Batailles de l'automne 1813 au Pays basque
Considérées depuis le belvédère de la Rhune (900 m)

Jean-Claude Lorblanchès

"Du haut de la Rhune, embrassez la longue rangée de sommets que couronnent les redoutes ; voyez sur leurs flancs les courts et modestes linéaments de tranchées, trop espacées pour se prêter un mutuel appui ; placez nos malheureuses divisions sur leurs positions ; étendez le rideau de leurs avant-postes ; suivez alors la marche des colonnes ennemies serpentant de hauteur à vallon jusqu'aux rampes de la barre d'Amotz, s'y élevant, précédées d'une nuée de tirailleurs qui aveugle la défense et noie les redoutes, et vous reconnaitrez que nul génie humain ne pouvait nous sauver d'un désastre." (Commandant Charles Clerc ; Campagnes du maréchal Soult dans les Pyrénées occidentales en 1813-1814 ; Paris 1894).

Carte de référence : IGN 1:50 000 Pays basque ouest.

L'armée alliée aux ordres de Wellington pénètre en France
En se repliant sur le territoire national, les Impériaux ont perdu l'initiative des opérations. Fort de son écrasante victoire à Vitoria, encouragé par ses succès à Sorauren, à San Marcial et à San Sebastian, Wellington dispose maintenant d'effectifs importants. Sans plus attendre, il décide de pousser son avantage. Profitant du fait que les fortifications françaises ne sont pas très avancées outre Bidasoa, il va tenter de se ménager une tête de pont pour porter son aile gauche en France. L'objectif qu'il se fixe est Bayonne, port où il pourrait faire débarquer les renforts qu'il a demandés à Londres en vue de la campagne qu'il se prépare à mener dans le sud-ouest de la France.
Soult est de plus en plus convaincu que c'est du côté de l'océan que son adversaire va essayer de pénétrer en France. Ne sachant pas où il va être attaqué, et manquant cruellement de personnels, le maréchal se contenter de mettre en place un dispositif linéaire s'appuyant sur des fortifications de campagne sommairement aménagées. Manquant de profondeur et de capacité de manœuvre, son système de défense ressemble plus à un cordon d'alerte qu'à une ligne d'arrêt.
Établies sur des points hauts, les redoutes disposaient de vues le plus souvent dégagées. Susceptibles de s'appuyer mutuellement, elles pouvaient constituer une formidable ligne d'arrêt. Toutefois, en dehors des redoutes Louis-XIV et de la Croix des Bouquets, elles ne sont défendues que par des effectifs du niveau de la compagnie, voire inférieurs, et elles ne disposent d'aucune réserve de contre-attaque. Petits ouvrages isolés.
Elles étaient conçues pour permettre aux fantassins de se mettre à l'abri, au lieu d'avoir à se former en carré en terrain découvert. Situées sur des points hauts, elles comprenaient une partie centrale, plus ou moins aplanie, délimitée sur toutes ses faces par des tranchées. Ces dernières, généralement non recouvertes, devaient permettre à l'infanterie de se déplacer, tout en restant à l'abri, pour renforcer les zones attaquées, lui donnant ainsi une certaine capacité de manœuvre.
Quand le terrain le permettait, les redoutes étaient creusées sur une profondeur de deux mètres et une largeur équivalente, ce qui donnait aux tireurs la possibilité d'utiliser les parapets pour y prendre appui, tout en se mettant à couvert des salves adverses. Lorsque la présence de roches interdisait de creuser, on élevait des murets, comme sur l'Altxanga.
Cette conception de la redoute ne favorisait pas les réactions de contre-attaque, car il n'était pas facile de sortir des tranchées, et le nombre d'hommes que celles-ci pouvaient abriter restait limité : mises en difficulté, elles ne pouvaient être efficacement dégagées que par l'intervention d'une réserve extérieure. Certaines des redoutes étaient armées de pièces d'artillerie qui étaient, le plus souvent, disposées sur la partie supérieure aplanie, et donc très exposées aux tirs adverses.
Sur l'aile droite, Reille couvre la zone qui s'étend de l'océan à Ascain, et en profondeur jusqu'à Urrugne. Au centre, Clauzel assure la défense de Sare et du massif de la Rhune. Drouet d'Erlon reste centré sur Ainhoa. À gauche, Foy se déploie jusqu'à Bidarray.
