Soldats de Napoléon aux Amériques
Conférence

Jean-Claude Lorblanchès

Ces soldats de Napoléon aux Amériques sont des combattants de tous grades qui ont servi sous Bonaparte, quand il était Directeur et Premier Consul, d'octobre 1795 à décembre 1804, ou sous Napoléon, Empereur. Réfugiés de Saint-Domingue, certains ont rejoint les Etats-Unis, ou se sont établis autour du golfe du Mexique et dans les Caraïbes, dès le début des années 1800. La plupart d'entre eux n'ont toutefois rallié le continent américain qu'après la chute de l'Empire, en 1815. Ils espéraient libérer l'Empereur, retenu prisonnier à Sainte-Hélène. Surpris par sa mort, en 1821, ils vont s'engager dans la lutte pour l'indépendance des colonies espagnoles d'Amérique et du Brésil. Nombreux seront ceux qui s'établiront dans les pays d'adoption pour lesquels ils se seront battus.

Les Etats-Unis, terre d'accueil
En 1763, à l'issue de la Guerre de Sept Ans, la France était quasiment éliminée de l'Amérique septentrionale. Elle ne conservait que Saint-Pierre-et-Miquelon. Contrainte de céder le Canada aux Anglais, elle avait dû abandonner la Louisiane aux Espagnols. Ces derniers la rétrocéderont à la France en 1800.
En août 1791, des esclaves noirs avaient déclenché une révolte à Saint-Domingue, qui était alors la colonie la plus prospère des Antilles. Pendant dix ans, la situation restera confuse, embrouillée par des conflits de personnes parmi les insurgés à la tête desquels Toussaint Louverture se maintiendra vaille que vaille. Elle sera marquée par de brusques recrudescences de massacres de blancs.
En 1801, Bonaparte, Premier consul, confiait à son beau-frère, Charles Leclerc, la mission de rétablir l'ordre. Débarqué fin janvier à la tête d'un corps expéditionnaire de vingt-trois mille hommes, le général devait succomber à la fièvre jaune dix mois plus tard. L'expédition tournait au désastre. Le 18 novembre 1803, Rochambeau, qui avait remplacé Leclerc, était contraint de déposer les armes. Le 1er janvier 1804, le tiers occidental de l'île proclamait son indépendance sous le nom de Haïti.
Huit à dix mille blancs, dont de nombreux soldats et marins, s'étaient réfugiés en Louisiane, tout particulièrement à la Nouvelle Orléans. La colonie n'était plus française : Bonaparte l'avait vendue aux Etats-Unis, qui en avaient pris possession le 29 novembre 1803. Outre la Nouvelle-Orléans et le delta du Mississippi, la Pennsylvanie et l'Alabama étaient alors très prisés des Français.
En juin 1812, les Américains déclaraient la guerre aux Anglais, et ils tentaient vainement d'envahir le Canada. Pendant deux ans, les combats seront de faible intensité. En août 1814, les Anglais lançaient une offensive qu'ils voulaient décisive. Après avoir incendié la Maison Blanche et le Capitole, ils descendaient vers le sud, espérant porter un grand coup en s'emparant de la Nouvelle Orléans. Fin décembre 1814, quelle ne sera pas leur surprise d'être confrontés à des vétérans bonapartistes, des réfugiés de Saint-Domingue qui avaient spontanément rallié le général Jackson. Le futur président des États-Unis était alors chargé de la défense de la place.
Nombreux étaient ceux qui étaient devenus corsaires, plus précisément flibustiers, pour ne pas dire pirates. Á leur tête, les frères Pierre et Jean Lafitte avaient constitué dans la baie de Barataria un immense sanctuaire sur lequel ils régnaient en maîtres. Á partir de la base qu'ils avaient établie sur Grand Terre, la plus étendue des deux îles barrières qui protègent la baie de l'océan, ils pouvaient lancer des raids dans tout le golfe du Mexique et la mer des Antilles. Côté terre, le réseau inextricable des bayous du delta du Mississippi leur assurait une impunité quasi totale. Jean, le frère cadet, que d'aucuns prétendaient être originaire de Bayonne, avait servi comme enseigne de vaisseau à Saint-Domingue. Il était l'opérationnel, alors que Pierre se consacrait plutôt à la gestion des entrepôts et au trafic avec les États-Unis. Les frères Lafitte avaient mis à la disposition du général Jackson une cinquantaine de bateaux rapides et bien armés, ainsi qu'un millier d'hommes.
Un autre groupe important de vétérans français prenait part à la bataille qui se déroulait, le 8 janvier 1815, à Chalmette, à proximité de la Nouvelle-Orléans. Le général Amable Humbert en était la figure emblématique. Vosgien d'origine modeste, engagé volontaire le 1er avril 1792, promu capitaine le 11 août, lieutenant-colonel quatre jours plus tard, il était général en avril 1794. Après avoir brillamment participé à l'expédition d'Irlande, il était parti pour Saint-Domingue avec le général Leclerc. Bonaparte avait été ulcéré de la liaison qu'il avait eu avec sa sœur, la belle Pauline, veuve du général. Il l'avait rappelé en France et banni en Bretagne.
Ne tardant pas à prendre le large, Humbert avait rejoint la Nouvelle-Orléans. Véritable force de la nature, revêtu d'un uniforme élimé sur lequel il accrochait fièrement sa Légion d'Honneur, il ne passait pas inaperçu. Sa voix de stentor résonnait dans les tavernes et les estaminets plus ou moins bien famés où Français expatriés, flibustiers et créoles se côtoyaient. Bourru, volontiers provoquant, il n'en imposait pas moins par sa prestance. En dépit des griefs qu'il avait pu avoir contre Napoléon, qui avait prématurément mis un terme à une carrière qui s'annonçait brillante, il était devenu, par pur patriotisme, un bonapartiste bon teint.
Dans la bataille de Chalmette, il allait montrer d'éminentes qualités de chef et de combattant. Les exilés français de Louisiane avaient répondu en masse à son appel : "Français, vous allez prendre les armes pour défendre un pays où on vous a offert l'hospitalité quand les menées britanniques vous ont laissés sans foyer. Vous allez vous battre pour un peuple qui vous a accueilli comme des frères et vous a donné le droit de citoyenneté."
Le général Garrigues de Flaugeac, avait, quant à lui, servi sous Murat et Clauzel. Devenu sénateur américain, il prenait en main l'artillerie de la Louisiana Legion. De son côté, Dominique You, demi-frère des Lafitte, et lui aussi vétéran de Saint-Domingue, mettait en œuvre les canons de la flibuste. L'entrée en action de ces deux artilleries déroutera les Anglais qui ne s'attendaient pas à un tel accueil. Ils subiront des pertes importantes, alors que celles des Américains seront négligeables. Le major-général sir Edward Packhenham, beau-frère de Wellington et commandant en chef de l'armée anglaise, sera mortellement blessé dans cette malheureuse bataille qui n'aura servi à rien. La paix venait en effet d'être signée en Europe.
Outre les marins, les fantassins et les artilleurs, plusieurs sapeurs ont participé aux combats. Un autre ancien de Saint Domingue, le commandant Lacarrière Latour, était responsable des fortifications. Les vétérans français recevront les félicitations du général Andrew Jackson. La population sera extrêmement reconnaissante de qu'ils avaient accompli. Á la Nouvelle Orléans, ce fait d'armes est toujours commémoré avec dévotion.
L'Aigle aux ailes brisées
Le 21 juin 1815, trois jours après la terrible défaite de Waterloo, Napoléon abdiquait en faveur de son fils, le roi de Rome. Renonçant à tenter une épreuve de force pour établir une dictature et continuer le combat, faisant preuve d'une grande sérénité, il jetait l'éponge. N'ayant rien perdu de son énergie, ne manifestant aucune agitation, il faisait la part des choses : une page était tournée, et il n'entendait pas revenir en arrière. C'est volontairement qu'il abandonnait le trône. Ce qu'il souhaitait désormais, c'était s'éloigner d'Europe, et refaire sa vie en Amérique. C'est du moins ce qu'il laissait entendre à ses proches.
Arrivé le 3 juillet à Rochefort, il comptait s'embarquer pour les Etats-Unis qui l'attiraient par les grands espaces de liberté qu'ils offraient aux émigrés entreprenants. Mais les Anglais bloquaient les sorties du port. Renonçant à tenter un passage en force, il écrivait, le 14 juillet, au Prince Régent : "Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique ; je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis." Il était confiant, mais il ne savait pas ce qui l'attendait.
Le lendemain, il embarquait sur le Bellerophon qui appareillait le16 juillet pour l'Angleterre. Après quinze jours passés en baie de Plymouth, sans être autorisé à mettre pied à terre, il était transféré sur le Northumberland. Le navire mettait immédiatement les voiles pour Sainte-Hélène. Napoléon était prisonnier. Dans une semaine, il allait avoir quarante-six ans.
