métal - le métal monétaire donc - comme une garantie générale de la richesse, c'est-à-dire un gage : "a pledge". Il signifie par là que le métal monétaire s'analyse au travers de sa fonction (de gage) et non de son état (de sa réalité matérielle) : "n'ayant d'autre valeur que de procurer comme gage ce qu'un homme veut"[TGC-§70-71]. Locke reprendra d'ailleurs ce point, et longuement dans ses Considerations : "[les métaux] y sont les gages communs au moyen desquels les hommes sont assurés de recevoir en échange des choses d'une valeur égale"[SC-p70]
* puis il décrit le mécanisme conférant au métal sa valeur en tant que gage, mécanisme que nous connaissons maintenant puisque "c'est le consentement des hommes …plutôt qu'un usage réel…qui a mis de la valeur à l'or et à l'argent"[TGC-§46]. Le métal monétaire est donc encore ici la base de la monnaie, comme il l'était pour le mercantilisme, mais sa valeur prend source désormais dans la conscience humaine - elle est intersubjective pour parler comme Habermas. Et l'on mesurera l'importance de ce mouvement de pensée, puisqu'on peut dire que la valeur de la monnaie est désormais dématérialisée.
La thèse en tout cas est très précise, et le lecteur doit savoir qu'il s'agit là d'une position très avancée, révolutionnaire même ; car au-delà de la notion de gage, c'est une ontologie nouvelle de la monnaie qui est ainsi posée. En effet et alors que jusqu'ici la monnaie était assimilée à des objets précieux - cette pièce en or par exemple et dont les qualités seraient à l'origine de la valeur - la voilà qui perd ce statut intuitif pour acquérir une nature complexe, mais se fondant uniquement sur la conscience des hommes (ou leur raison). Nous sommes ici littéralement aux portes de la représentation moderne, qui certes mettra très longtemps à s'imposer, mais veut que la monnaie soit d'abord une réalité de nature institutionnelle (notre monnaie tire son fondement de la structure de nos institutions financières et de la confiance qu'on leur porte). Et c'est justement là dans cette question de l'institution de la monnaie que s'enracine l'incompréhension de Dunn.
l'institutionnalisation laïque de la monnaie
Car on ne peut perdre de vue que cette réflexion sur la monnaie est située par le Traité dans le cadre particulier de l'Etat de Nature. Et, on le sait, celui-ci occupe une fonction précise dans une démarche jusnaturaliste : il s'agit d'y décrire les principes de comportement qui serviront de base, de fondement moral en fait, à des institutions civiles à venir. Dunn, d'ailleurs ne conteste pas ce point. Mais qu'est-ce à dire que de poser une définition de la monnaie sur ce terrain ? car Locke ne renvoie pas ici à une représentation de la monnaie connue de ses lecteurs, ce qui pour ainsi dire la banaliserait dans le Traité ; il la re-définit en termes qui plus est nouveaux pour la pensée de son époque. Pour un auteur jusnaturaliste, cela ne peut donc vouloir dire qu'une seule chose : que dans le moment même où il redéfinit "sa" monnaie sur le plan de l'ontologie, Locke définit le cadre d'une nouvelle institution monétaire. Ou pour être plus précis, il définit les bases qu'une institution monétaire à venir se devra de respecter : et on le devine déjà, tel sera le cas de celle qu'il contribuera lui-même à construire quelques années plus tard.
Certes il ne définit là - avec l'idée de gage - que le principe de base de cette institution, il ne dit rien notamment de l'unité de compte indispensable à toute monnaie élaborée (l'unité de compte est l'unité de valeur abstraite - le shilling, ou le franc). Mais cela ne saurait en aucun cas surprendre : c'est à la société politique qu'il revient de promouvoir une telle unité, et nous ne sommes ici que dans le cadre de l'Etat de Nature. C'est pourquoi Locke attendra ses "Considerations" pour exposer sa conception complète de la monnaie : ce qu'il fera de façon rigoureuse, en posant la monnaie comme un ensemble de deux dimensions quantifiables, reliées entre-elles par la garantie - "stamp" - de l'Etat : "in coined silver or money there are three things wich are wanting in other silver
pieces of exactly the same weight
a stamp set on thoses pieces by the authority (it is the voucher of the weight and the denomination)
a known denomination given by the authority"[FC-p5] (le terme "denomination" renvoie ici à une mesure monétaire - comme on dix par exemple "10 shillings")..
Cette définition est d'ailleurs doublement remarquable ; car d'une part, elle s'abstraie, et entièrement désormais, de l'idée intuitive selon laquelle la monnaie serait une réalité matérielle. On en verra les enjeux théoriques ci-après. Mais au-delà Locke exprime ici une compréhension duale de la monnaie et pour laquelle - c'est le deuxième point - on doit noter la cohérence philosophique avec le principe même du jusunaturalisme. Tant il est vrai
 que le métal, d'un côté, est bien ici la cause toute transaction ; c'est donc le gage qui explique l'échange du point de vue du Droit Naturel ; et Locke dira fort légitimement "men contract not for denomination or sounds but for the intrinsick value which is the quantity of silver …warranted to be in pieces."[FC-p9]
 mais réciproquement, la dimension de l'unité de compte relève de la loi civile, laquelle certifie la grandeur du métal engagé. Et l'on peut vérifier ici que cette "loi civile monétaire" sert bien, mais ne fait que servir à valider un principe d'action relevant de la loi naturelle : la transaction gagée.
C'est donc une définition entièrement fondée dans le Droit Naturel que Locke fait émerger ici, ou si l'on veut une définition totalement rationnelle. Et pour cette raison, elle appelle un complément empirique, car elle ne peut encore rien dire de la manière dont une autorité réalise cette fameuse garantie. Et on verra avec Ashcraft que la question était loin d'être triviale ! Mais laissons-là ce point pour l'instant ; car ce qui compte pour notre débat avec Dunn, c'est moins la dimension pratique de la monnaie, que sa logique institutionnelle, le mouvement de pensée qui la fonde, en dernière analyse. Or on l'a vu, Dunn considère que les institutions, chez Locke, sont dépendantes de la religion ; il fait même de ce point l'essentiel de sa critique de la tradition. Celle-ci, dit-il non sans humour reviendrait "à présenter les théories de Locke comme si elles étaient enveloppées dans une sorte de papier d'emballage théologique qu'il suffisait d'arracher pour mettre à nu les contours séculiers"[PPL-pp224-225]. Mais si les mots ont un sens, c'est une institution exclusivement humaine qui apparaît ainsi : ce sont les hommes qui confèrent au métal sa valeur comme gage : "par leur consentement". Ce sont les hommes et non pas Dieu, lequel tout au plus aura créé un métal inutile. Et ce sera la société civile qui définira la monnaie à partir de ce gage. N'est-ce pas là une définition laïque d'une institution ?
Force est donc de le constater, la thèse religieuse de Dunn est en contradiction directe avec le texte de Locke ; et elle l'est à coup sûr alors qu'il s'agissait de l'institution clé de l'Angleterre - si on excepte le Parlement. On peut donc difficilement faire un pire contre-sens sur l'intention potentielle d'un auteur dont on affirme par ailleurs la dimension institutionnelle du projet. On le peut d'autant moins qu'il est facile de voir comment cette vision permet de réfuter la lecture épistémologique sur laquelle Dunn avait cru pouvoir s'appuyer.
Le raisonnement économique de Locke dans le Traité
Revenons en effet sur ce passage décisif, selon Dunn, c'est-à-dire le moment où la logique interne du Traité basculerait pour passer d'une approche normative à une approche empirique des relations économiques. Cette bascule suivrait l'introduction de la monnaie, et il convient ici de citer Locke précisément : "…d'ailleurs s'il veut donner des noix pour une pièce de métal qui lui plaît …, il n'envahit point le droit d'autrui : nous voilà parvenus à l'usage de l'argent monnayé"[TGC-§46-47]. Et selon Dunn, il s'agirait ici, de s'orienter vers une analyse empirique ?
Mais cette thèse apparaît bien imprudente au vu de ce que nous savons désormais ; et un économiste n'aura aucune peine à reconnaître la nature du raisonnement mobilisé par le Traité. En effet, il est clair que Locke raisonne ici en termes de modèles - à l'instar, d'ailleurs, de très nombreux économistes (un modèle schématise en termes rationnels un comportement élémentaire généralisable sur un marché). Mais là où Locke innove c'est qu'il emploie ici un modèle d'achat-vente, là où ses contemporains - et nombre d'auteurs postérieurs ! - s'appuyaient sur un modèle de troc : ce qui d'ailleurs les limitait conceptuellement. Et Locke le fait ici dans le but manifeste de montrer que la monnaie telle qu'il l'a définie émancipe les acteurs de la contrainte de non-gaspillage, et au-delà permet le mécanisme du marché : "l'excès de propriété ne consistant point dans l'étendue d'une possession, mais dans... l'inutilité des fruits qui en proviennent." [TGC-§46] Car on l'aura sans doute remarqué, seule la définition nouvelle de la monnaie autorise le succès d'un tel raisonnement (la monnaie mercantiliste étant une richesse intrinsèque aurait été soumise au principe de non gaspillage). C'est pourquoi il pendra soin de préciser que "l'argent monnayé [est] une chose durable … et que l'on peut échanger pour d'autres choses utiles à la vie, mais qui se corrompent en peu de temps" [TGC-§47] ; Il n'y a donc aucune empirie dans ce passage mais la continuation logique d'un même argument rationnel relatif à la monnaie.
