DE L'ASSERVISSEMENT A LA REVOLTE OU LE RENOUVEAU EXISTENTIEL DANS UN ETE ALGERIEN DE JEAN-PAUL NOZIERE, article publié dans la revue Interculturel Francophonies 17, Voix algériennes

Marcel Nouago Njeukam

L'année deux mil dix est une date fort symbolique dans l'histoire de plusieurs pays africains. En effet, elle marque le cinquantenaire de leur indépendance. Une parturition qui s'est faite dans la douleur. au terme des années de luttes nationalistes. Le présent article dont l'objectif fondamental est de contribuer au devoir de mémoire revisite le passé de L'Algérie au travers des personnages qui ont su incarner des idéaux de justice et de liberté, à une époque où l'histoire de ce pays s'écrit en lettres de sang.

DE L'ASSERVISSEMENT A LA REVOLTE OU LE RENOUVEAU EXISTENTIEL DANS UN ETE ALGERIEN DE JEAN-PAUL NOZIERE
Marcel NOUAGO NJEUKAM
INTRODUCTION
De nos jours, l'Europe dont le seuil de tolérance décroît n'en finit plus d'adopter des lois draconiennes sur l'immigration. Elle érige des barrières les unes plus imperméables que les autres. Aussi, les frontières tendent-elles à se refermer, semblables à des huîtres. Pourtant, jadis, le contact entre les hommes d'horizons et de cultures différents, amorcé à la faveur du commerce des esclaves noirs, s'était intensifié, avait atteint sa vitesse de croisière aux XVIIIe et XIXe siècles. Les ambitions impérialistes, les programmes d'expansion territoriale qu'a nourris le vieux continent prennent alors corps à cette époque, avec le concours d'une armée coloniale formée dans la logique de l'assujettissent. L'Afrique vit une nouvelle fois des moments tragiques dont son histoire est jalonnée, au point que l'auteur de Balafon, le Révérend Père Engelbert Mveng, affirme dans un entretien avec le journaliste Lipawing que : "la période coloniale en Afrique est un hiatus béant dans l'historie de notre continent."1
Ainsi, si dans l'histoire de l'Algérie, 1830 marque le début de la conquête qui s'achèvera en 1848, les années 1920 et 1954 par contre voient d'une part l'émergence des premiers mouvements nationalistes dans ce pays passé sous la coupole de celui de Gaulle ; et le commencement de la guerre d'autre part. les Algériens sont désormais déterminés à conquérir leur autonomie. Et parce qu'elles sont aussi liées de manière organique "aux grandes crises de l'histoire"2, la littérature algérienne produite par les Européens tout comme celle produite par les Algériens eux-mêmes, tel Rachid Boudjedra écrivant en arable depuis quelques années "question pour lui […] de vivre son arabité"3, ont été les caisses de résonnance de cette lutte d'indépendance. Un Eté algérien4 qui nous sert de corpus s'inscrit dans la première tendance, car il porte la signature du français Jean-Paul Nozière. Salué par le prix Totem du roman décerné par Télérama et le salon du livre de Montreuil en Novembre 1990, il est désormais un roman classique dans lequel l'auteur "a su ressusciter avec justesse et subtilité cette époque trouble de notre histoire, celle de la lutte pour l'indépendance de l'Algérie".5
Cette réflexion d'Alain Korkos laisse donc transparaître en filigrane le binôme "asservissement" et "révolte" comme support thématique et narratif sur lequel repose le roman de Nozière. Dans la suite de notre investigation, nous ferons prévaloir le principe d'immanence qui considère le texte comme un édifice où tout se tient. Ainsi, nous nous nourrirons du concept richardien de motif6, des apports de la stylistique structurale et de la sémiotique textuelle, afin de décrypter l'asservissement et la révolte dans leur structure profonde et leur structure de surface.
I- LA LITURGIE DE L'ASSERVISSEMENT.