Á Paris, dès le 24 juillet, une ordonnance royale avait dressé la liste de cinquante-sept personnalités accusées d'avoir rallié l'Empereur durant les Cent-Jours. Traduits en conseil de guerre, dix-neuf officiers seront condamnés à mort par contumace. Les autres avaient été immédiatement bannis, condamnés à l'exil. Le 1er août 1815, une nouvelle ordonnance mettait d'office à la retraite les officiers subalternes âgés de cinquante ans et totalisant vingt-cinq années de service. Quelque vingt mille officiers se trouveront ainsi exclus de la nouvelle armée de la Restauration.
Les demi-soldes supporteront mal l'inaction à laquelle ils seront condamnés, et les conditions de vie précaires qui leur seront offertes. Nombreux seront ceux qui vivront dans la nostalgie de la vie exaltante qu'ils avaient menée dans les rangs de l'armée impériale. Vouant à l'Empereur un culte quasiment religieux, ils seront prêts à s'enrôler dans de nouvelles aventures guerrières, surtout quand ils seront convaincus de pouvoir ainsi concourir à la libération de leur chef vénéré.
Sainte-Hélène n'était pas l'île d'Elbe, et un retour direct en France leur paraissait bien utopique. Mais il n'était pas question de l'abandonner dans sa geôle. Ne pourrait-on pas lui tailler un nouvel empire à sa mesure aux Amériques ? N'est-ce pas sur ce continent qu'il avait exprimé le souhait de se retirer ? De nouvelles perspectives s'ouvraient aux vétérans de la Grande Armée, chômeurs de la gloire en mal d'épopée.
La marche vers l'indépendance
Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb débarquait sur la petite île de Guadahani. En une cinquantaine d'années, les Espagnols allaient conquérir un immense empire s'étendant de San Francisco au Mississippi et à la Terre de feu. Cet empire se désintégrera en moins de vingt ans.
Á l'aube du XIXe siècle, il comptait quatre vice-royaumes : Nouvelle Espagne (Mexique, Texas, Californie), Nouvelle Grenade (Venezuela, Colombie, Equateur), Rio de la Plata (Argentine, Paraguay, Uruguay, une partie de la Bolivie), Pérou (avec l'autre partie de la Bolivie).
Il y avait en outre deux capitaineries générales : Chili et Guatemala. Ainsi qu'une presidencia (Charcas) et des territoires dotés d'un statut particulier : Floride, Cuba, Saint-Domingue, Jamaïque, Trinidad, Porto-Rico.
Des esclaves noirs avaient été importés, dès le XVIIe siècle, pour travailler dans les plantations. Au début du XIXe siècle, les blancs péninsulaires, nés en métropole ou immigrés de la première génération, disposaient d'un pouvoir discrétionnaire que les créoles, blancs nés dans les colonies, supportaient de plus en plus difficilement. Les métis, issus d'unions entre blancs et amérindiens, et les mulâtres, produits d'unions entre blancs et noirs, aspiraient à être considérés comme les créoles.
Actifs, entreprenants, remuants, les créoles étaient de plus en plus mécontents de la pesanteur administrative et du centralisme excessif que leur imposait la métropole. Ils revendiquaient une évolution du statut colonial. Sans toutefois aller jusqu'à la sécession. Une large autonomie pouvait les satisfaire, pour autant que Madrid reconnaisse la place prépondérante qu'ils estimaient être la leur.
En mai 1808, la confiscation du trône des Bourbons d'Espagne par Napoléon, et l'installation à Madrid de son frère Joseph, vont déclencher des revendications plus radicales. Dans un premier temps, réagissant comme les provinces de la Péninsule, les colonies ont créé des juntes vouées au combat contre José Primero, "l'usurpateur", et au soutien de Ferdinand VII, le seul roi légitime à leurs yeux. En moins de deux ans, sous l'influence de dirigeants marqués par la philosophie des Lumières, ces juntes vont adopter une ligne de conduite plus libérale. Elles ne vont pas tarder à exiger l'indépendance. Avec prudence, car elles ne souhaitent pas voir se reproduire les excès qui ont marqué la Révolution française.
Les indépendantistes ne présentent pas un front uni. Inspirés par le radicalisme politique des révolutions américaine et française, les libéraux aspirent à une société progressiste et laïque. Favorables à la liberté des échanges, ils militent pour un régime républicain, dans le cadre d'un système fédéral laissant une large autonomie aux provinces. Ils feront généralement appel aux vétérans français pour l'encadrement des armées nationales, et à des bailleurs de fonds américains pour leur soutien logistique.
Des éléments plus modérés, conservateurs, défendent l'idée d'un État fort, centralisé, soutenu par l'Église et par l'armée qu'ont formée les Espagnols. Souhaitant continuer à vivre sous un régime monarchique, ils rechercheront l'appui politique de la Grande Bretagne, et ils seront favorables à la désignation de princes issus des grandes dynasties européennes pour régner sur les futures nations indépendantes.
Qu'ils soient libéraux ou conservateurs, les créoles redoutent par dessus tout de laisser la situation dériver vers les extrêmes qu'a connus Saint-Domingue. Ils s'attacheront à conserver une position dominante vis-à-vis des noirs, des mulâtres, des amérindiens et des métis, et ils cantonneront les étrangers qu'ils recruteront à des niveaux de responsabilité qui ne leur fassent pas ombrage.
La rupture des relations maritimes avec la métropole, consécutive à la destruction de la flotte espagnole à Trafalgar le 21 octobre 1805, va être déterminante dans le développement de la marche vers l'émancipation des colonies américaines. Elle ne va faire qu'accroître l'hostilité des créoles envers une administration coloniale qu'ils jugent incapable d'assurer un fonctionnement normal des services. Manifestant le désir d'accéder aux postes de responsabilité, jusqu'alors confisqués par les péninsulaires, les créoles revendiquent aussi la liberté du commerce extérieur. Toutefois, quels que ce soient leurs souhaits d'émancipation, ils veulent éviter les débordements qui ont conduit Saint-Domingue à la ruine.
Francisco de Miranda est considéré comme le père du mouvement indépendantiste. Ce vénézuélien, général français de la Révolution, était à Fleurus et à Jemmapes. Il a son nom inscrit sur l'Arc de Triomphe de l'Étoile. Il mourra en prison à Madrid, trahi par les siens, un groupe d'officiers auquel appartenait Simón Bolivar. Créole lui aussi vénézuélien, ce dernier, né à Caracas en 1783 dans une famille aisé, a voyagé en Europe, notamment en France où il se trouvait lors du sacre de Napoléon. Il est célébré comme le libérateur du Venezuela et de la Colombie. L'Argentin José de San Martín s'est battu contre les Français en Espagne, de la guerre des Pyrénées à Bailén et à La Albuera, où il servait sous les ordres de l'Anglais Beresford. De retour dans son pays en 1812, il sera le libérateur du Chili et du Pérou. Un autre Vénézuélien, José de Sucre, libérera l'Équateur et la Bolivie.
En 1810, des cabildos révolutionnaires, assemblées populaires militant pour l'émancipation des colonies, siégeaient à Caracas, Carthagène, Bogota, Quito, Cuzco, Santiago, Concepción, Asunción et Buenos Aires.
Les nouveaux exilés
Joseph, le frère aîné de Napoléon, sera le premier des bonapartistes à rallier les Etats-Unis après la chute de l'Empire. Débarqué à New-York le 28 août 1815, il avait sollicité une audience auprès du Président Madison. Elle lui avait été refusée. Il était clair que sa présence sur le territoire américain ne serait tolérée que dans la mesure où il ne se livrerait à aucune activité politique. Dissimulant sa véritable identité sous le patronyme de comte de Survilliers, il achètera, début 1817, une propriété de quatre-vingt-cinq hectares dans le New Jersey, au nord de Philadelphie. Baptisée Point Breeze, elle était agréablement située sur les rives de la Delaware River. Ce sera sa résidence définitive aux États-Unis. Il y vivra avec ses deux filles, Zenaide et Charlotte. Julie Clary, son épouse, restera à Mortefontaine. Une de ses maîtresses, Annette Savage, lui donnera deux filles, dont une décédera accidentellement.
Élégant, affable, courtois, Joseph n'avait aucun mal à créer et à entretenir des amitiés dans le monde des affaires, d'autant plus qu'on le savait très riche, qu'il était généreux et de bonne compagnie. Il n'avait jamais été un foudre de guerre, et il se montrera velléitaire dans son approche du monde politique américain. Après le refus initial du Président de le recevoir, il n'insistera pas. Il se tiendra coi, décevant les plus exaltés des bonapartistes qui auraient souhaité qu'il s'engage plus ouvertement dans leurs projets. Il ne s'intéressera qu'à faire fructifier sa fortune. Agrandissant sa propriété, il l'embellira et la meublera avec raffinement. Il en profitera avec une volupté non dissimulée.