Partant de là on peut comprendre l'argument global de cette partie cruciale pour le Traité, et très facilement puisqu'il suffit de remarquer que la transaction est prise ici dans un sens générique (elle porte aussi bien sur les terres que sur leurs éventuels produits). Rien donc n'interdit plus à Locke de généraliser son modèle de "l'échange par l'achat" pour en déduire la description complète d'une dynamique de marché. C'est ainsi qu'il dira, en conclusion de sa démonstration : "[le] consentement unanime rend justes les démarches d'une personne qui, avec les espèces d'argent, agrandit ses possessions"[TGC-§50]. Locke ne faisant ici que tirer les conséquences de son modèle élémentaire. Mais cette position veut dire aussi et c'est ainsi qu'il faut répondre à Dunn, que Locke développe sur tout le chapitre 5 une même démonstration, certes fondée sur cet apriori moral qu'est le travail, certes rythmée par l'hypothèse de la monnaie, mais s'énonçant de bout en bout dans la démarche rationnelle qui est le propre de son jusnaturalisme. Et le fait est que cette conclusion affirme bel et bien la légitimité de l'inégalité des propriétés.
l'économie capitalisme immorale
On peut d'ailleurs penser que Dunn a entrevu cette difficulté. Car on lira dans son ouvrage une deuxième ligne d'argumentation, exclusivement morale celle-là, et qui verrait dans le Traité, une critique normative de la dynamique économique à l'œuvre en Angleterre. Ainsi explique Dunn et au-delà de l'analyse "froide" sur l'inégalité de la propriété, Locke aurait présenté de façon négative la dynamique morale à l'œuvre autour de lui : "la différenciation par la richesse...améliore la condition de tous les membres … mais entraîne... un déclin de la moralité…sous la pression de motifs croissants d'envie."[PPL-p126] Il ira même jusqu'à laisser entendre que l'idée d'une institution politique aurait servi pour lui, sinon à empêcher cette dégradation morale, du moins à modérer "les passions économiques" liées à la monnaie : "cette baisse de qualité morale pourrait finir par l'emporter... s'il ne fallait compter avec deux phénomènes historiques, la révélation chrétienne …et les expériences institutionnelles … par lesquelles les hommes ont au moins réduit l'ampleur des désastres qui menacent l'ordre social"[PPL-p127].
La position est pour le moins fragile, car sans le dire, elle revient sur sa première ligne "épistémologique" d'argumentation, qui lui avait permis de relativiser le thème de la propriété. Mais pour en discuter, le mieux est encore de se pencher sur l'interprétation de Tully, auteur canadien récent qui va reprendre l'essentiel de cette lecture morale, mais en en proposant une interprétation économique beaucoup plus achevée. Ce faisant, et c'est sans doute ce qui en fait l'intérêt, il va mettre le doigt sur des questions économiques majeures, et qui vont reprendre alors naturellement leur place au centre de cette discussion.
Troisième partie : Tully et la propriété institutionnelle de Locke
Le deuxième argument contextualiste est donc dû à Tully, et il a cette particularité de se centrer sur la question de la propriété. En effet, et sur ce point il se sépare clairement de Dunn, Tully part de l'idée que la question de la propriété est bien le centre du Traité, le cœur de son innovation. Mais s'il rejoint la tradition sur ce point, c'est pour s'en séparer sur le fond, en soutenant que Locke, loin de préfigurer l'approche libérale, défendait au contraire une vision politique et même institutionnelle de la propriété. En fait selon Tully, Locke aurait appréhendé le droit à la propriété selon des règles de justice égalitaires, et qui s'opposaient de ce fait à la logique du marché : "la définition de la propriété [part du principe] que chacun a droit à son dû …reléguant au deuxième plan les droits sur les biens propres"12. C'est pourquoi, d'après lui, le principal enjeu de son Traité aurait été de garantir ces règles par le biais du pouvoir politique : ce qui revenait à les institutionnaliser. Et il aura cette formule : "[au travers du Traité] le gouvernement [se voit assigné]…la mission de règlementer la propriété foncière, la propriété est désormais d'institution"[DNP-p231].
Cette interprétation pourra bien sûr paraître étrange, tant elle est éloignée des représentations les plus admises sur la pensée de Locke. Mais on ne peut la discuter sans rappeler que les concepts du droit de la propriété étaient tout sauf figés au XVIIème siècle, l'apparition des thématiques libérales suscitant même de fortes réactions. Or pour Tully Locke aurait occupé une position originale dans cette discussion, en conservant la position traditionnelle du jusnaturalisme selon laquelle la terre était - de par la volonté de Dieu - propriété commune de l'humanité. "Dieu a donné la terre aux hommes en commun"[TGC-§26] dit le Traité. Et selon lui cette fidélité l'aurait conduit à réfuter la thèse libérale de la libre disposition des biens, en proposant l'idée d'une dualité des formes de propriété : l'appropriation des biens produits par le travail se distinguant de celle de la terre, laquelle se limiterait au simple droit d'usage. Mais pour montrer ce point il convenait d'être très clair sur la manière dont Locke aurait construit cette vision duale de la propriété, si importante pour sa démonstration ; car le Traité n'est explicite que sur une seule de ces dimensions, celle, justement qui légitime l'appropriation privée. C'est pourquoi Tully va s'appuyer sur une interprétation particulière de la philosophie de Locke, qu'il va poser comme déterminante, et par laquelle il va justifier - ou prétendre justifier - sa relecture du Traité sur la notion de propriété.
La problématique de la dualité de la propriété dans le Traité
L'ensemble de l'interprétation de Tully repose en effet sur une lecture personnelle de la pensée morale de Locke, et dont il s'autorisera pour reconstruire sa théorie de la propriété. En fait Tully part du principe que la philosophie de Locke était plutôt une métaphysique de l'action qu'une doctrine réflexive : il parlera à son propos d'un ensemble de "principes d'action religieux". Or un point remarquable de ces principes religieux aurait été le poids que Locke aurait donné à la notion d'action consciente - ou rationnelle - Tully allant jusqu'à poser que selon Locke l'action consciente d'un humain prolongerait la création divine : "le modèle de Locke [procède] d'une analogie formelle entre d'une part l'acte divin de création du monde et d'autre part l'action humaine délibérée"[DNP-p66]. L'idée était très forte ; et pour Tully, c'est elle qui aurait conduit Locke à ce qu'on appellera sa conception duale de la propriété.
Il ne s'agit, notons le bien, que d'une simple hypothèse, sous le prisme de laquelle Tully choisit de lire le Traité. Mais elle n'en possédait pas moins - de son propre point de vue - une indéniable capacité d'explication.
les fondements métaphysiques du dualisme de la propriété chez Locke
En effet, on voit bien que le travail, dans cette représentation, peut être lu comme l'exemple même de cette action consciente qui, pour Tully forme le cœur de la philosophie de Locke. Il était donc normal que le Traité accorde à l'homme une maîtrise complète de son produit, en clair qu'on lui accorde un droit à sa propriété, puisque cet homme est aussi maître de son action : c'est en tout cas ainsi que Tully comprendra la position de Locke sur le travail. Mais cette "action-travail" s'inscrit aussi dans un contexte économique, et c'est ici que se situe le premier nœud de l'argument. Car le travail, pour Locke, s'exerce en priorité sur la terre, laquelle comme on sait n'est produite que par Dieu ; elle ne peut faire l'objet d'aucune création de l'homme, et donc bien sûr d'aucune maîtrise de sa part. La thèse de Tully revenait donc à affirmer, et ce sera son premier résultat, que la logique de l'appropriation par le travail ne valait que pour une catégorie de biens, certes assez large, mais excluant l'idée d'une appropriation possible de la terre. Tully dira ainsi : "qu'une personne vienne à mêler son travail à la terre, il acquiert la propriété de l'effet [le produit]. Quant à la terre elle-même elle reste la propriété de Dieu." [DNP-pp168,171/172]
Evidemment Tully ne fait pas dire ici à Locke que la terre est toujours travaillée en commun. En fait, il cherche à suggérer que Locke avait l'idée de limiter le droit de disposer des terres, le limiter au droit d'y travailler - à son usage si l'on veut - et ceci pour ne pas toucher au principe jusnaturaliste de la commune propriété. Il décrira alors ce droit comme une simple individuation, notion plus faible que celle de propriété privée et que la tradition aurait complètement sous-estimée : "on se méprend…sur la théorie lockienne de l'individuation naturelle de la propriété commune, car on l'identifie à la propriété privée" [DNP-p178]. Et il fera surtout de cette proposition l'axe de sa relecture de la théorie de la propriété du Traité.
les règles naturelles de propriété du capital
Là encore on lui reconnaîtra une certaine cohérence ; car si on suit Tully sur cette idée d'individuation, la question essentielle devenait celle des règles qui la régiraient ; des règles de justice s'entend. Or on a vu qu'en même temps qu'il posait le travail comme un facteur premier de la propriété, le Traité lui fixait des limites importantes sur lesquelles il convient d'insister. Locke y dit en effet que la propriété renvoie à une finalité précise qui est de satisfaire les besoins des hommes, tout en évitant le gaspillage des produits : "la même loi de la nature qui donne à ceux qui [travaillent] … un droit particulier … renferme en même temps ce droit … dans les bornes de la modération et [si] l'on prend plus de choses qu'on n'en a besoin, on prend sans doute ce qui appartient aux autres."[TGC-§31] Et c'est cette "propriété finalisée" que Tully va pointer pour définir ce que seraient ces règles de justice. Car d'un point de vue jusnaturaliste, c'est-à-dire du point de vue d'une justice naturelle, cette finalité se transformait logiquement en une règle égalitaire de répartition des terres : précisément un droit d'usage limité au fait de ne mobiliser la terre que pour sa propre consommation. Et comme ce principe parait plutôt opératoire dans la vie quotidienne, on pouvait le considérer comme un principe suffisant pour définir les règles de propriété des terres, et qui complèterait la position première du Traité sur le travail.
Aussi telle sera la position de Tully : Locke, explique-t-il, n'a pas cherché, comme on l'a dit une définition unique de la propriété et qui aurait préfiguré la conception moderne. Mais il a au contraire produit une compréhension duale, liant certes travail et propriété des biens courants, mais nettement plus restrictive pour ce qui est des biens de production. Tully dira ainsi "la terre [chez Locke] n'est jamais utilisée comme capital…elle ne peut faire l'objet d'aucun échange"[DNP-p210].
un argument épistémologique original
Cette interprétation se veut bien sûr paradoxale, même si elle a pour elle de souligner - chose trop rare chez les commentateurs - que Locke assigne une finalité sociale à la propriété. Mais peut-on dire qu'elle suffise à qualifier la conception de Locke ? car on le sait, le texte du Traité se présente en deux temps, dont le deuxième développe une vision large et clairement économique des formes de la propriété. Cela laisse à penser que Locke avait une compréhension elle aussi économique de cette finalité et qui justifierait son extension selon les règles du marché : en clair l'idée qui deviendra classique selon laquelle les gains de productivité profitent à l'ensemble de la société, et justifient en retour la logique inégalitaire du marché. Tel est notamment le jugement de ceux des interprètes qui ont cherché à se pencher sur cet aspect de la pensée de Locke, notamment Mc Pherson.