Franchissement de la Bidasoa
À hauteur de Béhobie, les Français ont commencé à aménager des défenses de circonstance sur la rive droite de la Bidasoa, mais sans conviction, car ils ne pensent pas que les Alliés se risquent à franchir l'estuaire. Ils ignorent encore que des pêcheurs espagnols leur ont signalé trois gués praticables à marée basse, entre le pont brûlé et la mer.
Le mauvais temps et la hauteur des marées retardent l'opération de franchissement, que Wellington finit par déclencher le 7 octobre. Vingt-quatre mille hommes y participent directement.
Au petit matin, poussé par le vent du sud, l'orage menaçant qui s'est formé sur les Peñas de Haya éclate violemment au-dessus des positions françaises. Les divisions de Graham en profitent pour rejoindre discrètement leurs positions de départ. Lancée du haut du clocher de Fontarabie, une fusée donne aux Anglo-Portugais le signal attendu de l'assaut. L'attaque, générale, se déploie sur un front d'une dizaine de kilomètres.
À sept heures, les Alliés commencent à franchir l'estuaire de la Bidasoa en empruntant les trois gués sur lesquels les guident des pêcheurs de crevettes locaux. Prenant de court les Français qui n'en croient pas leurs yeux, ils traversent la rivière avec de l'eau jusqu'à hauteur de la poitrine, sans avoir à tirer un coup de feu.
Appuyées par l'artillerie en position à San Marcial, quatre colonnes anglo-portugaises de l'aile gauche de Graham attaquent, dans la foulée, les positions françaises de la redoute Louis-XIV et du Café Républicain. Hendaye, qui n'était pas sérieusement défendue, doit être précipitamment évacuée.
Les Anglais s'emparent du Café Républicain et neutralisent la formidable position de la redoute Louis-XIV en la débordant. Poursuivant leur avance, ils attaquent la dorsale de la Croix-des-Bouquets, ultime ligne de défense des Impériaux, et ils en prennent le contrôle. Plus à l'est, après avoir franchi la Bidasoa à différents gués, les Espagnols se lancent à l'assaut du col des Poiriers.
Tout est allé si vite sur l'ensemble de la ligne de contact. Le dispositif français était trop étalé dans la profondeur pour que d'éventuelles contre-attaques aient pu être efficaces. Mais il n'y a même pas eu de véritables contre-attaques. La défense a été menée sans coordination, sans ordre et sans ensemble, avec moins de cinq mille hommes, alors qu'il aurait fallu réagir immédiatement, dès le début des franchissements de la Bidasoa, avec un effectif au moins double.
Les Français finissent tout de même par se ressaisir à hauteur du camp des Sans-Culottes, où plusieurs redoutes sont en cours d'aménagement.
Reflux des Impériaux
Au moment même où la gauche alliée franchissait l'estuaire, vingt mille hommes de l'aile droite traversent la Bidasoa plus en amont, et se lancent à l'assaut du massif de la Rhune.
Les Impériaux sont désormais menacés sur toute leur ligne de défense. Descendus de l'Ibanteli, Giron et ses troupes andalouses ont occupé le col de Lizuniaga au lever du jour. Alten, avec sa division légère, a fait mouvement des hauteurs de Santa Barbara sur Vera de Bidasoa, où il a été renforcé par une partie des Espagnols de Longa. De part et d'autre du village, quatre colonnes se tiennent prêtes à faire mouvement vers le nord.
Chargé de défendre le remarquable observatoire de la Rhune et les accès de Sare, Clauzel ne peut aligner que seize pièces d'artillerie. Faisant face à Vera de Bidasoa qu'elle domine, la division Taupin occupe le Mandalé coiffé par la redoute de la Baïonnette. Un de ses bataillons est détaché en avant, sur l'Alzate Real. Un autre occupe la solide position constituée par la redoute étoilée de San Benito (Fuerte Viejo), ouvrage remarquablement bien situé sur le mouvement de terrain descendant plein sud depuis le Mandalé, et séparant les thalwegs redressés des regatas d'Ibardin et du Montoya. À deux kilomètres au sud de la frontière, les Français contrôlent le col d'Inzola qui commande le débouché de la gorge d'Olhette.