Dans Un Eté algérien, la socialité du texte conduit à mettre en exergue deux catégories de personnages. Les oppresseurs et les opprimés. Le choc culturel s'y pose en terme d'une rencontre polémique et adversative entre les Français et les Algériens. En effet, les desseins du système colonial se résument à une véritable négation de l'altérité. L'emprise du colon sur le colonisé prend le visage de la déculturation, expression de la dépossession de soi. Contraints par un processus historique en ce sens qu'ils sont sous domination étrangère, les Algériens recourent à la langue de Molière et font l'impasse sur la leur :
L'usage de l'arabe était proscrit à l'intérieur de la ferme.
La décision était le fait de la vieille Mme Barine qui tançait
vertement les oublis et clamait haut et fort sa position de
maîtresse de maison.
- Ici, je suis chez moi, pas dans le village nègre! (p.22).
En tant que composante sociale du langage, la langue détermine l'appartenance d'un individu à une communauté avec laquelle il partage tout un imaginaire, toute une histoire, bref tout un patrimoine. Elle s'avère indissociable de l'identité nationale, contribue de manière fondamentale à sa construction. D'ailleurs, Frantz Fanon l'a si bien perçu et a beau jeu de dire que parler une langue, c'est "assumer un monde, une culture."7 Or, en prescrivant le Français à tous les autochtones qui sont à son service, Madame Barine, une soupe au lait soit dit en passant, qui avoue sans fioritures sa négrophobie, travaille avec acharnement à l'acculturation de ses ouvriers, synonyme d'assujettissement, et proclame de cette manière son adhésion aux ambitions et aux thèses impérialistes.
La langue française fonde pour ainsi dire la relation à l'autre, la relation avec l'autre. Elle thématise toute une tyrannie linguistique qui débouche inéluctablement sur une mise sous séquestre de l'être algérien, une "mise au tombeau" de son irréductible ipséité. Elle relève d'une "agression caractérisée" révélatrice de l'opacité d'une existence soumise au diktat de la loi du plus fort. Ainsi, Salim, le narrateur-personnage, et les siens se diluent progressivement dans l'impersonnalité, du fait de la langue française qui les enlise dans la soumission. S'exprimer dans cette langue est, à n'en point douter, un acte d'allégeance fort significatif du colonisé. Sa langue maternelle, pour reprendre Abdelkébi Khatibi, se met en retrait ; elle s'écrase et "entre au harem"8. Cette véritable saignée dans la culture et l'identité est une volonté affichée d'affirmer l'hégémonie de l'occupant et de gommer l'altérité arabe. L'atteste à suffisance cet extrait de dialogue dans lequel le personnage principal, autour duquel semble rôder l'ombre de Madame Barine, fait abstraction de l'arabe :
La voix se fit murmure :
- Pourquoi parles-tu français, tu ne connais pas l'arabe ?
Je haussai les épaules.
- Emploie-le. Notre langue est belle.
- Ici, madame Barine…
Je me mordis les lèvres …(p.59).
La mise en berne, la dépossession du patrimoine linguistique local s'inscrit dans une entreprise de mystification de tout un peuple. Elle donne une solide assise à la bataille idéologique que mènent les Français et dont Edmond Barine se fait l'écho : "A Alger, le 4 juin, de Gaulle a dit que l'Algérie demeurerait française et elle demeura, Tayeb, sois-en convaincu !" (p.25). Cette bataille à laquelle la langue française sert d'adjuvant doit empêcher, à long ou à court terme, toute dynamique d'émergence d'une conscience de soi. Aussi pouvons-nous comprendre ces propos par lesquels Makouta Mboukou résume la question de l'assimilation culturelle française.
Aliénation mentale et culturelle : la langue française […]
opprime, elle n'élargit plus l'horizon, mais le restreint ;
elle […] est […] une voile qui, comme une gangue,
enveloppe les consciences.9
Dans le même registre, la kinésie est assez expressive de la soumission que nous nous attelons à décrypter dans l'œuvre qui sert de ferment à nos analyses. Elle est l'un des modes de communication mis en œuvre dans l'interaction sociale à laquelle nous assistons dans Un Eté algérien. La kinésie porte sur les gestes. Elle constitue un système signifiant et concourt à une lecture aussi complète que possible de l'asservissement ; un indicateur de visibilité et de lisibilité du lien vertical qui unit l'oppresseur à l'opprimé dans le roman Jean-Paul Nozière. Elle s'observe notamment chez le personnage de Tayeb Bellilita, le père du narrateur : "[…] répondit mon père, en portant la main sur son cœur, une légère inclination de tête accompagnant le salut". (p.22).
