La Méditerranée étoilée de Kateb Yacine

Georges A. Bertrand

Kateb Yacine fait partie de ces écrivains déchirés par la Méditerranée et son histoire. Lui, le "Berbère", a voulu toute sa vie se placer au cœur de l'Histoire réelle comme fantasmée de son peuple, qui, face aux Romains aux Arabes puis aux Français, pour prendre les épisodes les plus importants des deux derniers millénaires, a toujours su résister. Et c'est pour cela que son œuvre sera liée à cette histoire, mais également à sa vie qui en est un maillon.

C'est le substantif "berbère", issu de "barbare", qui vient d'être employé ci-dessus, mais Kateb Yacine n'aimait pas ce mot offert par les envahisseurs romains et conservé depuis. Ce mot, d'origine sanskrite et repris par les Grecs, qualifiait tout d'abord le langage incompréhensible des oiseaux, puis celui de tout homme ne parlant pas la langue des "civilisés" de l'époque, c'est-à-dire les Grecs, puis les Romains. Il préférait, et il n'était pas le seul, le mot amazight, qui, en berbère, signifie "homme libre". Et les Berbères, premiers occupants du Nord de l'Afrique, aiment revendiquer cette liberté encore aujourd'hui en se rebellant bien souvent contre le pouvoir central algérien qui, depuis l'Indépendance a tout fait pour ignorer leur histoire, leur langue et leur culture, même si la situation a évolué ces dernières années.
Yacine Kateb, qui, très tôt, se fera appeler Kateb Yacine, mettant en avant un nom de famille prémonitoire puisque Kateb, en arabe, signifie "écrivain", est né en 1929, dans les Aurès, région montagneuse et berbère de l'Algérie, non loin de Guelma dans l'est du pays. Sa vie et son œuvre prendront place dans un contexte géographique et historique particulier, celui de la fin de la colonisation française, cette colonisation qui remplaça arbitrairement le nom de ses ancêtres, Keblout, par celui de Kateb, forçant ainsi, bien involontairement, le destin à faire du jeune Yacine un écrivain qui sera tout entier opposé à la France coloniale tout en étant l'un des enfants de sa langue puisque le français sera sa langue principale d'écrivain, et un infatigable héraut de la cause berbère tout en écrivant "comme un Arabe" puisqu'il rejettera l'écriture cartésienne, celle des sédentaires, pour privilégier l'écriture sinueuse, spiralée, celle des nomades, des Arabes, les avant-derniers envahisseurs…
Ainsi l'œuvre de Kateb Yacine n'existera que parce qu'elle aura intégré, maîtrisé, en un mot "conquis", la langue et l'esprit des deux principaux conquérants de sa terre berbère.
Du français aux langues du peuple
Le 8 mai 45, Kateb n'a pas encore seize ans, et la France célèbre la fin de la seconde guerre mondiale. On défile dans la liesse sur les Champs-Élysées alors qu'en Algérie, le même jour, l'armée française tire sur la foule rassemblée et qui réclamait une indépendance qui avait été promise en contrepartie de l'aide apportée par les Algériens dans la lutte armée contre le nazisme et le fascisme. Des milliers de morts soigneusement cachés en métropole, entre autres à Sétif et Guelma, toujours dans l'Est du pays, des milliers de prisonniers, dont Kateb Yacine qui, adolescent donc, fait la connaissance pour plusieurs mois des camps d'internement construits sur les Hauts-Plateaux.
Kateb, qui avait été l'un des rares indigènes à fréquenter, après l'école coranique, l'école de la République Française parce que fils de notable, l'un des rares à y apprendre la Révolution Française, mais également la littérature, la poésie française, découvre soudain en prison la "vraie" Algérie, en chair et en sang, il découvre "son" peuple alors qu'il "perd" sa mère. Celle-ci, en effet, le croyant fusillé, en perd la raison et sera enfermée de longues années à l'hôpital psychiatrique de Blida.
Le 18 mai, il écrit un poème en alexandrins et rimes croisées, au titre explicitement référentiel : Demain, dès l'aube, allusion transparente à un célèbre poème de Victor Hugo qui exprimait sa douleur face à la séparation d'avec sa fille, alors que l'adolescent traduira de façon aussi lyrique que maladroite, la douleur liée à la séparation d'avec sa mère.