En 1813, le chemin de Vera de Bidasoa à Saint-Jean-de-Luz contournait l'Alzate Real par l'ouest, puis remontait le thalweg d'Inzola, avant de redescendre du col (274 m) vers la frontière. Selon un caprice du tracé assez courant dans la région, celle-ci ne suit pas la ligne de partage des eaux, mais elle coupe perpendiculairement le vallon, deux kilomètres plus au nord. Le chemin se faufilait au pied des falaises de l'Erintsu. Laissant la Montagne de Ciboure à droite, il basculait ensuite sur Olhette. La route actuelle passe plus à l'ouest, et elle s'élève plus haut, jusqu'au col d'Ibardin (317 m).
Dans la matinée du 7 octobre, Alten s'élance de sa base de départ du Barrio de Lesaca (Zalain) en direction de la redoute de la Baïonnette. Les Alliés s'emparent, non sans difficulté (trois assauts sont nécessaires), de la redoute étoilée de San Benito, premier obstacle sérieux sur leur axe de progression. Au même moment, une autre brigade d'Alten prend le contrôle de l'Alzate Real.
De leur côté, des éléments de l'aile gauche de Giron tournent la gauche de Taupin au col d'Inzola, et ils parviennent à prendre pied sur l'épaulement qui s'élève de ce col vers la Petite Rhune. Simultanément, montant de Biriatou, les Espagnols contournent le Mandalé par le col des Poiriers.
Prises en tenailles, et craignant de se voir débordées, les unités de Taupin refluent vers Olhette et Ascain. Après cinq heures d'un combat acharné, le Mandalé et la redoute de la Baïonnette, le Commissari et la redoute des Émigrés, les cols d'Ibardin et d'Inzola sont abandonnés les uns après les autres. Toutefois, soutenus par la réserve de Villate, qui s'est avancée en recueil au débouché de la gorge d'Olhette, les Français parviennent à se maintenir sur le versant occidental de la Montagne de Ciboure.
Débouchant sur la crête frontière avec la division légère à laquelle il appartient, le lieutenant Kincaid est fasciné par le spectacle qu'il découvre : "Nous étions maintenant en territoire français, avec des perspectives bien réjouissantes pour nous qui n'avions pas vu la mer depuis trois ans et dont l'horizon se limitait, ces derniers mois, au spectacle de montagnes embrumées. À notre gauche, la baie de Viscaye s'étendait jusqu'à l'horizon et l'on pouvait y voir plusieurs de nos navires. À nos pieds, la jolie petite ville de Saint-Jean-de-Luz semblait sortir tout droit du cadre lilliputien d'une vitrine de jouets. On apercevait aussi Bayonne dans le lointain et, sur notre droite, la vue embrassait le cadre magnifique d'une campagne couverte de bois et parsemée d'une multitude de petites villes et de villages, aussi loin que portait le regard."
Le terrain que le jeune officier a sous les yeux est celui sur lequel vont se dérouler, durant les trois prochains mois, de rudes combats qui tourneront à l'avantage des Alliés.
Menaces sur Sare
À l'est de la Rhune, la crête reliant l'Ibanteli à l'Atchouria ferme au sud la large cuvette de Sare. Se préparant à dévaler de ces hauteurs, les Alliés menacent directement le haut bassin de la Nivelle.
Une ligne de défense a été établie sur la dorsale qui sépare les deux thalwegs du Lizuniako, à l'ouest, et du Tombako, à l'est : quelques pièces d'artillerie arment les imposantes redoutes de Santa-Barbara et de Granada qui jalonnent ce mouvement de terrain jusqu'à la cote 167 où a été installé un poste d'infanterie.
Sur le contrefort que la Rhune projette vers le sud-est se détachent les rochers de Faague. Conroux s'y est déployé pour être en mesure d'intervenir sur des éléments qui tenteraient d'atteindre directement la Rhune depuis le col de Lizuniaga. Un peu en contrebas, une solide position d'infanterie a été aménagée autour de l'excellent belvédère de la chapelle d'Olhain. Maransin est maintenu en réserve au camp d'Helbarrun, au nord du village de Sare.
Débouchant à seize heures du col de Lizuniaga, Giron lance son aile gauche sur la large croupe frontière qui s'élève en direction du sommet de la Rhune. Les hommes de Conroux ne parviennent pas à empêcher les Espagnols de prendre pied sur le replat qui se situe au-dessus des rochers de Faague. Avant de poursuivre leur progression, les assaillants doivent cependant couvrir leur flanc droit que menacent les positions françaises. Ils entreprennent de les réduire ; à la tombée de la nuit, ils en contrôlent la plus grande partie.