Cette gestuelle est très stéréotypée dans la mesure où elle ressortit à une représentation culturelle préexistante. Et il faut entendre par culture, laquelle forme le tissu social d'un peuple, "l'ensemble des pratiques naturelles propres à un groupe d'individus […] acquises par la répétition dans le temps et transmises de génération en génération"10, ou alors "la somme des répertoires des comportements […] accomplis et interprétés par les membres de l'organisation sociale dans des situations communicatives"11. Cette seconde acception semble plus opératoire, car elle met en corrélation, peut-être de manière explicite, culture et communication. Au-delà de la dimension culturelle de la gestuelle de Tayeb, celle-ci participe en l'occurrence à la mise en situation des personnages en éclairant davantage l'état de servitude de Tayeb. Ce père de famille, dont la "façon de se tenir de biais, à demi tourné vers la sortie". (p.24) pendant qu'il converse avec son patron exaspère son fils, nous rappelle la mère de Banda dans Ville Cruelle12. Dans cette œuvre dont l'auteur est un anticolonialiste notoirement connu, son personnage se livre à une confession pathétique qui résonne encore dans nos oreilles et permet de prendre la pleine mesure de la soumission des colonisés : "De notre temps, si un Blanc te disait :''mets-toi à genoux'', tu ne trouvais rien de mieux à faire que de te mettre à genoux'', ou bien :''couche-toi sur le ventre, que je te fouette le derrière !'' tu t'aplatissais sur le sol." De tous les personnages gravitant autour du héros, Tayeb apparaît comme la figure de proue, le modèle achevé de la servitude. C'est la lecture qu'autorise et conforte l'analyse de l'énonciation chez cet "être de papier". Au moyen de l'activité langagière, ce sujet parlant se révèle, exprime son être. En guise d'illustration, une lecture statistique des pages vingt quatre et vingt cinq de notre corpus fait ressortir quatre occurrences de l'expression rituelle "oui, monsieur", qui revient de façon récurrente dans le discours de Tayeb Bellilita, lorsque le Barine lui donne des ordres et lors de la discussion qu'il engage sur le devenir de l'Algérie. Dans un contexte d'énonciation comme celui-là, se dessine le rapport de force entre ce dernier et Edmond Barine. Serré de près, le terme d'adresse "monsieur", un discriminatif à valeur hiérarchique, permet de toucher du doigt le degré relationnel de Tayeb avec Barine. Il procède d'une verbalisation de soi par l'Arabe. Ce dernier pue la servilité, il en porte l'estampille. Tayeb fait corps avec la servitude. Il est la servitude. Cette psychologie forgée par un siècle de domination et d'oppression est telle que le fils du monsieur théâtralise à son tour cette servilité au moyen d'un dialogisme 13: "oui, monsieur Edmond. Oui, monsieur Edmond". (p. 24). Bien plus, Tayeb brille par une sobriété verbale qui par moment confine au silence. Ce mutisme apparaît comme "une espèce de conque dans laquelle s'enferme" cet homme "humilié et dévirilisé". Derrière ce mutisme, il y a toute une sémantique et une métaphore de la servilité, laquelle démontre en définitive que "l'étude du temps qu'il vit est d'abord l'étude du temps de sa souffrance"14.
Cette souffrance, et par ricochet l'asservissement, est enfin perceptible dans la politique d'exploitation du colonisé, l'une des excroissances de la colonisation.
- Et j'ai besoin de ta famille entière. Certes Zohra aide Khadidja
à la Maison Rose, mais Farroudja, Latifa et Si Ahmed sont inutiles.
Six boucles pleines, trois qui travaillent.
- Elles aideront si je commande, dit doucement mon père.
- Non, il ne s'agit pas de ça. Je veux former un homme
qui dirigera la ferme : quelqu'un d'instruit […] vois-tu,
Tayeb, si je ne pouvais employer Salim […] il te faudrait partir.
Que dirait Khadidja ? (pp. 27-28-29).