Une mère qui reviendra bientôt, "métamorphosée", dans d'autres poèmes, à la fois mère et amante, transfigurée en allégorie de la langue dite-maternelle, une langue qui, pour Kateb, sera langue "étrangère" puisque sa véritable langue sera le français, langue "d'emprunt".
Une fois libéré, il reste dans son village, dans sa chambre, plongé dans Baudelaire et puis aussi dans Lautréamont, fait la connaissance d'une cousine, qu'il nomme "Nedjma", une femme mariée avec qui, lui l'adolescent, aura une liaison de quelques mois seulement tant il était écartelé entre cet amour pour une femme et son amour pour une Algérie indépendante qui commençait de grandir et d'envahir toutes ses pensées.
Il quitte sa montagne, rejoint Constantine, la grande ville de l'Est algérien, y rencontre tout ce qu'elle compte de lettrés et de mauvais garçons, de religieux éclairés et de communistes.
En 1947, à 18 ans, il part en France et publie son premier texte au Mercure de France, un poème ferment de l'œuvre future : Nedjma ou le Poème ou le Couteau.
Nedjma, c'est en arabe à la fois le plateau central de l'Arabie, le Nedj, l'"étoile" qui est au ciel, mais également le symbole choisi par les nationalistes algériens. Polysémique en arabe, le mot n'évoque rien en français, langue dans laquelle est écrit le poème, puis, plus tard, le roman qui portera ce prénom comme titre. A part, évidemment, la Nadja d'André Breton, ce roman autobiographique de 1927 consacrée par le fondateur du surréalisme à la femme qu'il rencontra par hasard dans une rue l'année précédente et qui mourra, jeune, dans un asile d'aliénés.
Matrice essentielle de l'œuvre de Kateb Yacine, Nedjma qui fut l'amante, devient, en littérature, la mère, la sœur, la terre qui va habiter son œuvre, sans limites, jusqu'à sa mort. Elle est la langue arabe en exil dans la propre langue du poète, ce français qui lui-même est langue "étrangère" en terre algérienne. Ce double mouvement constituera la fissure définitive dans laquelle Kateb Yacine s'investira toute sa vie. Nedjma et Kateb, c'est l'amour interdit, incestueux, aussi bien dans la réalité que dans celui des mots qui l'exprime.
Nedjma ou le Poème ou le Couteau, c'est un poème en français où se greffent de multiples emprunts arabes, soit transcrits tels quels, soient francisés, où se mêlent les cultures arabe et occidentale, amenant une réflexion interminable sur le côtoiement des langues, sur la quête tout aussi interminable de soi, entre l'ici et l'ailleurs :
Et les émirs firent des présents au peuple c'était la fin du Ramadhan
Les matins s'élevaient du plus chaud des collines une pluie
Odorante ouvrait le ventre des cactus
Nedjma tenait mon coursier par la brise greffait des cristaux sur le sable
Je dis Nedjma le sable est plein de nos empreintes gorgées d'or.
En 1948, il rentre en Algérie où son père veut le marier :
"je vois d'abord ma mère qui pousse un cri de triomphe - des youyous - puis une ombre féminine qui se profile derrière un rideau, et mon oncle. Dehors, il y avait le suppléant du cadi [le juge dans la société musulmane arabe] qui était un ami de mon père et le mien aussi. On s'est rencontré au bistro du village et il m'a dit : "je vais te marier demain. Ton père t'a appelé pour ça, ton oncle est là, ta cousine est là, le mariage, c'est demain."
Kateb laisse alors un mot à son père et s'enfuit, rejoint Alger, une grève des mineurs, devient docker et journaliste.
En 1950, il part en URSS, il a 21 ans et son père meurt.
