Perec ou la pièce manquante

Joachim Daniel Dupuis

"Toute création est avant tout explosion, expansion "
(Georges Perec)

La publication récente des Entretiens et conférences de Georges Perec (aux éditions Joseph K.) permet de se faire une idée neuve de l'écrivain. Perec troque son image ludique d'amuseur de mots, d'amateur de jeux et de romans à casser des "e" pour un habit plus tragique, réaliste, vivant.

"Vers l'âge de vingt ans, il y avait une vingtaine d'auteurs que j'aimais beaucoup et qui, ensemble, dessinaient pour moi une espèce de puzzle, déclarait en 1981 Georges Perec. Il y avait Michel Leiris, Jules Verne, Roussel, Flaubert, Stendhal... Ils ne se ressemblaient pas mais ils avaient tous quelque chose en commun - certaines frontières. Et à partir de cela, je pouvais dessiner un puzzle, et quelque part dans ce puzzle, il restait un espace vide qui était - me semblait-il - à moi... Il y avait un espace que je viendrais occuper ".
Point d'interrogation
Orphelin à l'âge de cinq ans, son père mort au champ d'honneur et sa mère déportée à Auschwitz, Perec est recueilli par son oncle et sa tante, qui relèvent et espèrent beaucoup de lui. Perec saura très vite que c'est l'écriture qui lui convient. Les critiques parmi les plus grands (Burgelin, Bellos) semblent en faire un auteur sacrifié, victime de son histoire et de l'Histoire, qui tente de se reconstruire, de se sauver par l'écriture. Jouant pour mieux déjouer te sort.
Ceci étant, on a peut-être trop oublié que la pensée littéraire de Perec ne se cantonnait pas à la seule autobiographie. Celle-ci n'est qu'un " champ ", qu'une " interrogation " parmi celles que comptent l'œuvre en forme de puzzle de Perec, à savoir le ludique (formalisme des contraintes), le fictionnel (thématiques, art citationnel des auteurs), l'infra-ordinaire (attachement aux petites choses).
Mais il y a plus. L'écriture, elle aussi, semble correspondre dans sa création comme dans sa forme, à une pièce manquante, une croix en X. Chaque livre nouveau que Perec conçoit est un " espace vide ", " un trou ". " Quand je prends mes livres, affirmait l'auteur, je me dis que tous mes livres sont différents les uns des autres et qu'ils ont tous quelque chose en commun. Ils dessinent, à nouveau, une espèce de puzzle dans lequel il reste un espace vide, qui est le livre que je me prépare à écrire. Et, bien entendu, cet espace vide, ce trou, ce blanc...il sera toujours là... il faudra qu'il reste ".
Si les livres s'inscrivent ainsi dans des " interrogations ", des " champs " différents, ils ne cachent pas un vide affectif, quelque chose de l'ordre d'une intuition, d'un indicible que l'écriture chercherait à exprimer. Chez Perec, il n'y a pas l'idée d'un " message ", d'une littérature idéologique comme chez Sartre. Il n'y a pas non plus de tentative pour combler un vide, pour se réapproprier un réel fuyant. Le vide est un point de départ, oui, mais il est recherché. " // faudra qu'il reste ". Pour Perec, l'image de la littérature restera " trouée " : se formera un nouveau vide, un trou, un blanc où l'écrivain à venir trouvera sa place.
Espaces blancs
Tout, chez Perec, traduit une certaine blancheur. Blancheur lunaire, blafarde, brume matinale d'un réveil qui ne se fait pas, comme dans Un homme qui dort, où le narrateur, enfermé dans une chambre au plafond sinueux, " improbable labyrinthe ", s'oblige lui-même sous la forme injonctive (" tu ") à sortir de son état de " dépression ". Image de la chambre, image du vide. Le narrateur se prépare à une nouvelle naissance, il fait de lui-même un laboratoire qui n'est pas sans rappeler Pascal mesurant le " vide " de la Physique, loin des divertissements.