Il était donc insuffisant, du point de vue de Tully, de s'arrêter à ce premier niveau de lecture du Traité - de facto normatif. Il fallait au contraire se fonder sur une lecture positive de son argument économique et notamment de celles de ses références qui renvoyaient à la logique du marché. Et cette tâche était bien sûr plus délicate ! Mais c'est ici paradoxalement, que se situe l'intérêt véritable de la lecture de Tully. Car pour fonder sa position il va placer le débat sur une dimension jusque-là très mal élucidée par l'historiographie : celle de l'épistémologie économique du Traité. Et il va soutenir que l'on avait prêté à Locke une manière d'appréhender l'économie qui lui était très largement postérieure. Précisément il va montrer - ou prétendre montrer - que le contexte dans lequel Locke écrivait le Traité ne savait pas appréhender la dimension d'autonomie que les libéraux attribuent au marché. Et de son point de vue, cela justifiait sa lecture anti-libérale de la propriété : "la sphère économique n'est pas clairement différenciée de la sphère politique chez Locke."[DNP-p227]
L'institutionnalisation de la propriété et le contexte économique du Traité de Gouvernement civil
On a vu en effet que l'argument économique principal du Traité - ce que l'on a appelé le deuxième temps de la démonstration de Locke - reposait sur la description d'un phénomène d'expansion des relations marchandes. Et pour nombre de commentateurs, Locke décrivait là un phénomène de marché au sens où nous, modernes, l'entendons : c'est-à-dire un ensemble transactions interdépendantes s'organisant de façon autonome par rapport à la vie politique d'une société. Or le fait est que dans son analyse, Locke évoque à deux reprises l'intervention de la loi civile, laissant entendre qu'il ignorait cette notion d'autonomie propre aux conceptions modernes du marché. Locke écrit notamment dans un passage consacré à montrer comment la dynamique économique conduit à l'expansion des terres cultivées : "les sociétés ne laissèrent pas de distinguer leurs territoires par des bornes qu'elles plantèrent, et de faire des lois pour régler les propriétés de chacun... et ainsi par accord et par convention fut établie la propriété que le travail et l'industrie avaient commencé d'établir."[TGC-§45]
le point de vue moral de Locke et ses contreparties politiques
Et ce sont ces formulations que Tully va tout d'abord pointer, car elles montreraient que le Traité se situait dans un cadre conceptuel différent et pour tout dire antérieur à l'invention - par les libéraux - du marché. "Locke" dira-t-il "explique l'introduction de la monnaie…et ses effets…de la manière la plus traditionnellement aristotélicienne"[DNP-pp207-208]. Certes il reconnaîtra bien qu'en termes empiriques, Locke avait eu pour propos la description des phénomènes économiques induits par la monnaie et notamment la dynamique d'inégalité de la propriété ; en d'autres termes il décrivait la même réalité que nous modernes qualifions de marché : "une fois l'usage de la monnaie établi, les hommes sont à même d'accroître leurs possessions [au-delà] de leurs besoins" [DNP-p214]. Mais il ne s'agissait pas - et c'est ce point qui importait - d'un processus de conceptualisation, c'est-à-dire dans ce cas, de chercher à schématiser un espace autonome par rapport à l'univers politique. Au contraire même : d'après lui Locke ne voulait insister que sur la dimension morale de ce marché en gestation. Et il voulait montrer qu'en poussant à l'appropriation privée, ce marché perturbait les règles naturelles de la propriété : "la description du passage [à l'économie monétaire] se caractérise par un changement total de langage, qui dénote sa réprobation morale"[DNP-p208]. Plus encore, il voulait souligner que l'injustice de cette situation appelait en retour la réaction de la communauté : "la population allant s'accroissant ; cela a tôt fait de mener à une situation où sont méconnus les droits naturels d'un grand nombre"[DNP-p214]. Et c'est ce point, bien sûr, qui importait. Car pour Tully, il signifiait que le Traité évoquait la nécessité d'une intervention politique, avant tout dans le but de "contrer" le marché et sa logique de privatisation. Il dira même qu'il s'agissait du véritable cœur de l'argumentation du Traité : "le nouveau facteur qui rend nécessaire…la société politique…est l'institution de la monnaie"[DNP-p207] ; ce qui veut dire en clair que les perturbations induites par la monnaie étaient la cause de la constitution de la communauté en une société politique.
L'absence du concept de marché dans la pensée mercantiliste
Cette dernière formulation, il faut quand même le souligner, est loin d'aller de soi. Car selon le Traité, c'est la nature de l'homme - et non pas un quelconque événement historique - qui rendait nécessaire le passage d'un Etat de Nature à l'Etat politique. Locke est très clair sur ce point : "bien que les lois de la nature…soient claires et intelligibles... les hommes étant poussés par l'intérêt ne sont guère disposés à [les] observer… lorsqu'il s'agit d'un cas qui les concerne"[TGC-§124]. Tully prend donc ici une assez grande liberté et l'on pourrait montrer qu'il s'interdit par là de comprendre les passages que l'on vient d'évoquer13.
Mais s'en tenir à ce niveau de discussion, aussi juste soit-il, serait manquer le véritable enjeu de la thèse de Tully et dont on sait qu'il se situe sur le contexte culturel du Traité. Car Tully on le sait est un auteur contextualiste, ce qui veut dire que selon lui c'est d'abord son environnement, en l'occurrence la pensée économique de l'époque, qui devait éclairer la signification du Traité. Or il est bien connu que cette forme de pensée - les économistes s'accordent sur ce point - était encore très frustre sur le plan conceptuel et surtout ignorait le concept libéral du marché. Certes on connaissait bien la notion de marché pour les biens spécifiques (comme on dit : le marché du blé) ; mais on ne savait pas représenter le phénomène de l'interdépendance des transactions qui est au cœur de l'idée générale du marché (c'est-à-dire du marché d'une Nation). Et vraisemblablement on l'ignorait par incompréhension de la notion de capital (dans la théorie libérale, c'est le marché du capital qui assure ce mécanisme d'interdépendances des transactions).
un Traité marqué par la pensée mercantiliste
Et pour Tully, il en allait de Locke comme de tous les auteurs de cette époque, il était incapable de dépasser les conceptions économiques de son temps : "les Considerations de Locke sur la monnaie s'inscrivent dans le discours mercantiliste de l'Europe du XVIIème qui ignore la différenciation de la sphère économique, ainsi que l'appareil conceptuel qui en rendent compte." [DNP-p210] Il aura même ce mot concernant la monnaie : "Locke ne considère [jamais] la monnaie comme capital". Aussi est-ce cette impossibilité que Tully va pointer pour commenter la position de Locke ; car d'après lui il y avait une sorte d'anachronisme à soutenir que Locke appréhendait conceptuellement le marché - même si bien sûr il en percevait certaines caractéristiques. Et pour le dire d'un trait, le fait que le Traité mobilise une référence à la loi était pour lui la preuve qu'il ne pouvait parler en aucun cas d'un marché naturel : "[dans le Traité].. les droits de propriété n'en sont pas moins réglementés... par la loi civile." [DNP-p213]
Ce point acquis, il ne manquait plus à Tully qu'à aborder la dimension strictement politique du Traité - c'est-à-dire les chapitres décrivant le projet institutionnel de Locke ; et il pouvait montrer comment avait pu se fonder ce qu'il appellera la conception institutionnelle de la propriété de Locke. Car on le sait, la position de Locke y est que l'objet même de la loi est avant tout de garantir les principes du Droit Naturel, les entendant précisément dans une logique de conservation des droits individuels. "La raison pour laquelle on entre dans une société politique est de conserver ses biens propres"[TGC-§222], rappelle Locke. Dans l'esprit du Traité - c'est en tout cas le commentaire dominant - il s'agissait de garantir le droit de propriétés considérées comme légitimes. Mais pour Tully cette interprétation était insuffisante et la formulation ne pouvait renvoyer qu'aux règles de répartition, telles qu'il les avait décrites auparavant. Il dira donc, logiquement : "la tâche de la juste et équitable distribution des biens indivis … incombe au pouvoir législatif... et le principe fondamental (issu du droit naturel) demeure : à chacun la propriété des produits de son'honnête industrie'." [DNP-p234] Et il fera de cette position la conclusion de sa lecture du Traité.
On s'est trompé sur Locke, conclura-t-il alors, en en faisant un penseur libéral, "c'est pour le moins paradoxal"[DNP-p238]. En fait il s'agit là d'un faux débat car le Traité ne pouvait qu'ignorer cette forme de pensée, trop complexe pour son temps. Au contraire, selon lui, la théorie de Locke avait pour principal enjeu de fonder l'institutionnalisation de règles de répartition de la propriété ; ce qui, en termes plus modernes, voulait dire que Locke avait élaboré une compréhension redistributive de la propriété : "le droit de s'assurer les ressources nécessaires [était pour Locke] un droit civil que tout gouvernement était tenu de reconnaître."[DNP-p233] Tully suggérant même - mais on l'aura déjà deviné - que le Traité préfigurait les thèses communautaristes.
Locke était-il un économiste archaïque ?
On aurait donc sous-estimé les faiblesses conceptuelles de la pensée économique de Locke ? Et pour cela, on aurait lu à contre-temps son message institutionnel ? telle est en fait la thèse de Tully, et qui sous-tend cette idée surprenante d'un contre-sens majeur de l'historiographie sur le rapport de Locke à la doctrine libérale. L'hypothèse interpelle pour le moins ; mais au-delà des paradoxes, il faut lui reconnaître un fond de vérité. Car quoi qu'on pense de ses thèses, Tully a raison lorsqu'il souligne que sans concept achevé de marché, parler d'une doctrine libérale, ici, n'a aucun sens. Et il est effectif que l'on n'a quasiment jamais interrogé cette question d'épistémologie économique chez Locke. Il n'était donc pas forcément choquant de poser l'hypothèse d'une erreur collective, en arguant justement des "véritables conceptions" économiques de Locke.
