Le contrôle des marches sino-tibétaines de la Chine républicaine

Fabienne JAGOU

Résumé : Au début du XXe siècle, le Tibet se trouva mêlé aux luttes d'influence auxquelles les Britanniques et les Russes se livraient. La Chine républicaine, ne pouvant avancer jusqu'au Tibet central, décida de faire de la région du Kham (les marches sino-tibétaines), située au sud-est du Tibet, une zone tampon d'où elle pourraient repousser les Britanniques. Son ambition se heurta à la résistance des troupes nationales tibétaines, puis à celle de roitelets locaux, à la tête de principautés autonomes.

Mots-clés : Chine, Tibet, Kham, frontière, zone d'influence.


Abstract : At the beginning of the twentieth century, Tibet was caught between British and Russian rivalities in Asia. Republican China decided to create a buffer-zone in the Tibetan region of Kham in South-West Tibet (the Sino-Tibetan Marches) from which to resist the British troops's attacks. This ambitious plan encountered resistance from the Tibetan national army and local autonomous principalities.

Key-words : China, Tibet, Khams, border, influence zone.

Jusqu'en 1912, année de la création de la République de Chine, le Tibet jouissait d'un statut de nation2. Il était bel et bien constitué d'un groupe humain fixé sur un territoire déterminé, caractérisé par la conscience de son identité historique et culturelle, par sa volonté de vivre en commun et formant une entité. En revanche, il est difficile d'affirmer que le Tibet était un État, car bien que la nation tibétaine possédât un gouvernement, son pouvoir n'était pas représentatif à cause de sa nature théocratique. De plus, entre le XIIIe siècle et le début du XXe, son histoire montre qu'il n'était pas souverain dans la mesure où son système de défense reposait principalement sur le soutien de pays "protecteurs" étrangers tels que la Mongolie ou l'Empire chinois. Au début du XXe siècle, la carte géopolitique se compliqua au point que les Britanniques et les Russes menacèrent les frontières du Tibet. Les Chinois républicains décidèrent alors d'avancer à l'intérieur du Haut-Plateau pour protéger leur territoire. Mais leur intervention s'apparenta plus à une offensive armée contre les Tibétains eux-mêmes qu'à une action de protection. Le Tibet devint alors un objet de convoitise et de rivalité tout en perdant son principal protecteur. Conscient de la gravité de la situation, le 13e Dalaï-lama, en sa qualité de chef spirituel et temporel, décida d'asseoir l'indépendance de son pays. Pour ce faire, il créa une armée dans le but de renforcer la défense tibétaine.
Dans le cadre de cet article, dans un premier temps, nous allons traiter du contexte international de l'époque. Puis, nous étudierons les causes et les conséquences structurelles et politiques des combats qui opposèrent l'armée nationale tibétaine (épaulée par les roitelets tibétains, à la tête de principautés autonomes) aux troupes chinoises.
Le contexte
Avec une altitude moyenne de 4 000 mètres, le Tibet surplombe, au nord, la province chinoise du Xinjiang et l'Asie centrale, au nord-est et à l'est, la Chine, à l'ouest, le Ladakh et le Cachemire, au sud, l'Inde, le Népal et la Birmanie. Presqu'aussi vaste que l'Europe occidentale, il s'étend sur plus de 3 000 000 km2. Les plus hautes montagnes du globe dessinent les frontières de cet immense territoire. Au sud, et d'ouest en est, la puissante barrière de l'Himalaya sépare successivement le Tibet de l'Inde, du Népal, du Sikkim, du Bhoutan, de la Birmanie et de la Chine. À l'ouest se trouve la chaîne de Karakorum et au nord les monts Kunlun qui marquent la frontière avec le Xinjiang et la Mongolie. À l'est, le Tibet est coupé des provinces chinoises du Yunnan et du Sichuan par des chaînes montagneuses orientées du nord au sud, ravinées par les trois plus grands fleuves de l'Asie : la Salouen, le Mékong, le Yangtsé et son affluent le Yalong. Ces quatre gorges parallèles et profondément creusées donnent un relief caractéristique à la région tibétaine du Kham, constituée de massifs montagneux dépassant parfois 7 000 mètres. Le climat, quoique plus chaud que celui du Haut-Plateau du nord et du Tibet central, y est capricieux et soumis à l'exposition des versants. L'Est de cette province tibétaine forme les marches sino-tibétaines qui s'étendent approximativement de Dartsédo, situé aux confins des territoires chinois, jusqu'à Batang en terre tibétaine (Figure 1).
Les marches sino-tibétaines
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'influence chinoise ne dépassait pas Dartsédo. Cette ville sinistre marque la frontière entre le Tibet et la Chine. Elle est située à 2 500 m d'altitude et s'étend au fond d'une vallée très étroite, ravinée par la rivière Gyamo Nülchu et bordée de montagnes recouvertes de forêts. Elle est si encaissée qu'elle ne voit jamais le soleil durant l'hiver et que les hauts sommets qui la surplombent sont souvent plongés dans la brume. Au début du siècle, les voyageurs qui arrivaient de Chine ne manquaient pas d'y être frappés par la vivacité des couleurs des tenues tibé