Le contenu de cette séquence est la preuve que le maître mot du système colonial demeure l'exploitation de l'Arabe. Malgré la formule généreuse à laquelle recourt monsieur Barine et qui reste en réalité de la poudre jetée aux yeux de Tayeb, "se profile la même, la séculaire, l'intangible réalité, l'éternelle cupidité : exploiter l'homme où on le peut sans risque"15. L'Arabe cesse d'être une fin - l'a-t-il même été, à partir du moment où la perception de l'Afrique par le colon et le bourgeois français se résume à une "réserve inépuisable d'hommes" ?16 -, pour devenir un moyen qui contribue à la promotion de son maître. Il est aliéné par celui-là que les philosophes appellent encore son autre moi ou son alter ego, et son exploitation est un esclavage larvé : "il avait la grade de contremaître ; ce qui ne le dispensait nullement des tâches quotidiennes des autres ouvriers. Ses journées étaient interminables" (p.29). Toute une exploitation pour laquelle il perçoit mensuellement "quinze mille francs de salaire" (p. 103) qui, souligne l'auteur en bas de page, représente un "salaire dérisoire en francs de l'époque". Nous sommes à des années-lumière de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, dont l'article 23 stipule : "quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant, ainsi qu'à sa famille, une existence conforme à la dignité humaine".
L'asservissement figure en bonne place dans l'épure narrative de notre corpus. Son analyse dans sa forme descriptive des faits sociaux et énonciatifs met à nu toutes les frustrations coloniales auxquelles est en proie un peuple. Cependant, celui-ci va, sous l'aiguillon de l'imprescriptibilité des droits et libertés et par conséquent de la dignité humaine, oser rompre avec le discours et l'idéologie colonialistes.
II- DU DISCOURS A L'ACTE OU LA CONTESTATION
DE L'ORDRE ETABLI
Dans notre texte d'appui, la liberté que nourrissent les Algériens ne se limite point à un programme d'avenir. Elle s'accomplit dans la clôture du texte, même si le chemin à parcourir pour y parvenir s'avère assez long. La déconstruction, la remise en question de l'ordre établi s'exprime sur le double plan du dire et du faire des personnages colonisés.
Ils s'intiment le devoir impérieux de se "re-créer […]en fonction des paradigmes de l'existentiel"17, pour reprendre la formule de Fernando d'Almeïda. Ainsi, quand Edmond Barine décide unilatéralement et arbitrairement de mettre un terme aux études de Salim, le dernier et unique fils scolarisé de son contremaître, la réaction de l'infortuné est lourde de sens : "Pourquoi ? POURQUOI ? DE QUEL DROIT ?" (p.28). La syntaxe ici utilisée, qui se décline en modalité de phrases interrogatives reflétant le bouillonnement intérieur du jeune Salin, peut se lire comme un coup de pied, voire d'épée à la situation injuste et inacceptable. Elle fait sourdre une révolte latente, sous-jacente et s'apparente à un casus belli qui présage des affrontements plus directs. Ce questionnement illustre non seulement la rage qui a pris possession de son être, mais il paraît aussi et surtout symptomatique de l'éveil politique de cet Algérien, lequel s'insurge contre les forces "oppressives conditionnantes de [son] monde".18
Les phrases déclaro-négatives s'inscrivent dans cette logique. Les nombreuses négations que déploie le texte laissent en effet émerger un réseau lexical afférent à la rage qui donne en fin de compte lieu à un tout un champ sémantique, celui de la révolte :
Je ne voulais pas travailler dans les champs, comme Tayeb,
Lakdar, tous les autres. Je ne voulais pas être vêtu d'oripeaux ;
ni de vêtements donnés. […] Je ne voulais pas répéter toute ma vie
"oui, monsieur Barine". Je ne voulais pas (p.31).