Mais si elle vaut par sa critique de l'historiographie, la thèse de Tully vaut-elle en positif pour la vision économique de Locke ? car on l'a vu, Tully se fonde essentiellement sur le contexte de son époque pour dénier à Locke un statut libéral. Or on le sait Locke était très critique envers ses contemporains, et notamment sur leur vision de la monnaie. La vraie question qui aurait due être posée n'était donc pas celle des faiblesses mercantilistes, mais celle de savoir le sens des critiques que Locke leur avait portées. Précisément elle était de savoir si sa nouvelle théorie de la monnaie lui permettait d'accéder aux concepts essentiels du libéralisme que sont les notions interdépendantes de capital et de marché. Et telle sera la démarche que l'on va adopter ici.
marché et le capital dans la pensée économique de Locke
Pour ce faire, il faut évidemment se référer aux "considerations sur la baisse de l'intérêt et l'augmentation de la valeur de la monnaie", principal texte économique de Locke, et qui a l'avantage d'être contemporain du Traité (les premières Considérations sont publiées en littérature grise vers 1672, puis éditées en 1692). Certes il s'agit là d'un texte doctrinal. Les Considérations ont d'abord pour objet de plaider la dérèglementation du taux d'intérêt dans un contexte, on le verra, de profonds troubles monétaires : "quelles seront les conséquences d'une loi [abaissant l'intérêt] : 1. Elle...entravera le négoce. 2. Elle ne portera préjudice qu'à ceux qui ont le plus besoin d'être aidés. 3. Elle accroîtra... l'avantage des banquiers et des changeurs?"[SC-p46].
Mais à l'époque on ne pouvait pas séparer la théorie de la pratique, surtout sur un sujet de cette ampleur. C'est pourquoi la position de Locke apparaît sous la forme d'une démonstration, et même d'une démonstration très longue puisqu'elle va consister en une schématisation globale de l'activité économique du pays ; on parlerait aujourd'hui d'une authentique théorie macroéconomique.
l'affirmation d'un prix de marché pour le capital
Or le fait est - incontournable - que l'argument mis en avant dans cette schématisation repose sur l'analyse du phénomène du capital. Et qui plus est, cet argument est très précis, puisque les Considérations affirment l'existence d'un marché pour le capital, c'est-à-dire la validité de la loi de l'offre et de la demande pour ce type de biens. Ecoutons Locke sur ce point, car cette position est lourde de conséquences : "[that] which makes land as well as other things dear ; plenty of buyers and but few sellers... and so… plenty of sellers end few buyers makes land cheap"[SC-p61]. Et Locke va bien sûr s'appuyer sur cette affirmation pour avancer sa position sur l'intérêt (en montrant notamment qu'il n'a aucun effet sur le prix de la terre, cf ci-après).
Mais il faut prendre garde ici à une lecture trop facile ni surtout en déduire que cette seule affirmation ait pu suffire à justifier la position de Locke aux yeux de ses lecteurs. Car ce que la citation suggère - et notamment la formule "as well as other things" - c'est qu'une véritable polémique avait lieu à l'époque et qui portait visiblement sur la manière d'évaluer le capital. Locke l'explique très bien d'ailleurs, en soulignant qu'à cette époque on ne savait pas voir dans le prix de la terre un phénomène de marché ; pour être très précis, on tendait à penser que sa valeur était déterminée - causée directement - par les fluctuations de l'intérêt : ce qui explique au demeurant qu'on souhaitât à ce point la baisse de l'intérêt. Locke prenant la peine d'expliquer : "the price of land is not regulated (as at first sight it seems it should be) by the interest of money"[SC-p44], expliquera Locke.
Evidemment, il s'agissait d'une aporie, même si Locke ajoute que cette position avait un fort écho : "I guess it has no small influence"[SC-p44]. Mais on comprendra mieux ce débat surprenant par un détour rapide par la théorie du capital.
Le concept de monnaie à la base de la conceptualisation du marché du capital
En effet, le point très difficile pour expliquer le phénomène du capital réside dans le mécanisme - plutôt troublant quand on y pense - de sa double valorisation. C'est justement ce que fait apparaître Locke dans cette discussion : ce qu'on appelle capital est à la fois un bien marchand - il a donc un prix de marché - et il est tout à la fois porteur de revenus et s'évalue par ce biais là. Locke compare d'ailleurs "the value of land [and] the number of years purchase for which the fee is sold"[SC-p57] reprenant là un calcul mené en termes de capitalisation de revenus (dû, justement, à Petty). Mais si pour nous, modernes, la chose va presque de soi, ce n'était pas le cas à cette époque et vraisemblablement pour des raisons d'ordre logique. Car qui dit double évaluation, dit double évaluation par la monnaie et même double mesure par cette même monnaie. Or cette double évaluation était totalement inaccessible à une forme de pensée habituée, comme on l'a vu, à penser la monnaie comme un objet précis (et donc doté d'une valeur unique). Il y avait donc une difficulté d'ordre épistémologique derrière cette question du prix du capital et qui portait sur la fonction d'évaluation jouée par la monnaie.
Et c'est sans aucun doute la raison pour laquelle Locke va s'appuyer sur une longue discussion préalable sur la nature de la monnaie : le point central étant qu'il y affirme la double valeur de la monnaie "in money there is a double value"[SC-p49]. La position est forte, car elle s'inscrit en faux contre l'ensemble des conceptions connues jusque-là, et qui toutes partaient d'une vision unidimensionnelle de la monnaie. On doit même ajouter qu'elle s'exprime ici pour la première fois de l'histoire des idées économiques, au moins si on en croit la théorie générale : "Locke est donc le père des doubles théories quantitatives [de la monnaie]."[TG-p337] Ce qui veut dire en fait que ses "Considerations" initiaient une nouvelle ère de la pensée monétaire. Il faut croire d'ailleurs que Keynes avait vu juste, car Locke fait manifestement un important effort de didactique à l'endroit de ses lecteurs sur cette vision nouvelle de la monnaie : il explique d'abord la notion - étrange pour ses contemporains - de fonction monétaire, savoir le fait que la monnaie joue un rôle homogène dans toutes les transactions : "money being constantly the same, and by its interest giving the same sort of product"[SC-p50] Puis il va en déduire, et là aussi pour la première fois, l'affirmation des deux fonctions classiques de la monnaies
d'une part sa fonction d'intermédiation dans l'échange. Il dira "money … as it is capable to procure the necessities of life...in this it has the nature of a commodity"[SC-p52] ;
puis sa fonction financière : "money, as it is capable by its interest to yield us such a yearly income…has the nature of land."[SC-p49]
Nous sommes donc ici à un passage clef où Locke manifestement se donne les moyens conceptuels d'évaluer globalement le capital. Car une fois cette dualité de la monnaie admise, plus rien n'empêche de se représenter globalement le capital et au-delà l'ensemble des relations rendant compte du phénomène du marché. Ce que Locke fera en quatre points très précis :
 tout d'abord en montrant les mécanismes de formation des revenus liés au capital productif : ce qu'il va faire en re-définissant le concept de valeur marchande ("value") de façon a le distinguer du prix, et à montrer ainsi le lien entre la production et le marché (cf ci-après) ;
 puis en mettant en évidence la logique de la formation du revenu productif : "the value of land consists in this that by its constant production of saleable commodity it brings in a certain yearly income"[SC-p49] : ce qui revenait à distinguer le mécanisme de la rente et celui du profit "overplus of income above his rent as a reward to [the] labour"[SC-p72].
 puis en montrant la dynamique de formation de ces valeurs, et en en inférant celle du taux d'intérêt : "that which causes increase of profit to the borrower of money is the less quantity of money in proportion to trade …and vice versa." [SC-p72] Autrement dit, Locke inverse l'ordre de la causalité telle qu'elle était admise par ses contradicteurs, ce qui ouvre la voire à une théorie nouvelle pour expliquer le taux de l'intérêt. Cf ci-après sur les enjeux de cette théorie ;
 enfin en en déduisant la valeur de la monnaie dans l'échange commercial, thèse qui complete son schema de representation : " the natural value of money depends on the whole quantity of the then passing money of the Kingdom in proportion to the whole trade of the Kingdom (id est) the general vent of the commodity"[SC-p72]. Et le lecteur soulignera que Locke atteint ici la très célèbre théorie quantitative de la monnaie qui restera jusqu'à une date très récente, l'alfa et l'omega des politiques monétaires.
C'est donc l'ensemble des phénomènes du capital et du marché que Locke fait apparaître sous nos yeux puisqu'il explique en même temps les règles d'évaluation du capital et celles régulant les revenus générés. Et on l'a dit, ces concepts constituent l'essentiel de la pensée économique libérale.
du concept de capital au marché financier
Aussi est-ce d'abord ainsi que l'on doit répondre à Tully et à sa thèse étrange selon laquelle Locke n'avait aucun accès à la vision moderne du marché : car c'est bien ce marché que nous voyons émerger - et même de façon très avancée - dans les "Considerations". Certes on n'en déduira pas que Tully ait eu tort d'insister sur les enjeux d'ordre épistémologiques des débats de cette époque ; rendons-lui cette grâce : c'est bien à ce niveau que la question du capital a pu se décider. Mais il a "oublié" ici que Locke était un philosophe, qui plus est extrêmement précis sur les questions d'épistémologie. On ne devrait quand même pas s'étonner que ce soit lui qui ait permis de dépasser les apories sur lesquelles la pensée économique de l'époque se heurtait : telle est en tout cas la conclusion qui émerge de cette discussion.
Mais il ne s'agit encore, à ce niveau d'exposition, que d'une conclusion provisoire. Car si l'on voulait être exigeant, on dirait que la position de Locke n'a atteint qu'une vision partielle de la notion de capital - celle qui le limiterait à sa partie physique. Locke, en effet, ne nous a encore rien dit de la dimension financière du capital qui joue pourtant un rôle central dans la dynamique de cet ensemble (dans la pensée libérale c'est le marché financier, qui assure la circulation du capital et permet le mécanisme d'allocation des ressources par le marché du capital). On devrait donc logiquement s'interroger pour savoir en quels termes Locke a pu décrire et même concevoir ces circuits financiers.
Mais il faut dire qu'on touche ici à une question des plus complexes de la pensée économique. En effet, ce qu'on appelle un marché financier est une réalité institutionnalisée : il s'agit d'un ensemble de circuits structurés par des structures spécialisées (la Banque centrale, pendant longtemps) et qui permettent au crédit de s'échanger à l'image d'un marché libre. Parler d'un marché financier c'est donc se situer à l'interface entre les dimensions politiques et économiques, interface ô combien essentielle pour juger de la portée d'une doctrine économique. Aussi le mieux à faire pour aborder ce point est encore de se tourner vers Ashcraft, auteur américain moderne, lequel a essayé de se pencher de façon réaliste sur la logique politique de pensée économique de Locke : mais en en proposant une idée si caricaturale qu'il va manquer l'essentiel de cette enjeu d'ordre institutionnel.