Ce sera toujours avec une grande aménité qu'il recevra les bonapartistes qui viendront le saluer. Mais à leur grand désespoir, il se gardera bien de s'investir dans leurs entreprises. Sans doute les jugeait-il chimériques. Mais il répugnait surtout à prendre des risques.
Parmi les nombreux visiteurs qu'il recevra à Point-Breeze, deux seront particulièrement assidus : le maréchal Grouchy et le général Vandamme. En 1816, avec sa circonspection habituelle, il refusera de s'engager dans l'improbable tentative de prendre la tête d'un empire mexicain. Cela consternera les promoteurs de ce projet, il est vrai un peu fumeux. Informé des différents plans visant à soustraire Napoléon de sa prison de Sainte-Hélène, il ne prendra jamais parti. Tout en compatissant sur le sort réservé à son frère, il ne fera rien de significatif pour le soulager. C'était avant tout un sybarite qui cherchait à jouir de la vie dans le luxe et la sérénité. Ce n'était pas un aventurier, même pas un intrigant.
Arrivés peu de temps après Joseph, les généraux Clauzel, Lefebvre-Desnouettes et les frères Lallemand, préconisèrent de regrouper les vétérans, de plus en plus nombreux à débarquer aux États-Unis, dans un complexe agricole, la Vine and Olive Colony, en Alabama. Trois cent quarante colons se virent allouer un lopin de terre pour y cultiver de la vigne et des oliviers. Bien que revêtu de l'apparence anodine d'une opération philanthropique, la colonie se proposait avant tout de poser les bases d'une structure capable d'accueillir Napoléon, si l'on parvenait à le faire évader de Sainte-Hélène. Soit qu'il s'y installe, comme Joseph le faisait à Point Breeze, soit qu'il y prépare une prise de pouvoir dans un État américain qui accéderait à l'indépendance, le Mexique par exemple.
À partir du printemps de 1818, La Minerve française, avait commencé à faire connaître la vie des exilés bonapartistes aux Etats-Unis, en les présentant sous une optique résolument pacifique. En faisant ressortir leur idéalisme de colons voués à l'agriculture, le quotidien parisien, dont Benjamin Constant était un des principaux rédacteurs, suscitait un élan de sympathie de la part de ses lecteurs. L'ouverture de souscriptions allait assurer le versement d'aides financières substantielles aux exilés. L'argent récolté pouvait être judicieusement investi dans des opérations militaires, et les relations quelque peu embellies de la vie des exilés ne pouvaient qu'inciter les candidats à l'émigration encore hésitants à franchir le pas.
Il était rapidement devenu évident que les autorités américaines ne toléreraient pas l'établissement sur leur territoire d'une infrastructure ouvertement militaire. Par ailleurs, les soldats colons se révélaient peu doués en agriculture. Charles Lallemand concevait alors un nouveau projet, beaucoup plus ambitieux que celui de la Vine and Olive Colony : c'était l'établissement d'un camp militaire au Texas, qui était une dépendance du Mexique, et donc territoire espagnol. La zone choisie était plus ou moins indivise, la frontière entre les Etats-Unis et la colonie n'étant pas établie avec précision. En mars 1818, sous la direction des généraux Rigaud et Lallemand, cent quarante neuf vétérans, organisés en trois cohortes, commençaient à édifier un poste militaire dans une zone déshéritée, sur les rives de la Trinity River, à une trentaine de kilomètres de la côte et de l'actuel Houston. Les effectifs atteignaient rapidement les quatre cents. Mais le camp, baptisé Champ d'asile, devait finalement être abandonné en catastrophe six mois plus tard.
Recrutement des vétérans
Pour les vétérans candidats à l'exil, il s'agissait avant tout de retrouver l'honneur perdu à Waterloo, de ne pas se laisser aller à l'oisiveté démoralisante de demi-solde, de vivre de nouveau pleinement la vie de soldat qui avait été la leur. Cela comportait des risques, ils le savaient. Ils étaient prêts à les prendre. Qu'ils aient été bannis ou congédiés sans ménagement, tous partageaient le même sentiment de rejet viscéral des Bourbons, et la même vénération pour l'Empereur. Ils cherchaient autant à œuvrer pour le retour de leur idole au pouvoir qu'à refaire leur vie.
Combattants aguerris, privilégiant la vie en campagne à toute autre forme d'activité, avides de renouer avec des aventures de conquête porteuses de gloire, ils étaient prêts à s'investir dans toute action sublimant à la fois leur idéal de fidélité à l'Empereur et leurs convictions personnelles. Dans leur grande majorité, ils étaient motivés par les idées de liberté et d'égalité héritées de la Révolution, un mépris pour tout système monarchique, et la haine de toute forme de tyrannie. Ces hommes, qui avaient combattu les insurgés en Vendée, au Tyrol, et surtout en Espagne, ne rechigneront pas à se battre aux côtés des indépendantistes, patriotes et révolutionnaires.
Juan Martín de Pueyrredón était le fils d'un commerçant basque français qui, après s'être établi à Cadiz, avait émigré à Buenos Aires. Devenu Directeur Suprême des Provinces Unies du Rio de la Plata, il va jouer un rôle déterminant pour le recrutement de vétérans français.
En 1816, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir quitter la France et l'Europe. Assez naturellement, ils vont offrir leurs services aux indépendantistes américains dont le combat contre la tyrannie et l'absolutisme les séduit. De leur côté, ceux-ci ont besoin de personnels expérimentés pour assurer la formation et l'encadrement des armées qu'ils mettent sur pied. L'expérience exceptionnelle que les vétérans de l'armée impériale ont acquise sur les champs de bataille européens, et tout particulièrement dans la Péninsule ibérique, les séduit.
Après avoir reçu le baptême du feu à Bailén, le Chilien José Miguel Carrera a participé à différentes batailles contre les Français en Espagne. Arrivé à New York à la mi-janvier 1816 pour collecter des fonds et rassembler des personnels qualifiés, il va, durant près d'un an, recruter à tour de bras ceux qui avaient été ses adversaires dans la Péninsule, et dont il connaît la valeur opérationnelle.
L'Argentin Martín Jacobo Thompson a été investi par les Provinces Unies du Rio de la Plata d'une mission identique à la sienne. Les personnels retenus par l'un et l'autre sont dirigés sur Buenos-Aires, où ils sont pris en compte et jaugés par un comité d'accueil supervisé par Puyrredón. Ils sont ensuite dirigés sur les unités en cours de formation.
Bernardino Rivadavia est chargé du recrutement pour la France et les pays voisins. Les vétérans retenus sont embarqués sur des bateaux qui desservent directement les ports d'Amérique du Sud, de préférence Buenos Aires et Montevideo. Á charge pour eux de négocier leurs contrats sur place. Certains rejoindront directement les Amériques par leurs propres moyens, souvent grâce à une aide financière qui leur sera allouée par des associations et des filières d'aide au départ, notamment quand ils seront menacés de mesures de rétorsion en raison de leurs prises de position bonapartistes trop ouvertement anti-gouvernementales.
Qu'ils rejoignent les Etats-Unis ou directement le Rio de la Plata, les vétérans doivent d'abord franchir l'Atlantique. Trouver un passage sur un bateau n'est pas facile. Il n'y a pas de ligne régulière. Ce sont de grands voiliers d'une centaine de mètres de long qui assurent la traversée en quelque trente-cinq jours. Cargos dévolus au transport de marchandises, ils n'acceptent que rarement plus d'une vingtaine de passagers, et souvent beaucoup moins. Les difficultés de l'embarquement, la limitation numérique des passages, et l'incertitude de l'accueil qui les attend outre-Atlantique découragent nombre de candidats au départ, mais elles permettent de sélectionner les plus résolus.
Combien ont-ils été à rejoindre les rangs des indépendantistes ? Des chiffres plus ou moins fantaisistes ont été avancés. Celui de cinq mille semble raisonnable. Pour donner un ordre de grandeur, précisons que les premiers allocataires de la Vine and Olive Colony étaient trois cent quarante. Les effectifs de Champ d'asile ont atteint les quatre cents avant le démontage du camp, alors qu'au même moment un autre détachement était engagé au Mexique.
Sur un panel de cent cinquante vétérans dont la biographie a été plus particulièrement épluchée pour la préparation de "Soldats de Napoléon aux Amériques", on compte 32% de sous-officiers, 40% de sous-lieutenants et lieutenants, 20% de capitaines, et 8% d'officiers supérieurs et généraux.