Ces négations assorties du procédé de la répétition s'attachent à rendre compte de l'écriture de refus. C'est également à partir de ces éléments négatifs qu'on peut dégager la portée et les enjeux du fragment. En effet, dans cet extrait, Salim se construit par ces négations qu'il emploie l'image d'un type d'homme, le révolté. Théorisé en ces termes :
"Un homme qui dit non […] il signifie par exemple,
''les choses ont trop duré'', jusque-là oui, au-delà non'',
''vous allez trop loin'', et encore''il y a une limite que
vous ne dépasserez pas". 19
Ces négations au moyen desquelles Salim exprime sa conscience subjective introduisent dans le tissu narratif un discours progressiste. Cette forme de discours qui est en soi un contre-pouvoir se veut la preuve par a + b que le personnage rechigne à emprunter les chemins tout tracés. Sa voix tranche net avec celle de son père et se rapproche de celle de Lakdar avec qui il partage la même sensibilité de révolté. L'analogie entre ces deux personnages est subtilement rendue par l'hétérogénéité énonciative. Cette stratégie discursive nous conforte dans l'idée qu'
une œuvre littéraire de fiction peut s'apparenter à une entreprise
argumentative dans la mesure où son objectif est de convaincre
le lecteur du bien-fondé de certaines valeurs. Dans ce cas,
l'œuvre tout entière est orientée en fonction de ce projet
argumentatif et met à son service les moyens qu'offre la littérature.20
Dans les cas précis, ils s'agit de l'hétérogénéité montrée, définie comme "la présence localisable d'un discours autre dans le fil du texte"21. En effet, dans Un Eté algérien, Lakdar, énonciateur de première instance E, s'adresse à Salim en reprenant un acte d'énonciation accompli par un énonciateur E et dont la charge subversive est incontestable : "Dans une de ces pages, il est écrit qu'il faut être fou, aveugle ou lâche pour se résigner à la peste" (p.66). Dans ce contexte et pour Lakdar, la peste est la colonisation, la France. En se plaçant sous l'égide du personnage camusien, notre locuteur citant affirme une prise de position catégorique qui sémantise en réalité un appel à la lutte. Cette hétérogénéité énonciative, il convient de le souligner, établit une connexion manifeste entre Un Eté algérien et La Peste dont l'auteur "a fait très jeune l'apprentissage de l'engagement politique, en militant au parti communiste algérois de 1934 à 1937."22
Dans le même ordre d'idées, la violence verbale confère à ce roman, dans lequel la fonction référentielle du langage est envahissante, sa tonalité d'œuvre de révolte ; sa grande force de contestation. Cette violence langagière trahit un changement de donne dans la socialité du texte :
Ma rage éclata, libérant enfin la violence bienfaisante des mots […]
Les mots quittèrent tranquillement ma bouche […] je les prononçais
avec jubilation…
- L'Algérie est notre pays, bientôt nous serons libres (pp.31-58).
Salim gifle carrément la Française de ses mots. Cette virulence de l'expression aux allures de secousses le telluriques est l'illustration d'une vérité générale : le droit d'autrui est analogue à une braise ; si l'on s'en saisit, il brûle la main. Elle est donc le lieu même d'apprécier le pouvoir des mots. Cette troublante vérité dont Lakdar se fera plus tard l'écho : "[…] nous chasserons les Français. De gré ou de force" (p.64), et que le narrateur assène à son interlocutrice est telle qu'elle "devint livide, leva la main mais, pas un ultime reflexe de peur, retint son geste"(p.58). Il est clair que la posture de Salim, militant de la violence révolutionnaire, ébranle son allocutaire et ressortit à une victoire psychologique sur cette dernière. Elle tend alors à briser l'immobilisme, l'étau colonial qui voulait figer le destin de l'Algérien, car les relations de "la métropole avec ses colonies se sont cristallisées en rapports de maître à esclave"23. Cette violence verbale est un choix stylistique au travers duquel l'auteur veut promouvoir un Algérien nouveau, qui sape les bases du système colonial et crache au visage de Madame Barine que l'histoire des peuples est un processus dynamique comparable à la dialectique du maitre et de l'esclave. Grande est la tentation de tracer un parallèle entre Salim et Caliban, le personnage de La Tempête et l'homme révolté qui, conscient de sa force, crie à l'occupant :
Et tu m'as tellement menti
que tu as fini par m'imposer
une image de moi-même
et cette image, je las hais !
Elle est fausse !