Quatrième partie : Ashcraft et l'intention démocratique de Locke
Ashcraft est un auteur américain récent, qui lui aussi se réclame du contextualisme. Ainsi il reconnaît l'essentiel de la méthode prônée par Skinner, et notamment sa référence à l'intention que l'on prête à un auteur pour dégager le sens de son travail. Mais il se séparera des auteurs précédents sur le point précis que nous venons d'évoquer en proposant une lecture beaucoup plus "radicale" de cette intention : l'enjeu quasi-unique du Traité étant pour lui l'idée de la démocratie au sens moderne du terme, c'est-à-dire un pouvoir électif assis sur le principe du peuple souverain. Si la préface du Traité, dira-t-il, salue l'action "du roi Guillaume…c'est avant tout parce qu'il a restitué au peuple son droit d'avoir des parlements librement élus."14 C'est donc un point de vue très avancé qu'Ashcraft prête à Locke, puisqu'on le sait, l'idée de la démocratie mettra longtemps à s'imposer dans la philosophie politique européenne. Mais il faut avant tout noter la dimension "sociale" qu'Ashcraft a voulu lui donner ; car selon lui, la référence au peuple souverain qui apparaît dans le Traité ne pouvait se comprendre que comme le produit de la dynamique sociale à l'oeuvre dans le pays, et notamment de la puissance montante des couches nouvelles liées à l'économie de marché : "[les] négociants, [les] habitants des villes et [les] corporations"[PRL-p248]. Et pour cette raison, Ashcraft qualifiera le Traité de "manifeste politique d'un mouvement révolutionnaire"[PRL-p7].
Une telle position répond évidemment à l'anti-économisme que l'on vient de discuter, et de façon plutôt pertinente, on le verra. Mais il convient d'abord de la situer par rapport à la dimension politique de l'historiographie, et notamment à la question de la souveraineté du peuple. Car en faisant de Locke le premier fondateur du principe démocratique, Ashcraft prenait le contre-pied direct du point le plus admis de l'historiographie selon lequel l'ancrage du Traité dans la philosophie jusnaturaliste l'opposait par principe à cette idée de souveraineté (et ce, dans la mesure où le respect de la loi naturelle est un principe transcendant à toute volonté politique quelle qu'elle soit). Il fallait donc des arguments de poids à l'appui de cette position, et c'est ici que l'hypothèse contextualiste va prendre tout son sens. Car Ashcraft va penser les trouver dans la posture militante qu'il croira avoir été celle de Locke, lequel s'était rangé, d'après lui, aux côtés de l'aile radicale du parti whig. Et c'est à partir de cette position, et notamment de ses contreparties politico-économiques, qu'Ashcraft va reconstruire ce qu'il croira être la signification du TGC.
Locke porte parole des whigs révolutionnaires
On doit en effet à Ashcraft d'avoir montré, grâce à un travail d'historien alternatif à celui de Laslett, que Locke n'avait pas été aussi familier qu'on le pensait de la direction du parti whig, à minima dans les quelques années précédant la "glorious revolution". Au contraire, d'après lui, Locke avait été beaucoup plus proche du courant "gauche" de ce parti, issu des Niveleurs, et avec qui il aurait partagé nombre de références politiques. Ashcraft en tirera alors son principal argument : en effet il est connu que cette gauche du parti s'appuyait fortement sur les couches industrieuses du pays et militait pour une large démocratie élective. Elle le faisait surtout en s'appuyant sur le "langage" du Droit Naturel pour employer le mot d'Ashcraft, quand le débat de cette époque utilisait essentiellement des références historicistes. Et selon lui, l'usage de ce langage dans le TGC renvoyait justement à cette vision de la situation de l'Angleterre : "ma thèse… est qu'il existe un lien hypothétique entre Locke et les Niveleurs sous forme d'une pratique sociale de l'activité théorique dans l'utilisation d'un langage socialement repérable." [PRL-p177] Autrement dit, et ce sera son fil conducteur, le TGC serait marqué par le programme "révolutionnaire" des (descendants des) "Niveleurs".
La thèse comme on l'imagine, vaut en priorité pour le premier chapitre du Traité que l'on peut lire comme un vrai plaidoyer pour l'égalité politique des sujets du royaume. Mais elle vaut surtout pour les chapitres relatifs au droit de résister qu'Ashcraft mettra - et sans doute plus qu'aucun autre auteur - en forte visibilité. En effet, il est de fait que dans ses trois derniers chapitres, le Traité accorde clairement "au peuple" le droit de décider de la légitimité d'un système gouvernemental. Il lui accorde, qui plus est, le droit de le faire par la force, et l'argumentation qu'il mobilise à ce propos semble sans aucune équivoque. "Qui jugera si le Prince ou la puissance législative passe l'étendue de son pouvoir ?" dit Locke, "je réponds que c'est le peuple qui doit juger de cela … et celui qui est en droit de résister est en droit de porter des coups."[TGC-§235,240] Ashcraft en déduira alors que ce peuple - ou plutôt, dans sa formulation, la "communauté formée par le peuple" - était non seulement le principal acteur du système institutionnel défendu par Locke, mais qu'il était surtout considéré comme un corps souverain. "L'argument suppose…que la dissolution du gouvernement renvoie les hommes à l'etat de nature ; mais pas en tant qu'individus séparés… le peuple [agit] en tant que communauté conservant son pouvoir corporatif." [PRL-p613] Ce qui veut dire, et ce sera sa première conclusion, que Locke ne séparait pas l'idée de la démocratie, sa forme électorale et le principe de la souveraineté du peuple.
L'affirmation est on ne peut plus claire, elle a même pour elle un élément d'histoire incontestable. En tant que telle cependant, elle est insuffisante pour atteindre son objet : car la question n'est pas ici de savoir si le Locke du Traité soutenait dans le cas général le principe de l'élection, nul n'en a jamais douté ; mais elle est de savoir si par cette élection, il a pensé qu'un peuple pouvait être jugé souverain, c'est-à-dire comme pouvant s'abstraire légitimement des principes du droit Naturel. Or de ce point de vue, Ashcraft se heurtait à la réalité d'un texte où à aucun moment Locke ne laisse entendre une telle conclusion ; le Traité soulignant au contraire que "les obligations de la loi de la nature ne cessent point dans la société et les peines qui y sont annexées …sont encore mieux connues par le moyen des lois humaines"[TGC-p135]. Ashcraft au demeurant ne cherchera pas à contester ce point en termes de principes politiques ou de philosophie : c'est-à-dire dans les termes où l'on interprétait le plus souvent la position de Locke. Mais il fera valoir et c'est peut-être le coeur de son argument, que les principes contextualistes commandaient de faire abstraction de ces deux dimensions et d'aborder le Traité à partir d'une approche socio-historique : "la société civile et l'Etat de nature sont des termes strictement politiques…dans le Traité..., la théorie politique de Locke [étant] une expression particulière de la conscience sociale [de son époque]"[PRL-pp4,617]. Et fort de cette position, il va montrer - ou croire pouvoir montrer - que Locke prenait dans la partie économique du Traité le parti que l'on a dit en faveur des couches montantes de la société, porteuses justement de cette position souverainiste.
le parti des classes industrieuses contre l'aristocratie foncière
Le cœur de l'argumentation d'Ashcraft repose en effet sur l'étroit parallèle qu'il pense pouvoir établir entre la position sociale des Niveleurs et le chapitre V du Traité. Il sera même très explicite, tant on avait été enclin jusque-là à penser le Traité comme une oeuvre neutre sur le plan social. Il écrit notamment : "par son application négative, [ce chapitre constitue] une critique radicale…de l'aristocratie foncière gaspilleuse et dans sa formulation positive, une…démonstration que l'activité laborieuse, la culture de la terre et les échanges commerciaux sont des activités qui profitent au développement de la société anglaise." [PRL-p301] En termes de théorie politique, l'affirmation signifie ici que le Traité cherchait à se fonder sur la logique du marché, et de façon précise sur les mutations sociales qu'elle provoquait, pour appuyer ses thèses sur la démocratie. Et pour Ashcraft, c'est avant tout cette lecture sociale qui permettait de redonner le sens de ce chapitre controversé. Mais pour montrer ce point, Ashcraft ne se satisfera pas d'une simple hypothèse ; il va procéder d'une façon plutôt originale et, disons-le, rafraîchissante, en appuyant cette lecture du Traité sur des références appuyées au texte économique le plus connu de Locke : "les Considérations sur la baisse de l'intérêt".
les Considerations et la morale de l'épargne
On a vu en effet qu'un des arguments clé des "Considerations" était de faire valoir l'existence d'un (vrai) marché de la terre, Locke expliquant que le prix des terres cultivables oscillait à l'image des autres commodités en fonction de l'offre et la demande. Mais notre objet étant surtout d'ordre épistémologique, nous avions laissé de côté l'explication empirique que Locke donnait des éléments déterminants cette offre.
Or Locke va le faire, et c'est ce point qui nous importe maintenant, non pas par une analyse de marché classique, croisant l'utilité d'un bien à sa rareté, mais par une analyse de comportements sociaux liés à l'épargne. Il dira précisément que le prix de la terre monte à raison de l'offre issue des hommes industrieux : "(men thriving and getting money by their industry and willing to leave estates to their children in land) there are many buyers ready always to purchase, but few sellers"[SC-p60]. Tandis qu'il baisse en fonction de l'offre des propriétaires dispendieux, "in such places where men live lazily upon the product of the land"[SC-p60]. Et l'argument sera répété plusieurs fois opposant systématiquement l'attitude d'épargnant de l'homme de l'industrie à celle, dépensière, du propriétaire foncier. En termes théoriques, il s'agit là d'une analyse centrée sur la gestion d'actifs, puisque s'opposent ici l'endettement des uns (ici : les propriétaires) et les disponibilités financières des autres (pour qui la terre est le principal placement). On en verra ci-après les contreparties sur l'analyse du marché financier. Mais c'est surtout la dynamique sociale et la manière dont Locke la traduit qui retiendront le point de vue d'Ashcraft.