Les motivations des exilés étaient multiples et complexes. Pour la plupart d'entre eux, il s'agissait de fuir la France de la Restauration par refus de servir le nouveau régime, et parce qu'ils s'estimaient victimes d'ostracisme. Il y avait aussi l'attrait de l'aventure exotique, exaltée par le romantisme de l'époque. Nombreux étaient ceux qui pensaient qu'il fallait se rapprocher de Sainte-Hélène pour tenter de soustraire Napoléon à ses geôliers, et, pourquoi pas, créer un nouvel empire aux Amériques. S'ils ont, pratiquement tous, rejoint les indépendantistes latino-américains, c'est parce qu'ils ont estimé pouvoir partager les mêmes idéaux politiques que ceux qui les avaient guidés quand ils servaient dans l'armée impériale.
Il ne fait pas de doute que l'appartenance de plusieurs de ces vétérans à la maçonnerie, toutes obédiences confondues, a joué un rôle important dans leur adhésion aux mouvements indépendantistes, libéraux et nationalistes de nature.
Opération Sainte-Hélène
En dépit de la sévérité avec laquelle Hudson Lowe surveillait son prisonnier et filtrait sa correspondance, des lettres et des messages de ses fidèles et de sa famille continuaient à tenir Napoléon informé de ce qui se tramait en Europe et aux États-Unis pour tenter d'écourter son séjour à Sainte-Hélène. La presse britannique, qu'il pouvait lire avec six à huit semaines de retard, lui permettait de suivre l'évolution de la situation au Royaume-Uni. Il y comptait quelques partisans, tel Lord Holland, le chef du parti libéral Whig, qui intervenait régulièrement avec vigueur, devant la chambre des Lords, pour demander qu'il soit traité avec dignité.
Napoléon pensait que l'accession au trône de la princesse Charlotte entraînerait un retour des Whigs au gouvernement. Lord Holland deviendrait alors Premier ministre, ce qui pourrait assurer sa libération et son retour en Europe. Le 21 juin 1817, il confiait à Gourgaud : "Si Lord Holland entrait au ministère, peut-être me rappellerait-on en Angleterre, mais ce sur quoi il faut le plus espérer, c'est sur la mort du prince régent, qui mettra sur le trône la petite princesse Charlotte. Elle me rappellera." Malheureusement pour lui, Charlotte mourrait en couches le 6 novembre 1817.
Il ne sera plus dès lors question de spéculer sur d'hypothétiques retournements politiques, mais d'engager des actions de force pour aller chercher l'Empereur sur son île. Dès 1816, Lord Cochrane, un de ses admirateurs et supporters britanniques, avait commencé à élaborer des plans pour l'arracher à Sainte-Hélène. Tout comme les anciens officiers de l'armée impériale, avec lesquels il œuvrait déjà pour l'indépendance des colonies espagnoles, l'amiral pensait que Napoléon pourrait prendre la tête d'un empire regroupant certaines d'entre elles, une fois leur indépendance acquise. La mort de l'Empereur, en 1821, mettra un terme à cet ambitieux projet.
Napoléon n'écartait pas la solution d'un coup de main militaire. En 1804, il avait envisagé d'envoyer Ganteaume s'emparer de Sainte-Hélène avec un groupe naval constitué de deux frégates, deux brigantins et deux bâtiments transportant un corps de débarquement. Fin 1816, une action de ce type paraissait toujours réalisable. Mais pour concevoir, monter et exécuter une opération de cette ampleur, il aurait fallu un responsable, un chef capable de prendre des décisions et de les imposer. Il n'y en aura pas.
Parmi les projets plus ou moins fumeux qui seront concoctés, l'un sort de l'ordinaire. En mars 1817, la province de Pernambuco, située au nord-est du Brésil, se soulevait contre le pouvoir central de Rio de Janeiro. Les insurgés instauraient une république. Pour consolider leur indépendance, ils dépêchaient à Philadelphie un émissaire chargé obtenir le soutien politique des autorités américaines, d'acheter des armes et de recruter des mercenaires. Cet envoyé spécial s'empressait de prendre contact avec les exilés bonapartistes, notamment Joseph, Clauzel, les frères Lallemand, Lefebvre-Desnouettes et Paul Latapie.
Les Français se montraient d'autant plus intéressés qu'à cinq cent cinquante kilomètres au large de Recife, la capitale de Pernambuco, se trouvait le petit archipel de Fernando do Noronha, dont l'île principale était la terre habitée la plus proche de Sainte-Hélène. Sa situation géographique exceptionnelle la désignait tout naturellement pour qu'y soit installée la base de départ d'une opération de sauvetage.
Selon un plan rapidement esquissé, un coup de main devait être effectué sur Longwood par un commando qui serait débarqué clandestinement à Sainte-Hélène. Il bénéficierait du soutien d'un corps de débarquement. Sir Thomas Cochrane devait rassembler les moyens maritimes nécessaires pour le transport des troupes qui seraient aux ordres du général Michel Brayer, alors engagé en Argentine et au Chili. L'ensemble des moyens seraient préalablement regroupés à Fernando do Noronha.
Un détachement précurseur d'une soixantaine d'hommes quittait Philadelphie, début juin 1817, avec Latapie, sur un bâtiment naviguant sous pavillon américain. Le 29 août, il touchait Baía Formosa, un mouillage situé à une cinquantaine de kilomètres de Natal, dans le Rio Grande do Norte. En mettant pied à terre, Latapie apprenait que l'insurrection avait été maîtrisée. La république de Pernambuco n'existait plus.
Cela n'arrêtait pas le bouillant colonel. Après différents épisodes plus cocasses que périlleux, il finissait par être arrêté par les Portugais. Accusé d'être un mercenaire à la solde des Américains, il tentait de se dédouaner en déclarant qu'il n'était pas venu à Pernambuco pour soutenir les républicains, mais pour effectuer une mission de reconnaissance et d'évaluation à la demande de Joseph Bonaparte, en sa qualité d'ancien roi d'Espagne et des Indes.
La situation se compliquait lorsqu'un navire américain chargé d'armes et de munitions arrivait de New York. Des membres de l'équipage avouaient que la cargaison était destinée à soutenir une attaque sur Sainte-Hélène. En janvier 1818, le secrétaire du consul américain, un Danois qui avait servi dans la marine impériale, était à son tour interrogé par les Portugais. Il déclarait que Latapie lui avait affirmé que "dix mille réfugiés français aux États-Unis sont prêts à participer au sauvetage de Napoléon à Sainte-Hélène, opération pour laquelle ont été collectés plus d'un million de dollars".
L'arrivée de nouveaux Français était signalée dans le Ceará, une province du nord du Brésil, et les Portugais commençaient sérieusement à s'inquiéter de la tournure prise par les événements. Ces nouvelles étant diffusées par les journaux européens, de nombreux vétérans bonapartistes cherchaient à rejoindre le Brésil pour participer à l'opération que l'on prétendait être en cours de préparation. Les chancelleries française et britannique exigeaient alors des autorités de Rio que soient prises des mesures drastiques pour empêcher toute tentative de ce genre à partir du littoral brésilien.
Latapie finissait par reconnaître qu'il était bien venu à Pernambuco pour monter une opération sur Sainte-Hélène. Dans le compte-rendu qu'il adressera à Paris, M. de Malher, le consul de France à Rio, précisera que, dans sa déposition, le colonel avait déclaré : "Pour réussir le débarquement sur l'île et tromper la vigilance de la croisière anglaise et des postes d'observation, plusieurs petits bateaux à vapeur avaient été préparés. Ils devaient être transportés groupés sur des bâtiments plus grands, et mis à l'eau à distance convenable pour rejoindre les caps de l'île."
La France demandera l'extradition de Latapie et de ses amis. Les Portugais se contenteront de les déporter au Portugal, et ils seront libérés à la frontière espagnole. La tentative de sauvetage avait fait long feu.
C'est l'Américain Fulton, un génial inventeur, qui avait mis au point la technique de la propulsion à vapeur pour les bateaux. C'est ce même Fulton qui avait tenté de vendre à Bonaparte, Premier consul, un propulseur sous-marin de son invention. Son Nautilus avait un équipage de trois hommes, dont deux pédalaient pour assurer la propulsion de l'engin en submersion. En surface, il déployait une voile de type cerf-volant (une voile de kite-surf, dirait-on de nos jours). La réserve d'air qu'il embarquait permettait à l'équipage de tenir quatre heures trente en plongée. Il était aussi équipé d'un tube snorkel en cuir imperméabilisé, qui permettait d'assurer une alimentation en air directe.
