Lectures de jeunesse (7)
Emmanuel Roblès : Une si haute ville

Mustapha Bouchareb

En ces temps de télévision satellitaire et d'internet, nous avons tous, peu ou prou, oublié l'importance qu'avait la radio, il n'y a guère longtemps. Les émissions radiophoniques étaient le pain quotidien de tous, et chacun avait son programme préféré qu'il attenait avec impatience. La cuisine et la santé pour les femmes, les informations et les pièces policières pour les hommes et la musique pour les jeunes. Et dans tout ce déluge sonore, il y avait parfois des voix qui tranchaient. Il y en avait une en particulier qui retenait mon attention tous les soirs, à l'heure du loup, chaude et profonde, qui lisait des romans, avec un léger fond sonore de vagues qui léchaient un rocheux rivage ou de gazouillis d'oiseux de printemps. Elle en a lu des romans, cette voix ! Des classiques, des modernes par dizaines peut-être, je ne saurais le dire. Il me souvient d'un en particulier, dont le titre résonne encore dans ma tête à ce jour : "Les Hauteurs de la ville" d'Emmanuel Roblès.
Quelque peu oublié aujourd'hui, Roblès fut pourtant un écrivain prolifique et reconnu et dont une des œuvres ("Cela s'appelle l'aurore") fut adaptée au cinéma par le grand cinéaste espagnol Luis Buñuel. Né à Oran, Roblès étudia à Alger dont il fit le cadre de son roman "Les Hauteurs de la ville" — une Alger pendant la deuxième guerre mondiale, tout en hauteur topographiquement parce que construite sur une suite de collines dominant la mer, et dont ces mêmes hauteurs recèlent richesses et crimes coloniaux.
Smaïl ben Lakhdar, le personnage principal de ce roman écrit peu après, et sous l'influence, des massacres de Sétif en mai 1945, est un jeune Algérien de 19 ans qui se rebelle contre Alvaro, un trafiquant de main-d'œuvre européen. Ce sinistre personnage recrute des travailleurs indigènes pour Todt, une organisation italo-allemande qui construit, en France, un barrage sur l'Atlantique pour dissuader tout débarquement allié. Smaïl, pris par les sbires d'Alvaro, en train de lacérer, à coups de couteau, les affiches appelant les travailleurs autochtones à s'engager pour l'organisation Todt, est conduit dans la villa du trafiquant, sur les hauteurs de la ville, pour y être rossé. Le jeune homme se jure de se venger d'Alvaro et réfléchit au moyen d'y parvenir.
Tout en entretenant une relation amoureuse tourmentée avec Monique, la fille d'un restaurateur français d'Alger, Smaïl s'implique, par le biais d'un camarade de travail européen, avec un réseau de résistants antinazis et mène clandestinement, vers le Maroc, Fournier, un de leurs membres recherché pour l'assassinat d'un officier allemand en France. De retour à Alger, Smaïl apprend qu'Alvaro est derrière la mort atroce de plusieurs travailleurs arabes qu'il avait fait enfermer dans un réduit sans aération, parce qu'ils refusaient de s'embarquer sur le navire qui devait les emmener en France travailler pour l'organisation Todt. Smaïl n'a a lors plus aucune hésitation et abat Alvaro avec le revolver que lui avait donné un des membres du réseau antinazi. Smaïl est alors caché dans une roulotte foraine par ses amis résistants, mais décide de partir seul vers le Maroc. Il sera arrêté non loin de la frontière et conduit vers un destin que l'on devine tragique. Le roman se clôt par une description d'un ciel rougeoyant, annonçant d'une façon tout à fait prémonitoire, la plus féroce des guerres anticolonialistes. (1)
Ce court roman de Roblès est d'une lecture passionnante et se situe aux antipodes de la littérature de son époque. En effet, contrairement à d'autres écrivains de sa génération ayant connu le fait colonial, Roblès prend ouvertement le parti des colonisés contre leurs oppresseurs qui "défigurent la civilisation arabe" et anticipe le grand brasier qui devait, une dizaine d'années plus tard, emporter dans la fureur de ses flammes tout un empire colonial basé sur la rapine, l'exploitation et le mépris. Si Roblès ne donne pas de motifs clairement idéologiques à la rébellion de Smaïl, qui semble plutôt bien intégré dans la société coloniale, il ne lui en prête pas moins un sentiment d'appartenance et de différence au moment même ou il prend conscience de sa rébellion : "Il me semblait, depuis que j'étais retourné devant la maison d'Alvaro, que je n'étais plus un étranger dans ma ville […] que j'allais pouvoir marcher à travers ses rues comme à travers un domaine où ni les hommes, ni les choses ne me refuseraient plus." Car, il faut le noter clairement ici, l'étranger dans la société coloniale ce n'est pas l'Européen, mais bien l'autochtone ! Le même sentiment d'appartenance et de différence, plus précis cette fois, est exprimé par Smaïl lorsqu'il conduit Fournier, le résistant antinazi, vers le Maroc. Fournier, que Smaïl admire parce qu'il a eu le courage de tuer un officier allemand tandis que lui-même envisage d'abattre le fasciste Alvaro, déclare se battre contre les nazis pour "sauver sa civilisation". Or Smaïl ne se reconnait pas dans cette civilisation qui opprime la sienne au point d'en changer jusqu'au nom des villages. A ce propos, Smaïl évoque Sour el Ghozlane (2), le Rempart des Gazelles, la petite ville natale de sa mère, et que les colonisateurs ont changé en Aumale, en l'honneur du duc du même nom, vainqueur de l'Emir Abdelkader. Fournier éprouve de la gêne et admet que la civilisation arabe a été bien défigurée par la colonisation, dont Alvaro est le représentant le plus typique.
Ces deux passages du roman en sont les moments-clé. C'est dans sa confrontation avec Alvaro, crapule fasciste et véreuse, et lors de sa conversation avec Fournier que Smaïl s'affirme en tant qu'entité ayant sa différence qu'il assumera jusqu'au bout. En tuant Alvaro, Smaïl s'attaque au fait colonial lui-même et du coup devient l'égal de Fournier, le résistant antinazi. Malheureusement, l'histoire plus tortueuse qu'on ne peut le soupçonner a fait de nombre de résistants antinazis des Alvaro en puissance lors des guerres coloniales!
C'est l'heure du loup. Les bruits de vague et de gazouillis d'oiseaux se sont tus depuis longtemps avec la radio qu'on n'écoute plus religieusement. Face à de pléthoriques chaînes de télévision et au déferlement des sites internet, reste le souvenir de textes littéraires lus et entendus. Ô douceur de vivre !

1-Cette expression est une paraphrase du titre du livre d'Alistair Horne sur la guerre d'Algérie, "A Savage War for Peace".
2- Il n'est pas clair pourquoi Roblès a choisi de citer cette petite ville, parmi toutes les autres villes d'Algérie. Ce qui est remarquable de coïncidence, c'est qu'anciennement appelée Auzia, elle est la ville sous les murs de laquelle est tombé Tacfarinas, le grand résistant berbère contre l'hégémonie de Rome. Elle est aussi la ville natale de deux très grands poètes algériens, Messaour Boulanouar et Djamel Amrani, ainsi que du célèbre acteur français Jean-Claude Brialy.


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