Mais maintenant, je te connais vieux cancer
et je me connais aussi…24
Une belle image, employée par le personnage de Lakdar avec qui Salim entretient une "complicité presque amicale" (p.62), rend manifeste la vitesse de croisière de la révolte du narrateur homodiégétique : "J'observe surtout ta révolte qui progresse à la vitesse du cheval au galop" (p.63). Elle cadre avec le faire du personnage. Aussi, Salim posera-t-il un acte d'une grande envergure. Il s'enrôle dans l'Armée de libération nationale :
- La katiba (compagnie d'une centaine d'hommes), qui contrôle
les hautes plaines a besoin des choufs (guetteurs) qui
la renseignent sur les déplacements de troupes. Tu es de petite taille,
encore un enfant qui n'attire pas l'attention […].
D'une certaine manière, je te demande de devenir djoundi.
J'étais un chouf, de l'A.L.N. (pp.66-67-69).
Devenir un chouf, en d'autres termes rejoindre la résistance algérienne, est un acte résolument politique, à un moment où l'histoire de ce pays s'écrit en lettres de sang. Même si certains exégètes pourraient y percevoir la problématique des enfants-soldats, le ralliement du jeune narrateur, très sensible aux idées nobles de libération nationale, est une manière d'en découdre avec les colons. Aussi, les renseignements qu'il fournit dans le cadre de sa mission sont-ils d'une précision à la limite mathématique :
- Tout est exact, confirma l'homme du même ton plat.
Tu n'oublies pas grand-chose, je te ferai donc confiance.
D'ici peu, se produiront d'importants mouvements de troupes,
ainsi que des relèves, dans la plupart des fermes (p.73).
Dorénavant les yeux et les oreilles de l'A.L.N, dans les Hautes Plaines, Salim consigne dans un mince carnet à dos toilé, qu'il dépose ensuite dans une cachette, des observations. Ce qu'il voit et entend, les rumeurs qui volent de bouche en bouche, il prend soin de les noter. Ce fils de fellah est un informateur dont le travail est apprécie à sa juste valeur : "C'est bien, Salim, dit-il (Rachid) de sa voix douce. Maintenant, je sais que la Katiba peut compter sur toi" (p.101). Cette confiance, le personnage la gagnera définitivement en livrant à son interlocuteur une information des plus capitales : "Au cours de la nuit du premier au deux août, aucun soldat ne surveillera la ferme" (p.106). Cette précieuse information permettra de déclencher l'attaque, longtemps programmée, contre ladite ferme, symbole de l'occupation dans le roman :
Dès les premières explosions, Barine, entièrement nu,
étai apparu dans la cour de la Maison Rose. Rachid était en faction.
Une rafale de mitraillette coucha Barine au sol. Son corps,
qu'éclairaient les lueurs fantasmagoriques de l'incendie, se vida
d'un sang clair qu'absorba goulûment la terre sale […].
La compagnie arriva à la ferme Barine aux alentours de
une heure du matin. Il ne restait des bâtiments qu'un gigantesque
amas de braises semblable à une coulée de lave (pp. 108-110).
L'image proche de l'Apocalypse qui clôt le fragment ci-dessus revêt une grande signification. Elle est la métaphore de l'effondrement d'un régime contre lequel Salim et les autres se sont battus pour affirmer leur présence. Ils se sont engagés dans une bataille sans merci contre les forces du mal, les forces répressives et aliénantes. Cet engagement atteint son apogée dans la guerre à laquelle participe Salim, combat révolutionnaire qui aboutira à la proclamation de l'indépendance de l'Algérie. Indépendance dont le défilé est relaté dès l'incipit de Un Eté algérien qui commence pour ainsi dire "un media res".