L'attaque d'un bâtiment ennemi se faisait en se positionnant sous sa coque en bois, sur laquelle le troisième homme d'équipage fixait un piton auquel était accrochée une charge de poudre de dix à deux cents livres. L'explosion était déclenchée à distance, lorsque le sous-marin était hors de danger, par un système filaire relié à la charge. Quand le fil était tendu, la charge explosait. Le submersible était d'une conception remarquable pour l'époque, mais les essais n'avaient pas été concluants, car il prenait l'eau de toutes parts. Jugeant le projet farfelu, Napoléon avait renoncé à donner suite.
Corsaires du golfe du Mexique
En 1803, une escadre française avait été drossée par la tempête sur la côte nord-américaine. Les bâtiments échoués avaient été brûlés, pour que les Anglais ne puissent pas les récupérer. Plusieurs des marins rescapés du désastre étaient restés bloqués aux États-Unis. Parmi eux se trouvait Jérôme, le plus jeunes des frères Bonaparte.
Louis Michel Aury était timonier à bord de son bâtiment. Malgré son jeune âge, il s'était résolument lancé dans la flibuste. Au bout d'une dizaine d'années, fort de l'expérience acquise, et riche des moyens qu'il avait pu rassembler, il allait se mettre à la disposition des indépendantistes du Golfe du Mexique. Capitaine corsaire muni de lettres de course, arborant le pavillon de l'éphémère République de Carthagène, puis celui des Provinces unies du Rio de la Plata, il interviendra au Mexique, et il sera le premier gouverneur du Texas. Il opérera ensuite en Nouvelle-Grenade, au Venezuela, en Colombie, à San Andrés, à Santa Catalina, ainsi qu'en Amérique centrale, au Honduras, au Nicaragua et au Guatemala.
Quand il n'assurait pas le transport de troupes de débarquement, le commodore Aury harcelait les bâtiments et convois espagnols. Marin exceptionnel et remarquable meneur d'hommes, il est mort prématurément, en 1821, à Old Providence, en pleine gloire, à l'âge de 33 ans, des suites d'une banale chute de cheval.
Une belle brochette d'anciens marins français devenus capitaines corsaires ont servi sous ses ordres. Rescapés, pour la plupart, de la tempête de 1803, ils se sont illustrés dans les guerres d'indépendance : Alexandre, Belluche, Bernard, Bertmon, Bideau, Collot, Courtois, Diron, Dubouil, Du Cayla, France, Joly, Lauminet, Monier, Sauvinet....
Officier de marine ayant servi à Saint-Domingue, Hippolyte Bouchard aura, quant à lui, une destinée singulière. Recruté en Argentine comme lieutenant dans le régiment de grenadiers à cheval de San Martín, il rejoindra la marine pour se faire corsaire en 1815. Avec le navire espagnol qu'il capturera, il fera un tour du monde qui durera trois ans. Ayant rejoint l'Expedición Libertadora de San Martín, il assurera les transports de troupe et les débarquements au Pérou. Il est mort assassiné, en janvier 1837, dans la plantation que lui avait offerte le gouvernement péruvien.
Gustave Villaret commandera l'expédition de Bolivar au Venezuela en 1816. Prunier et Soyez feront partie de l'état-major de la première flotte du Pérou indépendant. Jean-Joseph Tortel sera le premier chef de la marine chilienne en 1818.
Au Venezuela, en Floride et au Mexique
Officier de cavalerie exilé à New-York, Maurice Persat sera le major-général d'Aury quand celui-ci débarquera à Amelia, en juin 1817. L'île est située au nord de la Floride, qui était alors une colonie espagnole. L'opération avait été commanditée par des Américains, mais le gouvernement des États-Unis refusera de la soutenir, la jugeant prématurée.
Persat servira auprès des Vénézuéliens et des Colombiens jusqu'en mai 1819. Après un séjour en Grèce et en Turquie, il rejoindra l'Espagne où il se battra contre l'armée française du duc d'Angoulême. Il reviendra aux Amériques d'octobre 1824 à mai 1827. De retour en France, il intègrera l'armée d'Afrique en 1830, et il restera en activité jusqu'en 1849.
Pierre Labatut est, quant à lui, un officier à la carrière atypique et auréolée de mystère. Recruté par Miranda, il prenait, en 1812, le commandement des milices de Carthagène. Bolivar était alors sous ses ordres. En janvier 1813, Labatut s'emparait de Santa Marta, un port important situé au nord-est de Carthagène. Mais il ne parvenait pas à s'y maintenir. Il devait même, en décembre 1815, abandonner la place dont se saisissait Pablo Morillo, le général que Ferdinand VII avait dépêché aux Amériques, avec quelque treize mille hommes de renforts. Replié aux Cayes de Haïti, il participera à la préparation d'une expédition au Venezuela.
Labatut n'a guère laissé de traces. Tout au plus sait-on qu'il a été intercepté par les Anglais au large de Corfou en 1805, puis fait prisonnier à Cadix en juin 1808. Peut-être était-il un agent secret dissimulant sa véritable identité et sa personnalité sous des légendes de couverture. Voire un de ces chargés de mission que l'Empereur avait dépêchés en Amérique Latine pour tenter de convaincre les autorités coloniales espagnoles de reconnaître son frère Joseph comme nouveau souverain des Espagnes et des Indes.
Labatut réapparaîtra au Brésil, en juillet 1822, pour prendre la tête de l'Armée Pacificatrice, avec le grade de général de brigade.
L'armée des Andes
En 1816, seul le vice-royaume du Rio de la Plata a échappé à la reconquête des armées de Ferdinand VII. Lima demeure le centre névralgique de la puissance militaire espagnole dans le sud du continent. L'indépendance des colonies ne sera acquise que lorsque ce point fort stratégique sera neutralisé. Buenos Aires est la voie la plus directe pour atteindre Lima, mais le passage en force par le Haut Pérou s'avère impossible.
José de San Martín imagine alors d'attaquer le Pérou depuis le Chili, par la mer. Dans ce but, il rassemble à Mendoza, au pied oriental des Andes, une armée composée d'unités argentines et d'éléments chiliens qui viennent d'être chassés de leur pays par les Espagnols. Il se propose de revenir en force au Chili en franchissant les Andes, puis de débarquer au Pérou. La plupart des vétérans français qui rejoindront Buenos Aires dans le courant de l'année 1816 seront dirigés sur Mendoza pour être affectés à l'encadrement des unités en cours de création. Les autres seront engagés en protection et diversion face au Haut-Pérou.
San Martín a attendu l'été austral pour effectuer le franchissement de la cordillère dans les meilleures conditions. Le 6 janvier 1817, l'armée des Andes se met en marche. Trois mille fantassins, un millier de cavaliers et d'artilleurs, et quatorze cents supplétifs se lancent à l'assaut de la chaîne, avec seize cents chevaux et dix mille six cents mules. Ils emmènent avec eux sept cents têtes de bétail pour nourrir les troupes, ainsi que des vivres pour quinze jours.
Il n'y a pas de routes, seulement quelques sentiers muletiers au tracé incertain et à l'aménagement rudimentaire. Toute forme de charroi est impossible : la logistique ne peut être acheminée qu'à dos de mule. Vu de la pampa argentine, on ne croit distinguer aucune rupture de pente avant la crête qui marque la ligne de partage des eaux entre l'Atlantique et le Pacifique. Pourtant, que de ravins à franchir, de versants abrupts à escalader ! L'Aconcagua domine l'ensemble du haut de ses 6 969 mètres.
Le Chilien a judicieusement choisi d'effectuer le franchissement du gros de l'armée en empruntant deux cols : sans trop disperser ses forces, il peut ainsi donner plus de souplesse à la manœuvre, et se garantir contre les mauvaises surprises pouvant venir tant du terrain que de l'ennemi dont il connaît mal la position. Les quatre compagnies du 8e bataillon d'infanterie, aux ordres du lieutenant-colonel Ambroise Cramer, forment, avec une centaine de cavaliers, l'escorte de San Martín. Antoine Arcos, un Andalou qui a servi dans l'armée impériale en Espagne, libère par un assaut impétueux le col qui permet au gros de l'armée de dévaler sur le versant chilien.
L'armée des Andes a payé cher le franchissement de la cordillère : près de la moitié des chevaux et des mules ont péri en escaladant le difficile versant oriental de la montagne sous de violentes averses de pluies estivales. Descendant des cols de Los Patos et de Portillo, les troupes de San Martín se regroupent à Los Andes le 12 février 1817.