Il retourne en France, apporte un nouveau manuscrit, un roman intitulé Nedjma, aux éditions du Seuil. Où on lui répond : "c'est trop compliqué, ça ! En Algérie, vous avez de si jolis moutons, pourquoi vous ne parlez pas des moutons ?". Mais il insiste. Avec le début, officiel pour l'historiographie algérienne, à la Toussaint 54, de la guerre d'Indépendance de son pays, Kateb Yacine doit quitter la France, sans pouvoir non plus retourner en Algérie, et ses errances en Europe et en Afrique sont difficiles à connaître. On sait qu'il passa par l'Italie, la Tunisie, la Belgique et l'Allemagne, mais sans plus de précision. Il écrit, fait parvenir ses oeuvres comme il le peut à des éditeurs, à des metteurs en scène pour le théâtre. En 1956, il réécrit Nedjma, re-présente le roman au Seuil où cette fois, bien que plus "compliqué" que la première, il est accepté parce que, depuis, l'Algérie, avec la guerre, était devenue "à la mode" et son ouvrage, une affaire commerciale.
Ainsi, à 28 ans, l'enfant terrible de Constantine écrit en français et réussi à faire publier Nedjma, nouvelle version de son premier roman, l'équivalent d'un Etranger d'Albert Camus à qui il écrivit, le qualifiant de "cher compatriote" :
" Exilés du même royaume, nous voici comme deux frères ennemis, drapés dans l'orgueil de la possession renonçante ayant superbement rejeté l'héritage pour ne pas avoir à le partager. Mais voici que ce bel héritage devient le lieu hanté où sont assassinées jusqu'aux ombres de la Famille ou de la Tribu, selon les deux tranchants de notre verbe pourtant unique."
Nedjma, œuvre "éclatée", comme le sont les sentiments de Yacine envers la langue française, œuvre "française" puisque c'est un roman écrit dans cette langue et que le genre est inconnu du monde arabe et berbère, "algérienne" par ses "détours" qui sont autant de retours, écriture spirale, semblable au mouvement des étoiles. Nous y reviendrons…
Et plus de cinquante après sa parution, Nedjma reste l'une des œuvres majeures de la
littérature dite maghrébine d'expression française.
Et quelle étrangeté cette écriture inventée par une culture étrangère, française, "butin de guerre" comme il le dit lui-même, et recréée par un homme issu d'un mélange de traditions orales aux versions changeantes, et des bribes d'un autre univers venu de l'arabe écrit, mais qui lui a été transmis par la tradition orale. Le français, une "langue de libération" certes, en tant que porteuse, pour lui, de tous les idéaux de la Révolution, des Droits de l'Homme, et en même temps l'instrument de l'aliénation de son peuple, corps et âme. Et par là même devenue instrument de libération de ce même peuple :
Explorer les abîmes, scruter les horizons, c'est là l'œuvre exaltante de l'écrivain algérien. S'il écrit en français, dans la gueule du loup, il n'est pas pour autant coupé de sa langue maternelle. Sa situation entre deux lignes l'oblige à inventer, à improviser, à retrouver sa voix perdue dans le fracas des armes et à s'offrir en cible aux frères ennemis dans la mêlée raciale et les fumées chauvines. Il sent en lui la déchirure et cependant il entrevoit la confluence.
La présence du viol dans Nedjma, c'est le viol d'une langue par l'autre, auquel répond le viol de l'autre par l'une pour pouvoir dans le "corps" de l'autre affirmer son identité. "Qui suis-je ?" s'interrogeait Breton au tout début de Nadja. "Qui sommes-nous ?" s'interrogent les quatre protagonistes, hommes, de Nedjma.
Et Nedjma devient "étrangère" au sein du roman écrit dans une langue qui n'est pas la sienne, la mère, l'amante, l'Algérie, conquise (violée) successivement par toutes les autorités qui fouleront son corps, son sol et enfanteront des êtres qui ne pourront, à la fin de l'histoire, qu'exprimer le plus profond d'eux-mêmes dans une langue qui n'est pas celle de leur enfance et de tous les souvenirs qui s'y rattachent.
Le centre principal d'intérêt de Kateb Yacine demeure les Algériens. Ne pouvant s'adresser à eux, car il est absent, parce que leur langue ne s'écrit pas, il se tourne vers leurs adversaires : "J'ai écrit en français pour dire aux Français que je ne suis pas Français", disait-il. Dans ce cadre là, il a choisi d'utiliser toutes ses capacités intellectuelles pour leur démontrer que l'Algérie ne pouvait pas être un simple département français d'outre-mer comme le pouvoir en place à Paris tentait de le faire accréditer à l'opinion. Et il présente aux lecteurs de France un pays qui a son histoire, ses cultures, son territoire. Il utilise la langue française comme instrument, mais c'est de l'Algérie dont il parle. Nedjma, femme fatale, objet de désirs de multiples hommes, est à l'image de l'Algérie, "étoile de sang aux origines troubles", liée aux légendes ancestrales de cette terre berbère du Nord de l'Afrique, déesse-mère, matrice de l'œuvre à venir, "Marianne" algérienne d'un homme perdu dans ses contradictions, linguistiques aussi bien que politiques (marxisme et mythologie mêlés), homme errant, intellectuel nomade et impuissant, entre exil et Odyssée.