CONCLUSION
Au terme de ce travail qui, faut-il peut-être le rappeler, s'inscrivait dans la perspective générale de l'analyse structurale, il apparaît qu'Un Eté algérien de Jean-Paul Nozière ressortit à la littérature anticolonialiste. A ce titre, le texte exploré obéît à une démarche essentiellement dialectique qui fait apparaître le couple antinomique de l'asservissement et de la révolte. Aussi, les deux constellations de personnages, à savoir les Français et les Algériens, interviennent-ils en contexte colonial comme des forces confrontées les unes aux autres. Si l'emprise des colons conditionne les réflexes discursifs des colonisés au point de provoquer une saignée dans leur identité, elle s'effrite au fur et à mesure que s'affirme chez les opprimés la conscience de soi. Dès lors, on assiste à l'émergence d'un discours et d'une posture dissidentes qui sapent la mécanique du système de domination et débouchent sur l'autonomie juridique de l'Algérie. A l'heure où un peu partout en Afrique l'ambiance est à la célébration du cinquantenaire des indépendances, Un Eté algérien est un apport au devoir de mémoire devenu primordial et qui prend la forme concrète du souvenir et de la transmission par la littérature. Bien plus, il est un réquisitoire contre la colonisation, véritable crime contre l'humanité. Aussi, mérite-t-il d'être lu dans des sociétés où l'homme s'affaisse encore "au cachot du désespoir" et fait-il de Jean-Paul Nozière l'archétype de l'écrivain humaniste.
NOTES :
1- Engelbert Mveng, cité par Marcellin Vounda Etoa et Gilbert Doho in "Dossier pédagogique" sur Balafon, Yaoundé, éditions CLE, 1997, p. 125.
2- Roland Barthes, Essais critiques, Paris, Le Seuil, 1964, p.10.
3- Mbassi Bernard, note de lecture de Aspects de la littérature maghrébine in Patrimoine, n° 0008-octobre 2000, p.4.
4- Jean-Paul Nozière, Un Eté algérien, Paris, Gallimard, 1998.
5- Alain Korkos in http://www.parutions.com/pages/1-7-28-1758.htm/
6- Jean-Pierre Richard, à Proust et le monde sensible, Paris, Le Seuil, 1974, p.286.
7-Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Mesnil, 1975, p.30.
8- Abdelkébi Khatibi, in Notre librairie, n° 95 Oct-Déc 1988, p.37.
9- J.-P. Makouta-Mboukou, Le Français en Afrique noire, Paris, Bordas, 1972, p.50.
10-Minga Sigui Siddick, "identité et modernité : où en sommes-nous avec nous-mêmes" in www.africultures.com.
11- Trager, cité par Christian Baylon et Paul Fabre in Initiation à la linguistique, Paris, Nathan, 1975, p.23.
12- Eza Boto, Ville Cruelle, Paris, Présence Africaine, 1954, p.195.
13- Nelly LECOMTE, Le Roman négro-africain des années 50 à 60, Temps et acculturation, Paris, l'Harmattan, p.993, p.225.
14- Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1977, p.375.
15- Mongo Beti, cité par André DJIFFACK in Mongo Beti, Le Rebelle I, Paris, Gallimard 2007, p.35.
16- A Coste-Floret, ministre des colonies, cité par Mongo Beti dans l'ouvrage de Djiffack, Mongo Beti, Le Rebelle I, op.cit, p.35.
17- Fernando d'Almeida, Autour de deux poètes camerounais : Patrice Kayo et Paul Dakeyo, Douala, Les cahiers de l'Estuaire et Presses Universitaires de Yaoundé, Mars 2000, p.78.
18- Toeckey Jones, L'Une est noire, l'autre blanche, Paris, éditions Messidor/ La Farandole, 1982, p.3.
19- Albert Camus, cité par Philippe Basabose in Mongo Beti : la pertinence réaliste et militante, Revue Interculturel Francophonies n° 13, juin-juillet 2008, p.41.
20- Alain Pagès et Daniel Rincé, Histoire littéraire. Textes et Méthodes, Paris, Nathan, 1996, p.187.
21- Charaudeau Patrick et Maingueneau Dominique, Dictionnaire de l'analyse du discours, Paris, Seuil, 2002, p. 292.
22- Hélène Sabbah et G. Décote, Itinéraires littéraires XXe siècle I, 1900-1950, Paris, Hatier, 1991, p. 414.
23- Joseph Ki-Zerbo, extrait de la Revue Présence Africaine, Déc-Janv. 1957, N° XI.
24- Aimé Césaire, Une Tempête, Paris, Seuil, 1974, p.88.


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