Les Espagnols les attendent au débouché d'un vaste plateau dénudé situé immédiatement à l'est de l'hacienda de Chacabuco, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Santiago. Le sort de la bataille reste longtemps incertain. Ayant l'avantage du nombre, et le terrain s'y prêtant, San Martín a décidé de prendre son adversaire, Francisco Marcó del Pont, en tenailles, avec la division Soler à l'aile droite, et la division O'Higgins à l'aile gauche. Bien que la progression de ce dernier soit plus difficile en raison de la nature du terrain, la distance qu'il doit parcourir est plus courte.
Se trouvant être ainsi le premier à prendre contact avec le gros des forces espagnoles, O'Higgins hésite sur la conduite à tenir. S'il attaque, il ne peut pas compter sur l'intervention de Soler qui est encore trop loin. S'il tente de reculer, il risque de provoquer une avance des Espagnols et de se faire sérieusement bousculer. Ambroise Cramer force la décision en lui demandant instamment de jeter toute son infanterie dans un assaut à la baïonnette de la gauche ennemie. Le Français a vu juste. Exemplaire de détermination, il entraîne les fantassins noirs du 8e bataillon dans une charge dévastatrice qui culbute l'adversaire. Déstabilisé, pliant sous le choc, celui-ci décroche, reflue et se disperse. Les Espagnols sont en déroute. Victorieuse, l'Armée des Andes entre triomphalement à Santiago.
Brayer et San Martín
En décembre 1816, Michel Sylvestre Brayer, un brillant général de Napoléon, débarque à Buenos Aires avec un contingent de vétérans français en provenance des États-Unis. Pueyrredón le destine à être le chef d'état-major de San Martín. Arrivé trop tard pour effectuer la traversée des Andes avec lui, il le rejoint à Santiago du Chili. Quoique corrects, les rapports entre les deux hommes ne seront jamais chaleureux.
En décembre 1817, Brayer monte une attaque sur Talcahuano, port par lequel continuent à arriver des renforts espagnols. C'est un échec, mais il ne lui est pas directement imputable. Trois mois plus tard, San Martín, qui manifeste une méfiance de plus en plus prononcée à son égard, l'accusera de n'avoir pas su gérer la "Sorpresa de Cancha Rayada", une humiliante défaite subie par l'armée des Andes que les Espagnols repoussent vers le nord.
Démis de son commandement, ulcéré par l'attitude du commandant en chef à son égard, Brayer rejoindra Buenos Aires, puis Montevideo où il retrouvera Carrera. C'est celui-ci qui l'avait recruté aux Etats-Unis. Il était devenu son ami, mais il était aussi l'ennemi juré de O'Higgins et de San Martín. Après quelques velléités de complot à ses côtés, Brayer rentrera en France en 1821.
Le général ne méritait pas le traitement déshonorant que lui a infligé San Martín. Certes, les deux hommes avaient des personnalités foncièrement différentes, la flamboyance du Français contrastant avec la retenue dont faisait preuve l'Argentin. Mais là n'était pas l'essentiel.
Anglophile, San Martín entretenait des relations étroites avec les services britanniques. Ses correspondants l'avaient informé que, selon des renseignements qu'ils estimaient fiables, Brayer n'occupait auprès de lui qu'une position de circonstance, pour ne pas dire de couverture. En réalité, lui avaient-ils confié, le général devait prendre la tête de vétérans français qui avaient été dirigés sur le Rio de la Plata pour lancer sur Sainte-Hélène, le moment venu, une opération de libération de Napoléon. Lorsque le feu vert serait donné, il fallait que San Martín s'attende à un départ, et donc à une défection, non seulement de Brayer, mais aussi de la majorité des Français débarqués à Buenos Aires et Montevideo. Cela rejoint la thèse de ce qui a été précédemment évoqué au sujet de l'action qui aurait été envisagée à partir de Fernando de Noronha.
Officier de cavalerie comme son père, Lucien Brayer avait été recruté en même temps que lui par Carrera. Lieutenant dans le Régiment de grenadiers à cheval de l'armée des Andes, il se distinguera à Maipú, victoire décisive que les indépendantistes remporteront sur les Espagnols. Subissant le contrecoup de la mise à l'écart du général, il devra quitter l'Armée des Andes, comme d'autres officiers français, et retourner dans le Rio de la Plata. Promu colonel, il commandera un régiment de cavalerie en Uruguay.
En campagne au Chili
Au Chili comme en Argentine, les indépendantistes avaient du mal à recruter des fantassins : l'infanterie n'attirait ni les créoles ni les métis, qui avaient tous la passion du cheval et étaient d'excellents cavaliers. San Martín avait dû faire appel à des noirs, esclaves et hommes libres. La quasi totalité des soldats des trois bataillons d'infanterie de l'armée des Andes, d'un effectif de huit cents hommes chacun, étaient des noirs et des mulâtres. Les officiers, une trentaine par bataillon, ainsi que les sous-officiers, étaient tous blancs.
Les unités noires seront souvent considérées, à tort, comme le maillon faible des armées patriotes. Compte tenu de leur origine servile, les recrues n'étaient pas jugées fiables. Par ailleurs, le commandement de ces hommes n'avait pas la côte auprès des officiers créoles. Les Français, qui n'avaient pas les mêmes préjugés que leurs camarades latino-américains, réussiront remarquablement bien à leur tête. Ce sera tout particulièrement le cas d'Ambroise Cramer et de Georges Beauchef qui lui succédera à la tête du 8e bataillon.
Officier de cavalerie recruté par Thompson aux États-Unis, Beauchef avait rejoint Buenos Aires avec une vingtaine d'autres officiers et sous-officiers. En mars 1817, il intégrait l'Académie militaire qui venait de s'ouvrir à Santiago du Chili. Lieutenant, il était l'adjoint d'Antoine Arcos, le directeur de l'établissement qui s'était illustré lors du franchissement des Andes. Un autre cavalier, le lieutenant Félix Marie Deslandes, ainsi que le sergent Guillaume Lebas et quelques Français feront équipe avec lui. Jeunes, dynamiques, expérimentés, ils vont, sous l'impulsion de Beauchef, qui en sera l'animateur principal, devenir un remarquable outil de formation des cadres de la nouvelle armée chilienne.
Beauchef se distinguera à Talcahuano, où il sera blessé à la tête du valeureux 8e Bataillon. Commandant des forces de débarquement à Valdivia, il jouera un rôle déterminant dans la conquête de Chiloé, le dernier bastion espagnol du Chili. Il a laissé dans ce pays le souvenir vivace d'un brillant soldat et d'un remarquable meneur d'hommes.
La plupart des vétérans français ont participé à la bataille de Maipú qui, le 5 avril 1818, a été une victoire décisive remportée sur les Espagnols. Ce fut notamment le cas de Benjamin Viel, un officier de cavalerie recruté par Rivadavia. Colonel en 1823, il commandera le Régiment des Grenadiers à cheval lors des campagnes dans le sud du Chili. N'hésitant pas à prendre des positions politiques, il sera deux fois contraint de s'exiler au Pérou. Naturalisé chilien, et finalement réintégré dans l'armée chilienne en 1841, il terminera général en 1851.
Recrutés par Rivadavia, les deux frères Bruix étaient arrivés à Buenos Aires en 1817. Affectés au Régiment de grenadiers à cheval de l'armée des Andes, ils avaient combattu à Cancha Rayada et à Maipú. En janvier 1819, lors d'un accrochage qui se déroulait à Bio Bío, dans l'arrière-pays de Concepción, les deux frères assuraient la protection d'un important groupe de civils qui tentaient de franchir une rivière sous le feu ennemi. Eustache, porte drapeau de l'escadron que commandait Alexis, son frère cadet, était tué dans l'escarmouche. Alexis participera aux campagnes du Pérou et de l'Équateur, se distinguant notamment à Junín et à Ayacucho. Il est mort à Lima en 1826.
Le chef de bataillon Joseph-Albert Bacler d'Albe avait rejoint Buenos Aires en décembre 1816, en même temps que Brayer. Topographe, il se distinguera à Chacabuco, à Talcahuano et à Maipú. Au Pérou, comme il l'avait fait au Chili, il se signalera par la précision et la clarté de ses relevés, ainsi que par sa science de l'aménagement des défenses de places fortes. Il serait mort de la fièvre jaune, à Valparaiso, en 1823. Ou peut-être en France où il serait rentré en 1824, après la campagne de Chiloé qu'il aurait faite auprès de Beauchef.
Au Pérou
Les campagnes du Pérou et de Grande Colombie seront marquées par la mésentente entre San Martín et Bolivar, deux chefs charismatiques, aux personnalités et au tempérament très différents, pour ne pas dire diamétralement opposés. De nombreux vétérans français feront partie de l'Expedición Libertadora de San Martín qui, en août 1820, débarquera à Pisco, au sud de Lima. La plupart serviront ensuite dans l'Armée de Bolivar.