Mais cette blancheur, si elle évoque le vide de l'esprit, incapable d'exister, évoque aussi le blanc de la mémoire, le vide des souvenirs. Dans W ou le souvenir d'enfance, la narration est dédoublée en un récit autobiographique et une fiction qui se croisent. Elle s'interrompt brutalement au milieu du livre par une page blanche comportant trois points entre parenthèses.
La fiction conduit le narrateur dans une aventure, uniquement à cause d'une certaine responsabilité qu'il ressent envers un gamin qui porte le même nom que lui : Gaspard Winckler. Et le récit autobiographique souligne les difficultés du narrateur, Georges Perec, à se souvenir, au point que ce récit semble appartenir ici à ce que Dominique Viart appelle un " récit de filiation " : sorte d'autobiographie qui est plutôt le résultat d'une reconstruction, une invention du passé à partir de quelques traces, bribes, photographies retrouvées.
Le blanc évoque ainsi un certain " immobilisme intérieur" du narrateur, des personnages attendant quelque chose qui ne semble pas venir. Le temps est comme gelé.
Saturation
Mais si le blanc traverse l'œuvre, inscrivant les personnages dans un temps qui n'est plus chronologique, mais " gelé ", il y a aussi son contraire : le plein. Tout est aussi chez Perec saturation : saturation des événements les plus anodins dans Tentative d'épuisement d'un lieu parisien, où le narrateur scande d'une voix monotone, saccadée, tout ce que lui donne à voir le tableau du paysage urbain qui se déroule sous ses yeux. Même si la tentative aboutit à la saturation - éphémère : le temps de l'écriture -, elle ne s'inscrit pas dans une recherche de comblement de l'espace vide. Elle est plutôt ici la poursuite du creux de l'origine, la manière pour Perec de retrouver la source et le cadre de cet espace que nous habitons, sans plus faire attention, et que Perec appelle l'infra-ordinaire.
Cet épuisement des lieux, de l'espace - qui peut prendre des proportions démesurées comme dans Espèces d'espaces - ne concerne pas seulement l'espace réel mais aussi les espaces imaginaires de la culture. Dans le roman, la Disparition par exemple, tous les genres du langage s'entrechoquent, se rencontrent : véritable encyclopédie du savoir sur le cinéma, la musique, le théâtre, le music-hall. Chaque ouvrage de Perec livre aussi sa pléiade d'auteurs, ses tournures de langage : l'art de Perec est un " art de ta faim *. Perec se nourrit des auteurs en les plagiant, en écrivant avec les mots des autres non pour le plaisir de citer mais pour arriver à rendre tout le tissu vivant de la littérature.
La plénitude du savoir est poussée parfois à la démesure, à la variation répétitive, comme lorsqu'il se met à décrire sa table de travail, dans Still life /Style leaf. Seuls varient alors de " menus détails " dans ces descriptions successives qui donnent une impression d'emboîtement dans l'écriture.
Dans ses livres, Perec semble multiplier les pierres du savoir pour bâtir un immense pont toujours plus grand, pour " compenser " d'une certaine manière l'écart du vide, creusé par le temps. La littérature semble une lutte de l'espace et du temps, un combat contre le temps. Littérature spatiale, des grands canyons.
Trou noir
La littérature ne naît donc pas d'un comblement de sens. Il ne s'agit pas comme chez Sartre de considérer récriture comme un engagement du sujet, de l'homme conscient dans le monde, " pour-soi ", " néant " qui chercherait à être par l'écriture. Ni comme chez Freud, où le sujet est manque, de retrouver les secrets enfouis dans l'inconscient de l'écrivain pour comprendre son œuvre. Autant d'écrivains qui cherchent à combler un creux, un négatif et qui pensent le sujet comme " vide ".
La littérature de Perec est affirmative. Comme dans W ou Le souvenir d'enfance où le narrateur en proie à la disparition de ses parents dit que " l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie ". Rien n'est à combler : même s'il y a creux, ce creux est créateur. L'écriture tisse une toile (d'auteurs, d'événements, d'histoires, de contraintes) pour encercler - à partir de sa béance irréductible d'où elle jaillit par l'interrogation, le doute (car " l'écriture est doute " dit Espèce d'Espaces) - les champs du réel.