Le thème sera repris deux ans plus tard avec, en 1958, Le Polygone étoilé, assemblage de textes, coupures de journaux, poèmes et récits mêlés et qui ne sera édité qu'en 1966 :
Jamais je n'ai cessé, même aux jours de succès auprès de l'institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l'écolier de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs d'une langue bannie, secrètement, d'un même accord, aussitôt brisé que conclu….
Le cordon ombilical est donc rompu deux fois, la première "physiquement", la seconde "culturellement" et également "psychologiquement", et c'est cette seconde rupture qui permettra à l'écrivain, plus tard, après l'Indépendance, après avoir assimilé et "traduit" toutes les traditions orales de son peuple, de réaliser sa "trahison" et de continuer son chemin, à la fois géographique et linguistique, revenant à la langue des origines, à celle du peuple, de son peuple, de l'enfance.
Et ce seront les voyages "ratés" au cœur du Polygone, l'émigration ayant remplacé le nomadisme, parodies des voyages anciens, ceux des ancêtres mythiques qui traversaient le Nedj en Arabie et suspendaient leurs poèmes toilés sur des pans de murs :
[…] il semble que nous ne serons jamais versés dans un camp bien déterminé, dans lequel nous pourrions prendre des habitudes, mais trimbalés d'un lieu à l'autre, en attendant quoi ? une véritable révolution. Tout nous y pousse, nous y conduit, à commencer par nos gardiens.
Un de ceux-là, justement, appelé "le Docteur" et parlant arabe et qui, un jour d'interrogatoire, presse un vieux fellah d'avouer qu'il a enterré une mitrailleuse dans son jardin : "Ker !", hurle-t-il, mais ne sachant pas prononcer le "q" ni le "r" arabes, son "avoue !" prononcé dans la langue de l'autre, reste incompris :
C'est pourtant dans cette langue qu'il prétendait faire parler le fellah, pour montrer qu'il était un Pied-Noir averti, connaissant le jargon du peuple.
Ker ! Ker ! Ker !
Le fellah aux abois ne savait que répondre. Il suffoquait, se débattait, et ne comprenait pas, ne pouvait pas comprendre. En désespoir de cause, il se mit à crier, lui-aussi, comme le Docteur :
Ker ! Ker ! Krrrrrr ! Ker !
C'était donc si facile ! On ne lui demandait qu'une onomatopée, le cri d'une grenouille ! Oui, M'sieu. Ker ! Krrrrrrrrrrrrrr !
Abandonnant sa langue maternelle pour parler celle de l'autre, pour le faire parler, le Français la rend énigmatique à celui qui est censé la comprendre : épisode tragi-comique où la langue de l'autre (quel qu'il soit) devient cri incompréhensible, cri d'animal (ici, la grenouille), semblable au cri de l'oiseau, cri barbare…
Et revient à la mémoire de Kateb à la toute fin du Polygone ce conseil du père :
- Laisse l'arabe pour l'instant. Je ne veux pas que comme moi tu sois assis entre deux chaises. […] La langue française domine. Il te faudra la dominer, et laisser en arrière tout ce que nous t'avons inculqué dans ta plus tendre enfance. Mais une fois passé maître dans la langue française, tu pourras sans danger revenir avec nous à ton point de départ.
Tel était à peu près le discours paternel.
Y croyait-il lui-même ?
Et Le Polygone se clôt par cette ultime phrase :
Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables - et pourtant aliénés
Fin de partie : il n'a que 29 ans et après Nedjma et Le Polygone étoilé, il n'écrit plus rien. Il se tait et "disparaît". Il voyage.
