DLE YAMAN
ou LE DEUIL INACCOMPLI

Serge Venturini

Cette mélodie arménienne est mystérieuse. Le sens même de son titre ne nous est pas parvenu. Elle est sans doute bien antérieure au génocide arménien. Le révérend Komitas l'a répertoriée dans ses recherches musicologiques.

Il est des mélodies qui traversent le temps, de lèvres en lèvres, portées par les oiseaux d'une flûte, d'un ney ou d'un doudouk venus des ténèbres des âges. Dle Yaman est l'un de ces airs intemporels et universels ; cette mélodie populaire fait partie des trésors de l'humanité. Le texte est une histoire d'amour. Un homme aima une femme, ou une femme aima un homme. Leur maison était l'une en face de l'autre. — Le reste tient du mystère. L'aimé a sans doute disparu, l'amoureux chante donc la perte de sa bien-aimée. Ou bien est-ce le contraire, car on ne sait s'il s'agit d'un homme ou d'une femme… Et le jour se leva sur la montagne, comme un glas qui sonne, qui résonne dans le ciel. Cette histoire si transparente dans sa simplicité, si cristalline, a été recueillie par un révérend, — le père Komitas ; un musicien arménien, musicologue et anthropologue, qui est à l'Arménie, ce que Bela Bartók fut à la Hongrie, quelques années plus tard, dans son immense et patient travail de recueil musicologique des musiques populaires de son pays. Une traduction littérale de ce chant le dévoile :
Dle Yaman, notre maison, votre maison, face à face,
Dle Yaman, cela suffit avec tes clins d'œil,
Yaman Yaman Bien-aimé(e)
Dle Yaman, cela suffit avec tes clins d'œil,
Yaman Yaman Bien-aimé(e)
Dle Yaman, le soleil se leva sur le Massis
Dle Yaman, nostalgique je suis de mon amie,
Yaman Yaman Bien-aimé(e)
Dle Yaman, nostalgique je suis de mon amie,
Yaman Yaman Bien-aimé(e)
Certes, douloureuse est cette mélodie, elle transmet au coeur une couleur de deuil, une tristesse profonde où se mêlent des images de paysages, des parfums de terre, des souvenirs d'un autre temps. Des larmes, celles d'une perte irréparable. Elle glace les sangs quand on l'entend la première fois, puis elle revient, tournoyant dans l'esprit comme une catastrophe, un désastre sans fin, un naufrage corps et biens. Mais elle apporte aussi, un courage lucide, une grande force qui permet ainsi d'avancer, de franchir le pas, - pour continuer. Somme toute, en cela, elle symbolise, le peuple d'Arménie. "Nous sommes nos montagnes", comme l'affirmait le prosateur de la région de Lori, Hrant Matevossian.
Ce poème des lèvres absentes coule avec la limpidité tragique d'une source. L'équilibre entre le texte et la musique est un vrai miracle, — d'où son universelle présence. Le doudouk perpétue, avec ses volutes colorées sur l'ostinato du bourdon, la gravité de la mélodie dans toute sa haute profondeur. On y respire les soleils envolés sur l'abrupt de la montagne : le Massis, — le dépeuplement de l'être cher, perdu à jamais. — L'aube est là, les chants d'oiseaux refleurissent, la perte, l'irréparable départ, et le deuil s'inaccomplit. Or la blessure demeure ouverte. C'est un chant de lamentation qui s'élève, — le glacial moment d'une lucidité, le discernement d'une solitude, le cri étouffé dans les larmes, quand la douleur s'exhale. — Rien n'empêchera le soleil de se lever.
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Dle Yaman, mer dun, tser dun, timats timats
Dle Yaman, herik anes atchkov imats
Yaman, Yaman, Yar…
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Dle Yaman,
Arev dipav
Masis sarin,
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Dle Yaman,
Karot mnaci
es im yarin,
Yaman Yaman, Yar
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Dle Yaman,
Karot mnaci
es im yarin,
Yaman Yaman, Yar
8888888888888888888888888888888888888
Dle yaman
yes kez siri
ashnan hovin
Yaman yaman, Yar
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Il existe différentes versions musicales de cette ténébreuse et abrasive mélodie, la version de Luciné Zakarian semble pour beaucoup la version de référence. La traduction est de Elisabeth Mouradian.

Cet article (N°107) a été publié par Serge Venturini dans son livre "Eclats d'une poétique de l'inaccompli" en 2012, aux éditions L'Harmattan. (pp. 156-157)


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