C'est comme un trou noir où le spationaute, une fois franchie l'embouchure de la zone d'anti-matière, passerait à travers un couloir lui promettant l'accès à un autre univers. C'est dans ce couloir où tout est figé, où tout semble au ralenti, que nous retrouvons ce qui se produit dans la mémoire éclatée du narrateur, qui cherche à recoller des fragments de souvenirs et dont il restera des trous, des " espaces blancs ".
Œuvre qui se construit donc autour d'une pièce manquante, point d'éclatement des forces de la matière dans l'effondrement de l'étoile, qui est marge, et point de passage (comme dans un trou noir) à un autre univers, celui de l'imaginaire. Les manuscrits de Perec sont plein d'étoiles qui s'effondrent ou qui naissent, comme une immense cosmogonie.
Filiation
C'est pourquoi l'œuvre de Perec ne doit pas se lire comme recherche d'un sens métaphysique (vers l'Un, le Tout). Le sens est bien parmi nous, il est ce qui se fait dans l'entrechoc des corps - " corps contre leur corps " dit W... -, dans la rencontre fortuite des événements, ces choses qui nous arrivent, dans l'incarnation des mots et des écrits des autres. Loin d'être une écriture qui recherche la libération, la santé, Perec ouvre à quelque chose qui relève d'une certaine filiation multiple, donnant au récit des racines diverses. Si c'est de religion dont il s'agit alors, elle n'est pas celle qui nous lie à une verticalité inapprochable et insondable. Elle est ce qui nous donne une dimension et une assise, c'est-à-dire aussi nous constitue dans notre propre être, qui articulent notre nature à notre culture.
C'est que pour Perec la filiation de l'écriture doit se faire tant au niveau du langage et de la fiction qu'au niveau du sujet et de l'Histoire : en répétant à l'infini tes conventions démodées de la tradition (style ternaire comme chez Flaubert, procédé comme chez Roussel), en totalisant les événements les plus dénués de signification, en démultipliant les registres, les instruments du langage, en dédoublant, pluralisant les identités des personnages. L'écriture, marquée par des trous, montre que la solitude de l'absence d'Etre, d'un Dieu, fait partie désormais de notre vie.
Ainsi on a trop souvent réduit l'œuvre de Perec à un mécanisme sans portée (jeux formels), sans autre sens que l'humour, le côté joueur (qui est vrai et montre surtout le rôle essentiel du lecteur dans la littérature du XXe siècle) et on a négligé cette dimension généalogique qui tente de resituer le sujet dans une histoire, un langage, un rapport imaginaire et qui est la manière pour un écrivain de faire une littérature ni tout à fait " engagée " (Sartre) ni tout a fait " désengagée " (Blanchot, par exemple) mais qui relie ses lecteurs (et lui-même) à l'univers.
Perec offre donc de l'univers où chaque personne n'a plus de certitudes, une image recomposée, critique. Il semble aller plus loin encore que les univers en marge d'auteurs comme Roussel, Artaud où le gouffre de la folie, ou celui de la limite du langage, les avait amenés à concevoir la " fin " de la littérature dans la répétition infinie d'elle-même. Donc sa disparition. Perec réaffirme au contraire la positivité de ces espaces blancs, pour montrer qu'ils sont traversés de " lignes actives " (Deleuze). Au point de n'avoir jamais écrit deux fois le même livre.
C'est pourquoi aussi il est difficile de voir dans les récits de Perec des romans réalistes, comme le veut le critique Manet Van Montfrans ; c'est plutôt des romans de l'homme du XXe siècle qui doute plus que jamais, où la psychologie est absente, où le rêve embrase par instant le lecteur, qui en définitive est le véritable acteur de sa propre histoire à recomposer. Vie mode d'emploi pour des vies diffractées.