Au retour du Vietnam, passant par la Syrie, il entend à Damas, rue Abdelkader el-Djezaïri ("Abdelkader l'Algérien"), parler berbère, le berbère parlé par les compagnons de l'Emir Abdelkader et qui l'avaient suivi dans son exil en 1855. La langue avait survécu et se parlait encore en Syrie en 1970 ! Kateb Yacine a 41 ans et il prend conscience que dans l'Algérie indépendante, pour le peuple de son pays, lire Nedjma ou Le Polygone étoilé n'est pas possible : il faut retrouver "la langue du peuple" et s'adresser directement à lui dans ses langues (au pluriel : à savoir l'arabe algérien et le tamazight, la langue berbère, par le biais du théâtre, mais également le français et l'arabe classique).
En 1971, il retourne en Algérie, écrit, clin d'œil aux admirateurs de Rimbaud, L'homme aux sandales de caoutchouc, théâtre et poésie mêlés, et s'installe dans l'ouest du pays, à Sidi-Bel Abbes, où il fonde une compagnie théâtrale, subventionnée par le Ministère du travail et non de la Culture et qui jouera, provocation suprême pour le pouvoir en place, des oeuvres en langue berbère, le tamazight, ou en arabe maghrébin, c'est-à-dire dans ce mélange d'arabe populaire et de français qui donne sa personnalité aux peuples de l'Afrique du Nord. Il fulmine contre l'arabisation pure et dure qui rend le peuple étranger à sa propre histoire puisqu'il ne peut comprendre la radio et la télévision qu'à travers les programmes en français, les programmes en arabe lui étant, et c'est un comble, incompréhensibles :
Il ne faut pas oublier que beaucoup de gens, en Algérie, parle le tamazight [le berbère, donc]. Or on nous les présente comme une minorité. Et beaucoup d'Algériens se croient arabes parce qu'ils tombent dans la mythologie arabo-islamique. La véritable identité est crainte, elle pourrait tout changer en Afrique du Nord. Supposez par exemple qu'à la radio, on s'adresse aux paysans du Rif [le mot, en arabe, signifie "campagne", et désigne une région "agricole, montagneuse et majoritairement berbère du Nord du Maroc]. Supposez donc, qu'on s'adresse à ces paysans en tamazight, ça changerait absolument tout. Cette langue a été étouffée depuis des millénaires : les Romains ont voulu imposer le latin, les Arabes leur langue et les Français à leur tour… Mais elle existe, elle vit et elle s'appauvrit, alors qu'elle est la base de notre existence historique. C'est seulement à travers elle que nous pouvons nous retrouver. Le travail de l'écrivain devient, à la limite, presque oral : il faut être présent, parler aux gens, aller à l'encontre du piège qui nous est tendu et qui veut qu'on soit arabo-musulman ou bien algérien de langue française. Voilà les deux ghettos que je veux éviter […]. L'aliénation fondamentale, c'est de se croire arabe ; c'est l'arabité. Or il n'y a pas de race arabe ou de nation arabe. Il n'y a qu'une langue qui a véhiculé le Coran et dont les Arabes ont tiré gloire. Les régimes politiques se servent de cette arabité pour masquer à leur propre peuple leur identité…
Ainsi, Kateb Yacine aura-t-il commencé son œuvre en français classique, avant de la parsemer d'arabe, puis de se tourner vers le berbère et l'arabe maghrébin, sans toutefois abandonner les deux autres langues. Quatre langues plus ou moins "maternelles" pour un seul homme, cela est certes beaucoup, mais est la conséquence de l'Histoire de l'Afrique du Nord, de la Numidie "originelle" à l'arabisation forcée des années 70 en passant par les invasions romaine, arabe et française, invasions qui furent entre autres linguistiques faisant de chaque habitant de ces pays dits aujourd'hui du Maghreb, des êtres à la fois complexes et schizophrènes, mais également riches de multiples cultures, plus ouverts sur le monde, aux pensées et aux gestes plus "mouvementés" finalement, retrouvant par là leurs origines mythiques ou non, le nomadisme de leur existence comme celui de leur pensée.