Car sur ce plan, et on en conviendra, la signification de ces passages est sans ambiguïté aucune : Locke n'opposant pas seulement des comportements sociaux emblématiques, mais le faisant en termes de valeurs, voire même en termes moraux. C'est la mauvaise gestion des uns, c'est l'industrie des autres, dit Locke, qui explique l'évolution du prix des terres. Et ce langage, cette morale de l'épargne, étaient parfaitement identifiables à cette époque. On n'aura donc pas de mal à suivre Ashcraft dans sa lecture partisane des positions défendues par Locke : "la critique des propriétaires fonciers revient comme un leitmotiv dans les Condiderations"[PRL-p287].
Le TGC et la souveraineté démocratique
Mais le propos d'Ashcraft ne se limitait pas à la seule lecture des "Considerations", il s'agissait de prendre appui sur elles pour illustrer son interprétation "sociale" de l'argument du Traité sur la propriété. Or on l'a vu cet argument s'énonce en insistant sur la dynamique de formation des propriétés ; et pour Ashcraft, le parallèle avec les Considerations s'imposait avec évidence : certes il concèdera - mais c'est une pierre dans le jardin de Dunn - que le propos de Locke avait aussi une portée normative, celle de justifier l'inégalité de la propriété : "la justification d'un ordre nouveau était bel et bien contenue dans la critique idéologique d'une aristocratie foncière improductive"[PRL-p301]. Mais il ne se serait agi, selon lui, que d'une dimension secondaire, Locke ne s'étant pas véritablement appesanti sur la dynamique du capital : "[dire que] Locke justifie l'accroissement illimité de la propriété est une expression mal choisie, puisque ce n'est ni la terre ni son appropriation que Locke cherche à justifier, mais l'expansion du commerce." [PRL-p300]
Au contraire, et toujours selon Ashcraft, la question essentielle, pour Locke, était la dynamique économique que le Traité mettait en évidence : "[pour Locke] la fonction rémunératrice de la monnaie est entièrement subordonnée aux besoins du commerce"[PRL-p298]. Et l'essentiel surtout, était qu'on y trouvait le même argument que dans les Considérations, la même analyse menée en termes d'investissement productif. Il écrira ainsi, en commentaire du passage clé où Locke parle de l'inégalité : "les exemples pris par Locke illustrent l'idée évidente - aux yeux des whigs - que le commerce profite à la société dans son ensemble"[PRL-pp300-301]. Et il ajoutera que Locke avait produit cette analyse d'un regard favorable, en référence notamment aux formules appuyées du Traité en faveur du "travail" et de l'industrie des hommes : "les conséquences sociales de l'insistance de Locke sur la valeur de'l'industrie humaine'.. [ou du travail..] n'ont pas reçu toute l'attention qu'elles méritent"[PRL-p283]. Ashcraft en conclura alors que ce passage du Traité avait d'abord cette fonction de prendre le même parti social que les Considérations et qu'il cherchait ici à "faire alliance" avec ces couches industrieuses, contre les intérêts de la propriété foncière. Il parlera même de "lutte de classes"[PRL-p245] à ce propos, ce qui se passe de longs commentaires.
Ce faisant, Ashcraft n'évite pas une certaine ambiguïté : car s'il est vrai que le Locke des "Considerations" semble assez proche du parti que nous annonce Ashcraft, il reste que le Traité - et du fait même de son approche philosophique - garde un ancrage dans l'universalité du point de vue. Mais peu importe à ce niveau car on le sait Ashcraft rejette a priori l'idée d'une lecture philosophique du Traité ; et force est de le constater son dernier argument est cohérent avec l'ensemble de son propos sur le principe de souveraineté. On l'imagine assez facilement d'ailleurs, l'instauration de la démocratie n'aurait pu que donner l'avantage aux classes industrieuses et ne pouvait le faire que contre les intérêts des possédants de l'époque, très loin donc de l'idée que l'on se fait de la doctrine libérale. Logique avec lui-même, Ashcraft y verra donc l'illustration de la logique politique du Traité, et plus encore la preuve de l'intention révolutionnaire de Locke. Il aura même ce mot au sujet de la publication du TGC, et qui aurait suivi, selon son analyse, le compromis passé entre Guillaume et les représentants "tory" : "Locke a publié le TGC en 89 comme première salve de l'opposition démocratique déçue [par le compromis passé entre le Roi et l'opposition'Tory']"[PRL-p628]. Et l'on doit lire ce trait comme la conclusion de son travail.
Une interprétation très partielle des "considérations"
Locke n'était-il après tout qu'un révolutionnaire ? ou pour parler comme Gramci, l'"intellectuel organique" de l'aile radicale des whigs ? L'idée a quelque chose de séduisant et sans doute est-elle plus proche du Locke "réel" que le portrait conservateur que Tully avait dressé. On n'aura d'ailleurs pas de mal à croire que l'auteur de textes aussi forts que le Traité ou que les Considerations ait été engagé dans la vie politique de son temps ; et celle-ci était plutôt prenante.
Mais on le sait l'objectif affiché d'Ashcraft était d'abord de justifier son interprétation souverainiste du Traité. Or une chose est de prendre parti pour un comportement économique, comme le fait clairement Locke, autre chose d'en déduire des principes politiques ainsi que le soutient Ashcraft : car dans ce cas on sous-entend que les principes politiques généraux défendus dans le Traité privilégiaient, et consciemment, des intérêts particuliers. Et sur ce point, force est de constater qu'Ashcraft est incapable de convaincre : il l'est d'abord sur le plan historique, tant il est connu que Locke a continué de servir le roi Guillaume après la révolution ; et l'on voit assez mal un Locke revenir de la sorte sur ce qui aurait été l'enjeu même de son Traité. Mais même si on concède à Ashcraft une hypothèse aussi cavalière, le fait est que sa lecture politique de la pensée économique de Locke commet un contres-sens radical, et même surprenant pour un auteur de sa qualité. En effet on l'a vu, le cœur de son argumentation consiste à invoquer le texte des Considérations à l'appui de sa propre théorie sur le souverainisme de Locke. Or ce texte sur lequel il prétend s'appuyer défend ouvertement... la position inverse de celle qu'il prétend lire. Et il le fait sans aucune ambiguïté puisqu'on le sait, les Considérations vont plaider contre l'appel à la loi pour réguler l'intérêt. Rappelons la phrase de Locke : "il est évident que le prix du loyer de l'argent ne peut être réglé par la Loi"[SC-p45] ; cela veut dire que le domaine de l'intérêt, c'est-à-dire la fixation du taux du crédit (et non son organisation cf ci-après) sort de la compétence du législateur, fût-il un peuple législateur. Et toute l'argumentation du texte vise in fine à fonder cette idée. On ne peut donc pas dire avec Ashcraft, que Locke défendait un point de vue souverainiste sans se placer en totale contradiction avec ce qui est l'enjeu même de ses positions économiques. Et le fait est qu'Ashcraft restera toujours silencieux à ce sujet.
Mais cette incohérence est après tout bénigne. Car le propos d'Ashcraft va plus loin que la seule dimension juridique, la seule question des compétences de la loi. Son principal enjeu est de pointer la logique militante de la position de Locke, ou si l'on veut, le lien de détermination entre son parti pris social et les contreparties d'ordre politiques qui s'en déduiraient : un point d'ailleurs à peine envisagé par les critiques de la tradition. Si l'on veut véritablement lui répondre c'est donc à ce niveau qu'il faut interroger la position de Locke ; mais cette fois, en référence à sa pratique politique en tant que conseiller du Royaume. Et pour cela il nous faut repartir des principales difficultés de cette époque éminemment troublée.
Locke et l'institutionnalisation du marché financier
On ne saurait comprendre la position prise par les "Considérations" et au-delà la discussion avec Ashcraft, sans rappeler qu'à cette époque, le principal problème économique de l'Angleterre était la pénurie de capital financier. C'est ce qui apparaît d'ailleurs dès le début des Considérations, où Locke affirme que "l'argent est nécessaire au négoce comme l'eau l'est à la vie"[SC-p49], et où il fait valoir que les circuits de financement étaient très loin d'être optimaux : "the multiplying of brokers hinders the trade by making the circuit which the money goes, larger, and in that circuit, more stops"[SC-p42]. De telles affirmations signalent que les investisseurs étaient rares à cette époque ; et l'on aura peu de difficultés à en trouver l'écho dans la littérature, tant les débats étaient marqués par de violentes polémiques concernant la monnaie et une floraison de projets bancaires concurrents - dont notamment celui de la future banque d'Angleterre.
les arguments en faveur de la régulation du taux d'intérêt
Mais si les analyses sur ce manque d'argent étaient extrêmement diverses, il faut surtout noter qu'un point de vue quasi-unique dominait les esprits quant à la solution à mettre en œuvre ; et celui-ci consistait à plaider la baisse par la loi du taux de l'intérêt monétaire (de 6 à 4 % si l'on en croit les "Considerations").
On verra là bien sûr l'écho d'une position récurrente dans les pays occidentaux : "baisser les taux" y est toujours un slogan populaire. Mais la similitude n'est que partielle, et il faudrait plutôt s'en méfier dans cette discussion : car lue sous un angle théorique, la thèse sous-jacente reposait sur la méconnaissance des mécanismes financiers déjà à l'œuvre dans le pays. En fait, ce qui était pointé était le poids trop fort joué par les acteurs financiers de l'époque, les célèbres "goldsmith", et dont on dénonçait les manipulations sur la monnaie. Sans doute n'avait-on pas tort sur le plan déontologique, et Locke le reconnaît. Mais le fait est que cette accusation roulait sur l'exagération de leur capacité à peser à la hausse sur l'intérêt (en termes théoriques on pensait l'intérêt comme une variable autonome et donc facilement manipulable). Et il n'est nul besoin d'être historien pour imaginer le soutien que pouvait revêtir une telle proposition : beaucoup d'acteurs endettés, au premier chef d'entre eux le Trésor, mais aussi l'essentiel du parti social décrit par Ashcraft, et notamment les commerçants qui trouvaient là l'espoir de se refinancer à moindre coût. On en trouve un écho chez Barbon.
la réponse théorique de Locke : les lois économiques
Or on le sait Locke conteste cette position ; et on l'a vu il le fait en arguant de son inefficacité. Mais ce qu'il faut noter ici c'est la dimension théorique de son propos, c'est-à-dire la nature des arguments qu'il va mettre en avant. Car pour fonder sa position, Locke ne va pas chercher à soutenir tel ou tel jeu d'intérêts, comme le laisse entendre Ashcraft. Il va avancer l'idée qu'un mécanisme général régulerait le système financier du pays et serait in fine la cause de ce fameux taux de l'intérêt : "il existe" dit-il "une valeur vraie et naturelle jusqu'à laquelle l'état courant du négoce de la monnaie et des dettes élèvera toujours l'intérêt"[SC-pp45-46]. En d'autres termes, Locke établit ici le schéma d'une loi économique déterminant les revenus en jeu dans un crédit, et s'opérant de façon exhaustive de toute action consciente (fût-elle, comme chez les brokers, action coordonnée). Et il en déduira évidemment que cette loi s'imposerait au vouloir du législateur, rendant caduque toute velléité d'action : "[dans le cas d'une loi civile] l'état courant du négoce, de la monnaie et des dettes élèvera toujours l'intérêt [à sa] vraie valeur qui sera supérieure à sa valeur légale"[SC-p46].