Officier de cavalerie recruté par Rivadavia, Frédéric de Brandsen avait embarqué, à Calais, avec plusieurs officiers et sous-officiers français. Débarqué directement à Buenos Aires, il avait rejoint l'armée de San Martín au Chili, où il avait participé à la campagne du Bio Bio. San Martín, qui l'appréciait beaucoup, lui confiera le commandement du Régiment de hussards de la légion péruvienne. Á la tête de cette unité, il participera à plusieurs campagnes au Pérou, se distinguant notamment à Zepita, le 25 août 1823. Situé sur la rive sud du lac Titicaca, le champ de bataille est à 3850 mètres d'altitude.
Après le départ de San Martín, il servira dans l'Armée unie de Bolivar. Son ralliement à un adversaire politique de José de Sucre lui vaudra d'être jeté en prison. Bolivar se contentera de le condamner à l'exil en raison des services exceptionnels rendus à la cause de l'indépendance. De retour en Argentine, Brandsen trouvera une mort héroïque au combat, à Ituzaingo, à la tête de son régiment de cavalerie, en février 1827.
Exilé aux États-Unis, Pierre Raulet avait participé à l'expédition de Paul Latapie au Brésil. Ayant échappé à l'arrestation, il avait rejoint le Chili où il fera campagne en 1818. Il servira ensuite au Pérou, où il commandera un régiment de cavalerie péruvien, d'abord dans l'armée de San Martín, puis dans celle de Bolivar.
En Grande Colombie
Bolivar estimait qu'en réalisant l'indépendance il fallait à tout prix éviter le morcellement des colonies, et privilégier la constitution de vastes ensembles politiques, à l'image de ce qu'avaient réalisé les Etats-Unis. Le 7 août 1819, la victoire qu'il remportait sur les Espagnols, à Boyaca, lui ouvrait la route de Bogota. Dès lors, il va s'attacher à gagner de vitesse San Martín qui débarquait en septembre 1820 au Pérou.
Les deux Libérateurs partageaient certes la même conception unitaire de l'après-indépendance, mais leurs objectifs personnels étaient singulièrement différents : San Martín avait une vision politique, généreuse, de l'avenir des nouveaux États ; Bolivar était surtout motivé par la recherche d'un pouvoir personnel. Lorsqu'ils se rencontreront en tête-à-tête à Guayaquil, le 26 juillet 1822, San Martín surprendra ses fidèles partisans en s'effaçant devant Bolivar, lui laissant les mains libres pour la réalisation d'une Grande Colombie.
Déjà, le 24 mai 1822, la victoire de Pichincha, qui s'était déroulée à 3500 mètres d'altitude sur les pentes redressées d'un volcan, lui avait livré Quito.
Après le départ en catimini de San Martín, les vétérans napoléoniens qui servaient sous ses ordres avaient retrouvé ceux qui avaient rejoint Bolivar directement aux Caraïbes, les uns et les autres restant dans leurs unités respectives.
Sous les ordres du général Miller, qui commandait la division de cavalerie, Pierre Raulet, sera engagé dans différentes batailles. Le 6 août 1824, il s'illustrait dans un combat de cavalerie d'anthologie, à Junín, sur un plateau situé à 4100 mètres d'altitude. Benjamin Viel commandait l'avant-garde.
Le 9 décembre 1824, toujours à la tête de son régiment de cavalerie, Raulet participait à la bataille d'Ayacucho. Portant l'estocade à l'armée espagnole, José de Sucre la contraignait ce jour-là à la capitulation. Cette bataille marquait la fin du vice-royaume du Pérou.
José de Sucre avait été élu président à vie de la Bolivie en 1826. Cet État avait été créé en l'honneur de Bolivar, qui n'avait pas apprécié le geste, car il ne correspondait pas à sa conception d'une Grande Colombie. Auréolé de ses victoires, le jeune général avait pris goût à la politique : en 1830, il démissionnait pour pouvoir se présenter aux élections présidentielles colombiennes. Il sera assassiné, le 4 juin 1830, à Berruelos. Il n'avait que trente-cinq ans.
Lorsque la Grande Colombie tentera d'annexer le Pérou par la force des armes, le colonel Raulet se battra du côté péruvien. Il sera mortellement blessé à Portete de Tarqui, le 27 février 1829.
Ce rapide survol des principales batailles livrées pour et autour de la Grande Colombie, et auxquelles de nombreux vétérans napoléoniens ont participé, donne une idée de ce qu'a pu être la vie hasardeuse qu'ils ont menée, et les choix politiques qu'ils ont parfois dû faire, que ce soit dans les rangs de l'armée de San Martín ou de celle de Bolivar.
Bolivar
Les rapports des vétérans français avec Bolivar ont toujours été ambigus. Ils lui reprochaient notamment le traitement qu'il avait réservé à Francisco de Miranda en 1812, et plus précisément de l'avoir carrément livré aux Espagnols.
Un de ceux qui l'ont bien connu est Villaume Ducoudray-Holstein. Ce colonel au passé sulfureux s'était expatrié aux États-Unis, d'où il avait rejoint Aury. Ayant été, pendant deux ans, le chef d'état-major de Bolivar, il lui consacrera un livre, les "Mémoires de Simón Bolívar" qui sera publié à Boston en 1829, puis à Londres en 1830, avant le décès de l'auteur survenu le 17 décembre 1830. Une traduction en français, d'ailleurs incomplète, sera faite en 1831. Ce n'est toutefois qu'en 2010 que le livre sera édité en espagnol. D'une grande richesse documentaire, l'ouvrage rapporte des faits et dévoile des comportement du Libérateur qui n'ont, dans l'ensemble, pas été remis en question par les analyses critiques publiées dans les années qui ont suivi sa parution.
Rares étaient les Latino-Américains qui avaient lu les versions anglaises et françaises. Deux siècles se sont pratiquement écoulés avant qu'ils ne découvrent que, selon Ducoudray-Holstein, "Simón Bolívar était vaniteux, arrogant, coureur de jupons, poltron (...) Mince, de petite taille, les joues creuses, le visage d'un brun cuivré, les yeux enfoncés dans les orbites (...) à 31 ans, il en paraissait soixante cinq (...) Passant sa vie dans son hamac, il ne s'intéressait à rien, si ce n'est aux questions militaires et de gouvernement. La danse et l'amour étaient ses distractions favorites. (…). Ses défauts prédominants sont l'ambition, la vanité, la soif d'un pouvoir absolu et indivisible et une grande duplicité. Il est très rusé et il comprend bien mieux la nature humaine que tous ses compatriotes. Habilement, il retourne en sa faveur tout ce qui peut l'avantager, et il ne ménage aucun effort pour gagner à sa cause ceux qui peuvent lui être utiles."
Le commandant Persat partage cette opinion. Mais Jean-Louis Michel Perou de Lacroix Massier s'est montré plus réservé. Général de Napoléon, il avait quitté la France en 1814 pour la Nouvelle Grenade. De 1814 à 1821, il sera le major-général et le secrétaire privé d'Aury. Á ce poste, il allait acquérir une excellente connaissance du milieu indépendantiste de Colombie, notamment de l'éphémère république de Carthagène, ainsi que du Venezuela. Devenu le principal collaborateur de Bolivar, il sera son fidèle confident. Déporté aux Antilles à la mort du Libérateur, il tentera un retour en 1835. Ce sera un échec. Rentré en France après avoir tout perdu, il se suicidera en janvier 1838.
Un autre Français a fidèlement servi Bolivar. Blessé à Waterloo, alors qu'il n'avait pas encore vingt ans, Charles Éloi Demarquet l'avait rencontré à la Jamaïque. Devenu son aide de camp, il restera auprès de lui jusqu'à sa mort.
En Uruguay et au Paraguay
Dans le Rio de la Plata, les Argentins vont se trouver confrontés aux royalistes espagnols qui occupaient le Haut Pérou, et aux Brésiliens qui voulaient s'emparer de l'Uruguay.
Sous-officier de la Vieille Garde recruté par Rivadavia comme lieutenant, Alexandre Danel avait rejoint Buenos Aires en 1817. Engagé dans le Haut-Pérou, il était promu capitaine au feu, fin 1818, puis chef d'escadron après la bataille de Cañada de la Cruz. Á partir de 1821, il participera à la guerre contre le Brésil pour le contrôle de la Bande Orientale, se distinguant notamment à Ituzaingó, bataille qui devait coûter la vie à Brandsen.
Sous les ordres de Juan Galo Lavalle, qu'il continuera à servir fidèlement, il sera engagé dans divers épisodes de guerre civile. En octobre 1841, lorsque son chef sera sommairement exécuté par des irréguliers, à San Salvador de Jujuy, il décidera de ramener sa dépouille de Bolivie en Argentine. N'ayant pas les moyens de la momifier, il dépouillera le squelette de ses chairs et le déposera dans la cathédrale de Potosi.