La spirale de l'écriture
En 1958, comme nous l'avons écrit précédemment, Kateb Yacine termine le Polygone étoilé (et n'oublions pas que Nedjma signifie "étoile" !). Ce polygone est un des motifs ornementaux les plus utilisés dans le monde méditerranéen, constitué de deux carrés superposés, dont on a fait pivoter les angles du second de 45°. Cette forme, appliquée à la littérature, sera synonyme de la démarche de Kateb Yacine : lui, au centre de la figure et allant explorer au gré des ses fantaisies chacun des angles aigus du polygone, aux limites du monde et/ou de lui-même, dans un espace où il n'existe plus ni début ni fin, dans un espace qui rayonne, aux limites brisées, nomades et infinies. La figure du Polygone étoilé suggère la multiplicité des facettes, la décomposition des images, le bricolage artisanal du poète :
Il n'y plus alors d'Orient ni d'Occident, écrit Kateb Yacine. Le Polygone reprend ses droits. Et si les rues de Dublin ont des échos à Alger, c'est que l'artiste créateur n'habite pas, il est habité par un certain vertige étoilé, d'autant plus étoilé qu'on est parti du plus obscur de sa ruelle.
Kateb a expliqué dans quelles conditions il avait écrit Nejdma et Le Polygone, écriture difficile à déchiffrer, structure et style originaux ne respectant pas le classique schéma, avec un début, une histoire linéaire, un déroulement logique et une fin nécessaire, qui caractérise le roman occidental en son âge d'or, au XIXe s. On peut d'ailleurs se demander à propos du romancier égyptien Naguib Mahfouz qui fut le premier écrivain arabe à recevoir le prix Nobel de littérature en 1988 si ce prix ne lui a pas été décerné parce que, justement, Mahfouz écrivait comme les Occidentaux, c'est-à-dire des romans "à la Hugo", ou plutôt "à la Zola", et non pas de la littérature véritablement "arabe" comme par exemple celle du Soudanais Tayeb Saleh ou du Tunisien Abdelwahab Meddeb, une littérature où le temps du récit n'est pas celui des Occidentaux, avec un passé, un présent et un futur, simplement parce qu'en arabe, grammaticalement parlant, n'existent que l'accompli et le non-accompli. T. Saleh écrit en arabe, mais A. Meddeb en français et c'est bien une particularité de la littérature maghrébine sur laquelle on insiste que rarement : la mise en français de structures qui sont étrangères à la littérature française.
Kateb, longtemps avant Meddeb, a écrit son oeuvre par fragments, constituant comme un immense puzzle dans les méandres duquel l'Occidental se noie comme il se noie, souvent, à la lecture d'un Coran traduit dans sa langue.
Oui, Nedjma, comme Le Polygone, sont à l'image stylistique du Coran, d'immenses champs de fragments, et même de fragments fragmentés en ce qui concerne le roman, puisque son découpage se double d'un autre découpage, celui de chaque phrase constituée de plusieurs éléments semblant disparates et sans lien les uns avec les autres et ne semblant répondre à aucune logique autre qu'une, "indicible", voulue par l'auteur. Cette fragmentation permet d'une part la juxtaposition de plusieurs temps historiques, mais également de faire dire "je" à plusieurs narrateurs se déplaçant entre plusieurs lieux, simultanément :
La Providence avait voulu que les deux villes de ma passion aient leurs ruines près d'elles, dans le même crépuscule d'été, à si peu de distance de Carthage ; nulle part n'existe deux villes pareilles, sœurs de splendeur et de désolation qui virent saccager Carthage et ma Salammbô diparaître, entre Constantine, la nuit de juin, le collier de jasmin noirci sous ma chemise, et Bône où je perdis le sommeil, pour avoir sacrifié le gouffre du Rhummel et un autre fleuve […]. Peu importe qu'Hippone soit en disgrâce, Carthage ensevelie, Cirta en pénitence et Nedjma déflorée…
Passé, présent et avenir, ainsi que toute la géographie s'entremêlent au point de donner au lecteur l'impression de tourner non pas en rond, mais en spirale (semblable aux cheveux de Nedjma, seule indication "physique" offerte au lecteur sur le personnage central du roman, mais aussi de l'œuvre entière de Kateb). Sa technique consistera à placer côte à côte des tableaux sans lien entre eux, mais renvoyant chacun et tour à tour au présent, au vécu collectif ou individuel, à des projections dans l'avenir, exactement comme dans l'esprit de chaque être humain qui vit de souvenirs, de préoccupations sur le présent et de projets d'avenir : un cercle dont la circonférence reliera le monde des ancêtres à celui des amours, de la femme et d'un pays, tournoiera (le cercle est devenu spirale, a-t-il été écrit plus haut) parmi déserteurs et combattants, animaux sauvages et ancêtres réincarnés, "civilisations dites mortes ou enterrées vivantes", et l'œuvre n'est plus alors que le rêve d'un rêve englobant la globalité du Monde :
Ainsi tout va
Et tout demeure
Brisant les charmes de l'hérésie
Ainsi nous émigrons
Que nous soyons
Là ou ailleurs
Et Kateb va également réécrire sans cesse son œuvre, par bourgeonnement, par reprise d'un même texte en plusieurs versions et variantes, des doubles identiques au début, et vite mouvants comme des dunes. Il est absolument impossible de retrouver l'ordre chronologique de l'écriture et d'ailleurs cela n'aurait pas de sens puisque Kateb a toujours joué avec ses oeuvres, les transformant, transposant une partie de l'une dans l'autre, allant d'un genre à l'autre.