Fabienne JAGOU
Langues et cultures de l'aire tibétaine
1

Notes

1. Chercheur associé au CNRS, ESA 8047, 22, avenue du Président Wilson, 75116 Paris.
E-mail : pjagou@paris.sgi.com
2. Les marches sino-tibétaines n'ont jamais fait l'objet d'étude ethnographique approfondie. Elles sont toujours abordées sous un angle conflictuel qui met en relief l'absence de statut des régions (dites indépendantes) auxquelles elles appartiennent. Les sources écrites disponibles ont probablement suscité un tel traitement. En dehors des écrits missionnaires et des récits de voyage occidentaux, les archives chinoises publiées concernant les marches sino-tibétaines semblent ne s'intéresser qu'aux conflits qui les ont secouées et au caractère belliqueux des auteurs de ces conflits. Il reste difficile de savoir si ce choix est délibéré. En plus de ces sources écrites, nous avons pu rencontrer et interroger à Chengdu en 1993 Yéshé Dorjé, victime du conflit survenu à Kandzé en 1931.
3. A. Migot, 1964, p. 141-144.
4. Suivant les périodes, ces royaumes du Kham étaient indépendants ou ne l'étaient pas. Deux rattachements au gouvernement de Lhasa, l'un à l'époque royale, l'autre au temps du 5e Dalaï-lama, sont confirmés par les sources mais, en dehors de ces dates, il est difficile de déterminer quel était le véritable statut de ces États.
5. Le 22 mai 1896, la Russie avait déjà réussi à se faire accorder le droit de faire passer le Transsibérien sur le sol de la Mandchourie pour avoir accès à la côte de l'océan Pacifique. En 1898, elle administre Port-Arthur pris aux Japonais deux années plus tôt. Les Russes construiront une nouvelle voie de chemin de fer, le sudmandchourien. Cette ligne de chemin de fer reliera Port-Arthur à la branche transmandchourienne du Transsibérien. La même année, la Chine s'engagera à ne céder aucun droit sur la Mandchourie à des États-tiers sans l'aval russe.
6. La convention de 1886 traçait la frontière entre le Tibet et la Birmanie. Quant à celle de 1890, elle fixait la frontière entre le Tibet et le Sikkim, et ouvrait un marché à Gromo en territoire tibétain. Ces deux conventions avaient été signées entre la Chine et l'Angleterre sans la participation des Tibétains. Sur cet épisode des relations tibéto-britanniques et sur F. Younghusband, cf. P. Fleming, 1987 ; A. Verrier, 1991, p. 153-208 ; et P. French, 1994.
7. Agvan Dorjiev (1854-1938), comme beaucoup de jeunes moines mongols, avait étudié au monastère de Drepung, où il avait obtenu le titre de docteur en philosophie en 1888. Il voyagea en 1898 au Tibet et en Chine avant de retourner en Russie. Comme ses biographes se sont plu à entretenir un certain flou sur les motifs et sur le commanditaire de ses mouvements, il est difficile de dire s'il agissait de sa propre initiative, en tant qu'émissaire du 13e Dalaï-lama, ou en tant qu'émissaire du tsar Nicolas II. Toujours est-il qu'en 1889, il devint le compagnon de débat du 13e Dalaï-lama et reçut de lui le titre de grand abbé, ainsi qu'un sceau. Puis, il repartit pour la Russie. Il est clair que cette présence et ces déplacements réveillèrent les soupçons que les Anglais nourrissaient à propos des entreprises russes au Tibet. En 1903, une mission britannique conduite par le colonel Younghusband (1863-1942) et le capitaine O'Connor s'apprêta à entrer au Tibet. Arrivés à la frontière tibétaine, les Britanniques négocièrent âprement l'ouverture de routes et de comptoirs commerciaux avec les membres du gouvernement tibétain. Ils se retirèrent à l'approche de l'hiver : leur intransigeance avait rendu les négociations impossibles. A. Dorjiev, 1924 ; A. I. Andreev, 1992 ; et J. Snelling, 1993.
8. T. W. Zhwa-sgab-pa, 1976, 1, p. 129 ; L. A. Waddell, 1996, p. 169-170 ; et rNam-rgyal dBang-'dud, 1976, p. 29.
9. À Guru, sur les 1 500 soldats que comptait l'armée tibétaine, 600 à 700 moururent suivis d'une vingtaine des 168 blessés que les Anglais soignèrent. S. Chapman, 1940, p. 151.
10. A. Lamb, 1966, p. 36-51.
11. Article 1 de la convention. M. C. Van Walt van Praag, 1


Imprimer cet article