Naturellement l'affirmation n'est pas posée en soi. En fait, et on peut le comprendre maintenant, elle est la conclusion de toute la démonstration des Considérations, dont on a déjà vu, avec Tully, la partie relative au lien entre intérêt, capital et marché. Complètement développée la conception de Locke était donc plutôt sophistiquée puisqu'elle posait successivement
- les règles du marché du capital et de son immersion dans "le négoce" (le marché),
- et l'analyse des mécanismes financiers qui en résultaient, savoir que le taux d'intérêt se déduisait de cette activité d'ensemble. Pour le dire dans les termes de Locke, il n'était pas la cause du prix des terres, mais l'effet joint du fonctionnement de ce marché du capital et du niveau d'endettement du pays : "[people think] that the lowering of interest will raise the value of all other things in proportion [but] that which raises the natural interest is the less quantity of money in proportion to trade or to the vent of all commodities taken together." [SC-p44,71-72]
On est donc en présence d'une démonstration globale, analysant l'ensemble des circuits économiques et financiers et réévaluant l'ensemble des concepts nécessaires pour le penser. On pourrait même aller plus loin en soulignant que Locke atteint ici l'idée classique du taux de profit puisqu'il décrit ainsi la règle de partage - dans l'univers commercial - entre profit et intérêt : "maintenant le marchand et le prêteur se partagent également le profit à hauteur de 6 %."[SC-p55] ; ce qui signale une vision particulièrement élaborée du fonctionnement d'une économie de marché. Et sans doute s'agit-il de la première représentation globale du marché de notre histoire moderne.
L'action politique et institutionnelle de Locke
Mais c'est surtout du point de vue de l'action politique sous-jacente qu'il faut ici considérer la théorie de Locke. Car il est bien connu, on le sent bien d'ailleurs, que cette idée de "loi économique" a comme conséquence de déplacer l'idée d'une action politique dans un sens spécifique et très proche de celui d'intérêt général : en l'occurrence, pour Locke, l'enjeu est de construire, par-delà le pouvoir des brokers, des circuits financiers optimaux du point de vue de la Nation : "le négoce est nécessaire à la production de richesses et l'argent à la poursuite du négoce [mais] tout ce qui empêche le prêt d'argent nuit au négoce." [SC-p58-59]
Et c'est ainsi que l'on doit répondre à Ashcraft et à ses conceptions sur le caractère partisan des positions de Locke. Car en voulant décrire un circuit financier optimal, Locke ne prend ici aucun parti social, il ne défend aucun privilège pour un parti quelconque, même si sa propre inclination le portait - c'est connu - vers l'intérêt des commerçants. En fait si Locke prend ici un parti, c'est le parti d'une valeur, ou si l'on veut, le parti d'un comportement qu'il juge naturel : l'épargne. Et on le sait, la défense de l'épargne sera la position classique des libéraux jusqu'au milieu du XXème siècle. Il n'y a donc - et quoi qu'en ait Ashcraft - aucune raison de revenir sur l'image d'un Locke libéral, telle que nous l'a transmise la tradition. On peut même avancer qu'il s'agit là d'un texte fondateur, qui forme le pendant sur le plan de l'économie, de l'approche politique du Traité de Gouvernement Civil.
l'institutionnalisation du marché financier et de la monnaie-gage
Mais ce faisant, il conviendra d'être très rigoureux sur ce libéralisme et ne pas le confondre avec l'idée largement postérieure d'un simple "laissez-faire". En fait, et à l'encontre de cette image radicale, la position de Locke renvoie à une action de type politique : elle défend l'idée d'un circuit du crédit organisé par la puissance publique ; et ce, même si le taux de ce crédit sera, lui, libéré. Il s'agissait donc d'un projet d'ordre institutionnel visant à instaurer ce qu'on appelle aujourd'hui un marché financier. Et on peut bien l'imaginer, former un tel projet était déjà agir pour sa mise en œuvre dans les faits.
Evidemment Locke n'était pas seul à réfléchir à ces projets de nouvelles institutions : il est même connu qu'il était la pierre de touche des réflexions de cette époque - grâce notamment à son influence sur le chancelier Somers - et qui aboutiront aux décisions constitutives des institutions financières anglaises. On pourrait même dire : "des institutions financières occidentales" tant sera grande, par la suite, l'influence du modèle anglais. Quoi qu'il en soit, le fait est là aussi incontournable que l'on retrouve Locke au cœur de l'élaboration des deux piliers de cette institution. A savoir
l'organisation du circuit du crédit : ce sera l'objet de la création, par privilège de la loi, de la Banque d'Angleterre (1694) laquelle se construira comme une banque de crédit capable de générer une nouvelle monnaie (les billets de la banque sont à l'origine la contrepartie de crédits opérés via la banque et qui circulent de main en main).
A vrai dire on ne peut plus connaître le rôle exact joué par Locke dans cette instauration. A coup sûr il a été très fort, puisqu'il fera partie intuitu personae du "tour de table" de départ : la banque a d'ailleurs très longtemps été considérée comme la banque du parti whig. Mais l'essentiel ici n'est pas l'histoire personnelle du philosophe. L'essentiel est que la vision monétaire de la Banque - et au-delà sa propre monnaie de papier - reprendra de facto la même conception de la monnaie-gage que Locke a professée : "la monnaie" dit notamment W. Paterson - son fondateur "doit avoir une valeur intrinsèque correspondant à son titre…tout crédit non fondé sur la matière universelle d'or.. est impraticable au moins tant qu'une autre espèce de crédit n'a pas été choisie par la partie marchande de l'humanité"15. Cela veut dire précisément que les prêts effectués via la banque ne doivent reposer que sur la seule confiance (du monde commerçant), et doivent respecter pour cela le principe de la garantie en métal. Et l'on verra bien sûr ici l'écho des "Considerations";
et l'essentiel est aussi, voire surtout, que cette conception ait conduit à l'épisode de la refonte des monnaies (94-96), opération demandée d'entrée par les dirigeants de la Banque, et que l'on doit présenter comme une re-institutionnalisation "moderne" de la monnaie (l'opération consistait à rappeler les espèces nationales pour rétablir leur titre moyennant une décote très sensible).
Techniquement l'opération apparaissait comme un alignement de la politique monétaire sur la logique du marché des changes, et au-delà comme une déflation radicale, estimée par les historiens à 30% environ. Elle sera d'ailleurs violemment combattue pour cela. Mais en réalité la "refonte" revenait à modifier les principes du monnayage pour les fonder non plus sur un pouvoir potentiel de l'Etat, mais sur la confiance librement consentie des citoyens : c'est-à-dire in fine sur la même logique que celle prônée par la Banque d'Angleterre. Autrement dit, l'on renversait le rapport historique entre un pouvoir et "sa" monnaie : l'Etat n'agissant plus sur la valeur de la monnaie - comme chez les premiers auteurs jusnaturalistes - mais devenant le garant d'un système monétaire global et ré-institutionnalisé.
Et l'on soulignera que l'on atteint ici les bases mêmes de nos institutions monétaires et financières modernes.
L'unité de la pensée institutionnelle de Locke
Et c'est ce dernier point, bien sûr, qu'il nous faut retenir pour clore ce débat. Car on l'a vu précédemment cette vision de la monnaie correspondait, et point par point, à la démarche du Traité (la loi monétaire, avions nous remarqué, est pour Locke le garant des règles naturelles régissant la valeur de la monnaie). On peut donc soutenir que cette refonte de la monnaie exemplifiait la vision institutionnelle du TGC, d'autant qu'elle s'est déroulée dans des conditions dramatiques : c'est en effet pour la défendre que Locke, presque seul contre tous, publiera les "further considerations concerning the value of money" en 1696. Et l'on peut même se demander si cette intervention n'a pas finalement sauvé la réforme, et au-delà la vie (politique) du chancelier ; c'est en tout cas l'avis de nombreux historiens.
On est donc sur ce point à un moment charnière de l'histoire de l'Europe, et sans aucun doute très rare, où la pensée d'un philosophe rencontre et va nourrir la pratique institutionnelle principale d'un Etat. Et le fait est, encore une fois incontournable, que c'est le même auteur qui a posé les bases conceptuelles des institutions politiques libérales et qui a proposé les bases de ses institutions économiques. N'est-ce pas là la preuve du caractère fondateur de la pensée de Locke ? Et plus encore de l'influence pratique de cette pensée ? La réponse ne peut plus faire de doute désormais ; aussi est-ce dans ces termes que nous allons prendre congé du contextualisme et de sa prétention à nier tout rapport entre Locke et la doctrine libérale : en insistant autant sur l'unité indissociable de la pensée de Locke que sur son lien pratique avec la construction des principales institutions d'un système politique libéral... mais en faisant aussi valoir le rôle déterminant qu'a du jouer le nouveau concept de monnaie dans toute cette construction.
Et c'est en revenant sur la démarche de sa conception que nous pourrons clôturer ce travail.
Conclusion : l'enjeu de pensée représenté par la monnaie
En effet nous avions commencé ce travail par un constat paradoxal portant sur la manière dont la pensée de Locke avait été interprétée depuis les années 1960. Auteur emblématique et fondateur du libéralisme, le voilà aujourd'hui l'objet d'une déconstruction quasi-systématique, l'idée subsistant qu'après tout l'on ne saurait jamais le véritable enjeu ni le vrai sens de son Traité de Gouvernement.