Le puzzle de l'écriture serait donc non pas une tentative de combler ce vide, ce " trou " mais une manière de créer à partir de lui une clôture, un " univers " où comprendre le réel. L'image de la pièce manquante dans le puzzle serait donc une façon de marquer une filiation avec ces éléments qui nous échappent, une manière de les contrôler, de leur donner un certain " sens " à partir d'elle. Ainsi la littérature, loin d'être une écriture du manque, du " je ", de l'être ou une simple écriture du " jeu " serait une manière d'interroger le réel qu'il faudrait sans cesse " affirmer ", à cause de son évanescence et qui n'existerait que dans cette affirmation.
Désillusion
Mais derrière cette sophistication des livres, on discerne toujours une volonté d'échec. Perec fait s'écrouler ses châteaux de cartes ou d'Espagne - comme dans la Disparition où la plupart des personnages chaque fois qu'ils comprennent le tourment qui les anime, recomposent ainsi progressivement une famille puis meurent un à un.
Les derniers romans vont beaucoup plus loin (Le Cabinet d'amateur. Le Voyage en hiver}, ils offrent un autre regard sur cette " pièce manquante ", sur cette image de puzzle, sur ce trou noir. Ils voient non plus de l'intérieur du " trou " mais de l'extérieur. Comme un observateur placé à plusieurs kilomètres de la bouche d'un trou noir dans les profondeurs intergalactiques : il voit, et constate avec indifférence la destruction progressive du monde.
Perec semble prendre l'autre bout, l'autre côté de ce regard d'écrivain des espaces blancs. Pour lui la pièce manquante, c'est aussi ce côté noir du puzzle, de la littérature : sinon sa vanité (car il faut continuer à écrire) du moins son apparence. La littérature, loin d'être un jeu, est faux semblant. Pièce manquante, comme le dit l'expression à propos de la vie, c'est aussi bien la marque de son mystère : qui a le mode d'emploi de cette vie qui nous file entre les doigts, qui se joue de nous ?
Ironie
C'est pourquoi, dans la Vie mode d'emploi, tout se termine en catastrophe, en destruction de la création. L'œuvre, construite à la manière d'un vaste puzzle, où se raconte l'histoire d'un immeuble et de ses locataires, met en scène un peintre, Serge Valène, qui est le plus ancien habitant. " C'esf dans tes derniers mois de sa vie que le peintre Serge Valène conçut l'idée d'un tableau qui rassemblerait toute son expérience : tout ce que sa mémoire avait enregistré, toutes les sensations qui l'avaient parcouru, toutes ses rêveries, ses passions, ses haines viendraient s'y inscrire, somme d'éléments minuscules dont le total serait sa vie ". Le tableau dressé met en scène des histoires multiples : vengeance, conte, meurtre, tout y passe.
C'est dans ce microcosme que Bartlebooth, un millionnaire excentrique formé à la peinture par Valène, charge Gaspard Winckler de lui faire des puzzles, des aquarelles qu'il aura réalisées au cours de ses voyages. Mais aussitôt finis, les puzzles sont détruits par leur créateur grâce à une solution détergente. C'est alors qu'il se passe un événement inattendu : " assis devant son puzzle, Bartlebooth vient de mourir. Sur le drap de la table, quelque part dans le ciel crépusculaire du quatre cent-trente-neuvième puzzle, le trou noir de la seule pièce non encore posée dessine la silhouette presque parfaite d'un X. Mais la pièce que le mort tient entre les doigts a la forme, depuis longtemps prévisible dans son ironie même, d'un W".
Comme le dit Paul Auster, dans son article sur le roman, " l'étrange saga de Bartlebooth peut être lue comme une parabole (en quelque sorte) sur les efforts consacrés par l'esprit humain à imposer à l'univers un ordre arbitraire ". Mais surtout il y a chez Perec un désir de nier ses constructions, d'en jouer, de les réduire à l'échec. A côté de l'humour, on trouve l'ironie destructrice des valeurs, de la création.
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Publié en août 2003 sur WWW.INTERDITS.NET


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