Il en est ainsi du poème Loin de Nedjma, qui pourrait être antérieur à Nedjma ou le Poème ou le Couteau de 1948, dont plusieurs fragments, comme l'a noté Jacqueline Arnaud, véritable archéologue de l'œuvre de Kateb, se retrouvent dans un texte en prose de 1959, puis repris dans un montage pour la radio en 1965, avec quelques variantes dans un poème inédit de 1966, puis dans des manuscrits de théâtre des années 67-70, alors qu'ils s'étaient retrouvés, rassemblés, dans Le papyrus, l'abeille et le serpent, court manuscrit inédit, "projet de synthèse de toute l'œuvre poétique et narrative".
Aux éditions Sindbad, aujourd'hui reprises par Actes-Sud, paraissaient en 1986 un recueil des fameux fragments constituant l'essentiel de son œuvre. On y retrouve l'étoile Nedjma, l'esprit de Baudelaire et de Nerval, le Majnoun et Layla (les Roméo et Juliette arabes), les mythes grecs, le mythe maghrébin de l'ogresse, et le vautour, le "sculpteur de squelettes", le vautour qui détache un à un, par fragments, la chair de ses victimes. A l'image de Kateb tournant autour de ses "proies", survolant dans toute son œuvre les différents états de son histoire et de sa mémoire, en un même mouvement, souvenirs de contes maternels, emprunts littéraires arabes ou français, références mythiques de toutes les civilisations, figures de la mère "déesse-mère", puis ayant détaché de ses textes antérieurs les lambeaux qui l'intéressaient, les digère avant de créer œuvre nouvelle.
La technique sera la même pour son œuvre théâtrale : les mêmes personnages, les mêmes névroses, les mêmes passions, ce qui a fait dire à de nombreux critiques que Kateb était l'auteur d'une seule œuvre qui commence par Nedjma pour aller vers l'infini, en passant par ses nouvelles, sa poésie et son théâtre. Un théâtre qui traitera prioritairement de l'actualité, de la condition des travailleurs émigrés au drame de la Palestine, mais toujours traitée de la même façon, c'est-à-dire par un continuel va-et-vient entre plusieurs langues comme entre plusieurs temps. Considérées comme complexes pour un spectateur français, elles "parlent" immédiatement au spectateur algérien dont la structure mentale, produit de sa culture, est à même d'appréhender cette construction de l'esprit. C'est par l'incessant déplacement vers l'ailleurs (l'autre langue, l'autre culture, celle de l'autre, présent sur une même terre ou sur une autre, celle de l'autre qui fut présent, avant, sur sa terre) que le spectateur peut les comprendre, et, les ayant rendues "mythiques", se perdre entre passé et présent.