Nous savons désormais ce qu'il faut en penser : certes il est effectif que la pensée de Locke n'a pas été correctement transmise par la tradition, sa dimension économique ayant été notamment occultée, réduite dans les faits à la seule "théorie de la propriété". Mais de là à nier son ancrage libéral, il y avait un gouffre que l'on s'étonne encore d'avoir été franchi. Au contraire, et on l'a vu au long de ce travail, il nous faut reconnaître une continuité très forte entre ses thèses politiques, ses conceptions économiques et les principes du libéralisme. Et plus encore, cette continuité culmine dans son action politique personnelle : Locke ayant joué un rôle décisif dans l'institutionnalisation du système monétaire et financier anglais. Il n'y a là rien que de très logique, au demeurant, même si la chose est toujours mal connue. Car c'est bien la monnaie - ou si l'on veut, c'est le système financier - qui forme la charnière entre les dimensions du politique et de l'économique dans le système libéral ; c'est sur elle qu'un pouvoir politique peut agir lorsqu'il s'agit de réguler l'économie. Il n'y a donc rien d'étonnant dans l'attitude d'un Locke, théoricien de l'institutionnalisme libéral, et fondateur de son système monétaire.
Mais ce sur quoi nous voudrions insister, en conclusion de ce travail, c'est sur la dimension philosophique de cette action sur la monnaie ; et plus précisément du processus intellectuel de sa conceptualisation qui a permis de la penser.
une reconstruction philosophique du concept de monnaie
En effet il est connu que Locke n'a maîtrisé que sur le tard ses propres conceptions sur la monnaie. Celles-ci sont même de vingt ans postérieures à la théorie du marché et du taux d'intérêt que nous avons présentée ci-dessus : ce qui signale que sa pensée a progressé de façon significative durant ce laps de temps (les théories sur l'intérêt sont publiées en littérature grise vers 167216, Locke leur adjoignant la partie relative à la monnaie lors de la publication officielle des "Considerations" en 1692 et 1696). Mais il convient d'aller plus loin que ce simple constat, et de s'interroger sur la démarche de pensée que Locke a du effectuer entre ces deux publications.
Car en posant très tôt sa vision théorique, Locke ne posait pas uniquement un modèle macroéconomique, fût-il le premier de l'histoire de la pensée, et d'ailleurs très influencé par la physique de son époque17. Mais il créait aussi - et que ce soit conscient ou pas - une tension logique à l'intérieur de son propre modèle puisqu'il mobilisait une représentation en valeur du marché sans en tirer les conclusions qui s'imposaient sur le terrain de la monnaie (rappelons que sa théorie de l'intérêt suppose une monnaie homogène ce qui était très loin d'être le cas à cette époque). Partant de là on peut comprendre ce que fût, durant ces quelque vingt années le cœur de sa démarche de pensée : celui-ci consistant à dépasser cette tension en repensant à neuf une nouvelle monnaie, capable justement de soutenir sa vision du marché. Et repenser est ici un mot fort qui signifie que l'on a dû remettre à plat l'ensemble des dimensions de la monnaie : théorique, avec la description complète des deux fonctions de la monnaie, pratique avec la description physique de l'usage des monnaies (cf les Considerations, p70) mais avant tout ontologique puisqu'il est apparu que cette monnaie n'avait de sens que si l'on repensait à neuf ce que la monnaie pourrait être, enfin sa dimension d'ordre institutionnelle avec les réflexions et les actions que l'on a rapportées. Il fallait donc un effort de pensée considérable pour s'assurer d'un tel niveau de représentation. Et l'on ne doit pas s'étonner que Locke soit resté très longtemps en avance sur les théoriciens de la monnaie : un A Smith par exemple n'arrivera jamais à accéder à son niveau de représentation.
Et c'est peut-être ici dans cet écart entre les deux penseurs que l'on mesurera l'ampleur - et la portée - de la démarche de Locke. Car on l'a vu dès le début de ce travail, ce concept de monnaie est un concept charnière dans le Traité et sans lequel sa théorie de la propriété n'aurait pu ne serait-ce qu'être formulée… ou plus probablement elle serait restée prisonnière de la formalisation jusnaturaliste traditionnelle. Cela veut dire en termes philosophiques qu'elle est la notion clé - certes, après la notion de loi naturelle - mais néanmoins déterminante pour comprendre la construction du TGC. On pourrait même parler pour cette monnaie d'un saut de la pensée où Locke nous fait pénétrer de plein pied dans la modernité occidentale et de sa représentation centrale d'un état autonome par rapport au marché.
C'est en tout cas ce que nous retiendrons
pourquoi ce silence sur la monnaie ?
On pourra alors s'étonner d'un tel silence de la tradition sur un sujet si essentiel : car si de larges discussions sont apparues sur la naissance du libéralisme, aucun observateur de poids - et même le plus favorable à Locke - n'a jusqu'ici pointé la relation entre le TGC et son action d'institution de la monnaie. Ce qui ne laisse pas d'interroger.
Certes on fera valoir que les torts sont ici largement partagés : l'idée bizarre d'une science politique, libre donc de rapport à l'économie, a beaucoup fait dans cette affaire ; mais la pensée économique n'a pas été en reste pour avoir reproduit les critiques de Smith envers le "système de M Locke", alors que celui-ci s'imposait dans les faits. Mais tout cela est après tout contingent.
Nous préférons oser - pour clore ce dossier - une hypothèse plus pragmatique et qui renvoie à l'usage que le libéralisme a fait de la monnaie. En effet, on l'a dit, la monnaie que crée Locke se veut et de façon privilégiée un outil de mesure : elle signale les valeurs de façon objective. Mais dire que la monnaie est objective, veut dire aussi qu'elle fonctionne d'autant mieux qu'on perçoit peu son rôle, qu'elle se comporte comme un voile, ainsi que le dira JB Say (ce qui d'ailleurs sera longtemps la thèse de prédilection des théories économiques). En fait cette monnaie ne sera un enjeu réel que lorsqu'elle va s'émanciper de cette contrainte d'objectivité : c'est-à-dire finalement extrêmement tard. On pourrait même parler ici de dates symboliques : 1973 avec la rupture de toute référence à l'or ou cette année 1982 où la FED des Etats-Unis va rompre avec la théorie quantitative de la monnaie (principe de gestion dû justement à Locke). A partir de ces moments, la monnaie - la finance - va devenir visible, elle va véritablement poser problème. Et même si l'on n'ose pas trop se l'avouer : on sait aujourd'hui ce qu'il faut en penser..
On peut alors s'interroger sur cette étrange collusion qui veut qu'au moment même où le besoin pratique s'en fait sentir, on voit une pensée moderne - une pensée prétendument critique - s'employer à détourner le regard des textes d'où sont nés les principes de la gestion de la monnaie. Et si l'on se mettait enfin à lire Locke ?

1 : J Locke : Deuxième Traité de Gouvernement Civil, TGC.
2 : P Manent : Dix leçons sur le libéralisme, p97
3 : J Locke : Some considerations upon lowering the interest of money and raising the value of money, SC & J Locke : Further considerations on the value of money, FC
4 : Q Skinner : Meaning and context, p78 (à vérifier)
5 : Q Skinner : conférence à la bibliothèque nationale
6 : Locke : Essai philosophique sur l'entendement humain- III 11 16 (à vérifier)
7 : J Dunn : La pensée politique de John Locke, PPL- p 126
8 : P Laslett : Préface au deuxième traité de gouvernement civil, PDT - p 85 (à vérifier)
9 : J Locke, notes manuscrites, citées par Dunn, PPL p221
10 : Keynes, cité par E Hekscher "mercantilism"
11 : Le texte des premières "Considerations" n'étant que partiellement traduit en français, nous citerons en français cette partie traduite, sous la même abréviation, SC.
12 : J Tully : Locke, droit naturel et propriété, DNP - p137
13 : Locke se contente en fait de renvoyer aux sociétés réelles, connues de ses lecteurs, où la loi civiles garantit les propriétés acquises selon les règles de la nature.
14 : R Ashcraft : La politique révolutionnaire de Locke, PRL- p586 à vérifier
15 : W Paterson, cité par A Andréadès : Histoire de la Banque d'Angleterre, HBA -p84
16 : Pour le premier board of trade convoqué par Shaftesbury - 1672 cf Ashcraft- PRL-pp
17 : Cf sur ce point très controversé : C Roche - "la connaissance et la loi dans la pensée économique libérale (classique) - L'Harmattnt 92

Bibliographie légère :
P Manent - 1987 - Histoire intellectuelle du libéralisme, Paris, Calmann Levy
J Dunn - La pensée politique de J Locke : une présentation historique fe la thèse exposée dans les deux Traités de Gouvernement - Trad JF Baillon - PUF 91 - Paris
J G Pocock - vertu commerce et histoire : essai sur la pensée et l'histoire politique du XVIIIème - Trad H. Aji PUF 98
R Ahcraft - la politique révolutionnaire de Locke et les deix "Traités de gouvernement civil" 95 PUF ? trad JF Baillon. PUF
J Locke : two treatises critical edition by P Laslett Cambridge University press 60
J Tully - 1992 - Locke, Droit Naturel et Propriété, Paris, PUF, Trad : C Hurtner
J Locke - Some considerations upon lowering the interest of money and raising the value of money, further considerations on the value of money, in.. J Locke - 1796 - several papers relating to money, interest and trade,- London Churchill
& Quelques réflexions sur les conséquences de l'abaissement de l'intérêt et de l'élévation de la valeur de la monnaie. Dans une lettre envoyée à un membre du parlement, 1691 ; traduction de P Taieb.
A Andreades -1901 - Essai sur la fondation et l'histoire de la Banque d'Angleterre (1694-1844). Paris Rousseau 1901
Q Skinner -1988 - Meaning and context : Q Skinner and its critics - edited by J Tully, Cambridge, Cambridge : polity press
Hekscher Eli - Mercantilism - Translation M. SHAPIRO - Deuxième tome - London- Allen and Unwinn - 1955 - 367 pages
J M Keynes - la théorie générale de la monnaie de l'emploi et de l'intérêt - traduction J. de LARGENTAYE - Paris - PAYOT - 1982 - 382 pages


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