En 1853, âgé de 64 ans, il se signalera encore en défendant Buenos Aires. En 1861, il participera activement au transfert des restes du général Lavalle dans un mausolée du cimetière de la Recoleta, à Buenos Aires. Mort en 1865, il aura pris part à vingt-quatre combats et cinq sièges dans les rangs de l'armée argentine.
En Amérique centrale
En 1827, Francisco Morazán, né au Honduras de père corse, prenait la tête d'un mouvement de caractère libéral qui allait progressivement s'imposer dans toute l'Amérique centrale jusqu'en 1842, date à laquelle il sera défait et fusillé. Il s'entourera de nombreux officiers français, dont Nicolas Louis Raoul qui sera son chef d'état-major. Gravement blessé à Waterloo, exilé aux États-Unis, celui-ci avait participé à l'expérience de la Vine and Olive Colony.
Raoul va se battre aux côtés de Morazán au Honduras, au Guatemala, au Salvador et au Costa Rica. Général guatémaltèque, il sera réintégré dans l'armée française avec le grade de lieutenant-colonel et promu maréchal de camp en 1845. Il commandait l'artillerie de la 1ère division militaire lors de sa mort en 1850.
Isidore Saget n'était pas à proprement parler un vétéran. Engagé dans les dragons en 1817, réformé quatre ans plus tard, il rejoignait l'Amérique centrale en 1825. Intégrant l'armée guatémaltèque, il servira notamment sous les ordres de Raoul et de Pierson, tant dans l'armée nationale que dans l'armée fédérale, durant la période de la République d'Amérique centrale. Il rejoindra le Salvador en janvier 1827, puis il participera à différents combats au Panama, au Honduras et au Costa Rica. Sa dernière bataille, livrée à La Arada (Guatemala) en février 1851, sera, malheureusement pour lui, une défaite.
Parmi les Français ayant servi dans l'armée guatémaltèque lors du siège de Guatemala, la capitale, en 1829, on peut citer : le lieutenant Courbal, trois fois blessé en mars ; le lieutenant Aluard, blessé en avril ; Louis Gibourdel, chirurgien major, mort en avril. Par ailleurs, le lieutenant de vaisseau Richard Duplessis a été fusillé par les Espagnols, à Omoa (Honduras), le 8 février 1832, et le commandant Goudot est mort durant le siège de San Salvador, en 1828.
Au Brésil
Le 7 septembre 1822, Pedro, le fils de João VI, roi du Portugal, proclamait l'indépendance du Brésil. Afin de se débarrasser des Portugais qui tentaient de s'opposer à cette proclamation, le nouvel empereur devait recruter une armée. Pour son encadrement, il va faire appel à des officiers et sous-officiers étrangers. Ce seront en majorité des vétérans des armées impériales qui vont organiser l'armée de terre selon le modèle français, avec des appellations identiques pour les unités, et des uniformes semblables.
Pierre Labatut, disparu après ses aventures aux Caraïbes, réapparaît au Brésil en juillet 1822. L'empereur lui confie le commandement de l'Armée Pacificatrice, avec le grade de général de brigade. En novembre 1822, il remporte une belle victoire sur les Portugais à Pirajá (province de Bahia).
C'est alors que survient l'inattendu : le 22 mai 1823, il est arrêté. Démis de son commandement, il est conduit à Rio de Janeiro pour passer en conseil de guerre. En 1824, il sera finalement lavé de toute accusation de corruption et définitivement blanchi.
Pierre Labatut réintégrera l'armée brésilienne, mais il continuera d'être victime de l'ostracisme de certains officiers, ainsi que de l'empereur. Ses détracteurs lui reprochent d'avoir créé des bataillons d'esclaves noirs.
Ce ne sera qu'après l'abdication de l'empereur, en avril 1831, qu'il retrouvera la nationalité brésilienne et son grade de général de brigade. Promu maréchal de camp en 1839, il quittera le service actif trois ans plus tard. Mort en 1849, il est enterré à Salvador de Bahia.
De nos jours, Pierre Labatut est honoré comme ayant été le commandant en chef de l'Armée Pacificatrice qui a chassé les Portugais de la province de Bahia. Des villes comme Rio de Janeiro, São Paulo, Salvador, Ipiranga, ont donné son nom à des rues.
L'intégration des vétérans napoléoniens
Les relations entre les vétérans français et leurs homologues latino-américains ont souvent été délicates à assurer. Ceux qui avaient mis leur compétence et leur dévouement au service de la cause de l'indépendance auront parfois des choix épineux à faire, et bien des couleuvres à avaler.
Parmi les leaders indépendantistes, on comptait des conservateurs et des libéraux, des républicains et des monarchistes, des fédéralistes et des unionistes, des partisans du libre échange et des protectionnistes. Naviguer entre ces différentes sensibilités, sans se compromettre, en ayant comme seul objectif l'obtention, puis la défense de l'indépendance nationale, n'était pas facile. Des conflits d'intérêt, des jalousies, des haines familiales, mettaient souvent aux prises les leaders plus ou moins autoproclamés des mouvements indépendantistes. Choisir ceux envers lesquels faire allégeance n'était pas une sinécure.
Les créoles étaient particulièrement méfiants vis-à-vis des étrangers. Très bien accueillis, voire honorés, tant qu'ils conserveront un profil bas, les Français indisposeront quand ils prétendront se hausser aux plus hauts niveaux des postes de commandement.
Le cas du général Michel Brayer est à cet égard significatif. Dans un autre registre, celui d'Emmanuel Serviez ne l'est pas moins. Jeune lieutenant, il avait dû se réfugier en Angleterre après avoir enlevé la femme d'un général en Alava. Il s'était ensuite exilé aux Etats-Unis, d'où il avait rallié le port vénézuélien de La Guaira pour rejoindre les indépendantistes. Excellent cavalier, doué d'un sens inné du commandement, exalté et téméraire, Serviez avait rapidement acquis autorité et prestige auprès de ses soldats, et une grande confiance de la part de ses chefs. Sans doute ses succès allaient-ils susciter la jalousie des officiers créoles, c'est en tout cas ce qui pourrait expliquer les circonstances tragiques de sa disparition : en 1816, il était assassiné, dans des circonstances non élucidés, au Casanare, une province du nord-est de la Colombie.
Selon Patrick Puigmal, qui a magistralement traité la question du rôle politique joué par les Français dans les conflits des indépendances : "Les officiers napoléoniens restèrent rarement à l'écart de la vie politique des pays pour l'indépendance desquels ils luttèrent (…). Les luttes politiques internes de l'indépendance eurent un grand impact sur les carrières et, dans quelques cas, sur les vies de ces officiers. Dans le même temps, ces officiers jouèrent un rôle déterminant dans le développement de ces luttes."
Ces vétérans n'étaient-ils que des mercenaires que seul l'attrait financier de leurs contrats motivait ? Certainement pas. D'autant plus que ces contrats n'étaient souvent guère avantageux. Toutefois, dire que tous étaient animés des sentiments les plus nobles serait faire preuve d'un angélisme naïf. Ils se sont généralement comportés en soldats expérimentés, bien au fait des techniques et des tactiques du combat de mêlée, compétences pour lesquelles ils avaient été recrutés.
C'est avant tout à titre personnel qu'ils ont été impliqués dans les guerres d'indépendance. Et c'est à titre personnel qu'ils auront parfois à faire des choix politiques, les responsables auprès desquels ils serviront ayant des ambitions politiques, autant et sinon plus que militaires. Lorsque de telles situations se présenteront, ils resteront, généralement, fidèles aux idéaux qui étaient les leurs quand ils servaient dans les armées napoléoniennes, à un ensemble de valeurs qui, pour beaucoup d'entre eux, seront étayées par leur obédience maçonnique.
Le plus souvent, ils ont montré une ouverture d'esprit, des qualités d'observation et d'écoute, et un sens du contact humain qui ont facilité leur intégration dans les armées nationales. N'ayant rien à espérer d'un retour en France, nombreux ont été ceux qui ont choisi de rester dans les pays qu'ils servaient. Citoyens par adoption de ces nouveaux États, ils seront de loyaux sujets et de sincères patriotes, fondant des familles et développant des activités dans les domaines les plus variés. Leurs descendants en perpétuent le souvenir. L'importance du rôle qu'ils ont joué dans les guerres d'indépendance est unanimement reconnu.
Franchissant l'Atlantique, sans renier leurs attaches françaises, les soldats de Napoléon ont trouvé une nouvelle patrie. Aux Amériques.

Jean-Claude Lorblanchès

Anglet le 18 juin 2013


Imprimer cet article