Dans Le Polygone, Kateb nous avait donné une piste :
Dans le monde d'un chat
Il n'y a pas de ligne droite
Observez un chat
Poursuivi entre quatre murs
Par le chien du propriétaire
Et dites-moi
S'il existe pour le chat
La moindre ligne droite
Bien sûr, on peut imaginer qu'il s'agit par cette métaphore de symboliser la course-poursuite qui engagera tout l'ouvrage, cette fuite pour échapper à toute "récupération", à tout enfermement linguistique ou idéologique. Mais on peut plus sûrement prétendre qu'il s'agit en fait, par ces quelques mots, de dessiner l'éternel mouvement des nomades, celui de leur passé mythique ou réel, celui qui se traduit depuis toujours dans les arcs, les boucles, les entrelacs et les arabesques des objets décoratifs imaginés par eux, produits, entre autres, par les Bédouins du désert du Nedj, comme ceux du Sahara, juste en dessous de la terre natale de Kateb, là où d'autres Berbères vivent et pâturent, les Touareg.
Pour ne jamais en finir avec KatebYacine
En 1988, il s'installe provisoirement en France, pour travailler à sa dernière pièce Le Bourgeois sans culotte en relation avec le bicentenaire de la Révolution Française. La même année éclatent les premières émeutes de la jeunesse algérienne réprimées dans le sang. Un an après, Kateb Yacine mourra, d'une leucémie, il avait à peine 60 ans.
Alors voici un court texte qu'il faut bien se garder de qualifier de récit, poème ou tirade théâtrale, car il est un peu tout cela et, en fait, autre chose : de la mémoire mise à nu, un concentré de vie, un précipité de tout ce qu'est Kateb, de tout ce qu'il a voulu traduire (et le mot n'est pas innocent), transmettre, rassemblant en une gerbe lumineuse toutes les expressions littéraires, tous les héritages qui font de lui, comme le héraut de l'Humanité moderne, et, osons l'adjectif : "mondialisée".
Il a paru dans la revue ESPRIT en novembre 1962 et s'intitule Jardin parmi les flammes :
"Vingt-cinq ans sont passés. Je suis au Caire. Un rédacteur du journal Al AHRAM me tend une revue : un poète libanais achève de me traduire dans ma langue maternelle, et c'est à peine si j'arrive à déchiffrer mon nom!
Les ancêtres redoublent de férocité.
Et les célèbres vers d'Ibn Arabi, en pleine guerre d'Algérie, prennent soudain pour moi un sens inattendu :
O merveille! un jardin parmi les flammes
Mon cœur est devenu capable de toutes formes...
Cet épanouissement amer et menacé, au milieu des périls, ce jardin parmi les flammes, c'est bien le domicile du poète algérien - mais de langue française - et ne pouvant chanter que du fond de l'exil : dans la gueule du loup.
Le même soir, dans une fumerie du Caire, tandis qu'un jeune Homère au visage pâle et aux yeux ravagés faisait gronder son luth, je conçus ce quatrain qui deviendra peut-être un poème :
Ainsi l'oiseau aveugle
Et doublement captif
Dont la voix se cultive
Au cœur des Assassins... "
On ne peut lire l'œuvre de Kateb Yacine avec nos structures mentales littéraires occidentales et limitées, il faut se laisser aller à l'étrangeté, à la découverte d'un autre monde par l'intermédiaire de sa propre langue, à la découverte d'une utilisation nouvelle pour un Français des notions de temps, d'espace, en un mot de littérature.
Le français n'est pas la voix de la France, mais celle de tous ceux qui, d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique, et même d'Europe, la font renaître et s'épanouir, la tordant et la bouleversant, parce qu'ils l'aiment.
C'était, entre autres, la voix de Kateb Yacine.
BIBLIOGRAPHIE
Ali-Benali Zineb, Kateb Yacine, l'autre école : la perte et la découverte, communication Université Aix-Marseille, sans date.
Djaïder Mireille, "Kateb Yacine", in La littérature maghrébine de langue française, ouvrage collectif sous la direction de Charles Bonn, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996.
Kateb Yacine, L'œuvre en fragments, textes réunis par Jacqueline Arnaud, Paris, Sindbad, 1986.
Kateb Yacine, Nedjma (1956), Paris, le Seuil, 1975.
Kateb Yacine, Le polygone étoilé (1958), Paris, le Seuil, 1997.
Kateb Yacine, extrait d'une lettre reproduite intégralement in Eclats de mémoire, ouvrage collectif publié à l'occasion de l'exposition organisée à l'Institut du Monde Arabe par l'IMEC, détentrice d'une partie des archives de K.Y., 1994.
Kateb Yacine, Jardin parmi les flammes, Esprit n°11, novembre 1962.


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