Mais les Impériaux résistent encore sur les rochers du Béchinen et à la chapelle d'Olhain. Ils tiennent toujours la Rhune dont le sommet se présente sous la forme d'un étroit plateau de six cents mètres de long, légèrement incliné du nord-ouest vers le sud-est. Une division prendrait facilement place sur cette position dominante qui couvre tout le Labourd, et qui devrait donc être le point clé du système de défense français. Mais il n'en est rien.
Non seulement Soult manque de troupes pour mener une guerre de position face à un ennemi aux effectifs nettement supérieurs, mais ses soldats sont mal à l'aise sur ce type de terrain de montagne aux versants raides et escarpés. Le temps est exécrable. Quand le soleil daigne se montrer, les tireurs ont du mal à apprécier les distances : leurs tirs sont imprécis. Par ailleurs, la portée des fusils est insuffisante pour battre efficacement les points de passage obligé. Il faudrait les occuper, mais les deux régiments qui tiennent le sommet n'ont pas les effectifs nécessaires pour le faire. La ligne naturelle de défense, qui court de l'Ibanteli au Mandalé, en passant par la Rhune et le Soubissia, ne sera pas tenue.
La position la plus solide, le camp retranché du Mouiz, a été aménagée sur le versant nord de la Rhune, trois cents mètres au-dessous du sommet, entre la crête et le col de Saint-Ignace. Koralhandia (cote 537), une redoute en pierres sèches, en constitue l'élément défensif essentiel. Typique des ouvrages de circonstance de l'époque, elle a une forme d'étoile à six pointes, mais irrégulière. Elle mesure une cinquantaine de mètres dans sa plus grande longueur (est-ouest), sur une trentaine de large. Les murailles, de deux mètres de haut et de quatre-vingts centimètres d'épaisseur, sont en dalles de grès. Encore bien conservées de nos jours, elles n'ont pas de meurtrières.
La redoute est armée de six pièces d'artillerie. Quatre postes d'infanterie aménagés sur l'étroite barre rocheuse de l'Altxanga complètent ce dispositif défensif, véritable verrou à partir duquel devraient pouvoir être contrées d'éventuelles infiltrations ennemies en provenance, soit du vallon oriental du col des Trois Fontaines, soit de l'ouest. Judicieusement situé, l'ensemble constitue une position solide qui semble imprenable. Sentinelle avancée, la Rhune peut, certes, être contournée : par l'est en passant au-dessus des rochers de Faague, ou par le large col Zizkouist qui la sépare, à l'ouest, de la Petite Rhune. Mais, dans un cas comme dans l'autre, les agresseurs seront confrontés aux défenses du Mouiz et de l'Altxanga.
Le 7 octobre au soir, après une longue journée de combats, la situation se stabilise sur l'ensemble du front, de l'océan jusqu'aux hauteurs de Sare. Les Alliés ont forcé le passage en direction d'Urrugne, mais le seul avantage qu'ils aient acquis sur les contreforts de la Rhune est la conquête des rochers de Faague. Ils pourraient en être facilement chassés par une solide contre-attaque menée du Mouiz par la brèche d'Athekaleun, mais Conroux ne dispose pas des effectifs nécessaires pour exécuter ce mouvement.
Dès le lendemain matin, Wellington décide de faire effort sur cette zone où les Français ont l'air de vouloir s'accrocher. Les Impériaux sont rapidement submergés par l'attaque générale qui est lancée au milieu de l'après-midi. La position de la chapelle d'Olhain tombe au premier assaut, puis les Espagnols s'emparent de la redoute Santa-Barbara. Les ouvrages avancés défendant Sare doivent être évacués, mais la redoute de Granada (Errotaldekoborda) tient toujours. Toutefois, estimant que le pont d'Amotz est menacé et qu'il risque d'être coupé de ses arrières, Clauzel commence à se retirer pour regrouper ses forces aux lisières nord de Sare.
Abandon de la Rhune
Les deux régiments qui défendent le sommet de la Rhune ont attentivement observé ce repli. Sans ordres, se sentant abandonnés, et redoutant de se retrouver eux-mêmes isolés, ils profitent de la nuit pour décrocher. Sans être attaqués, sans se battre, ils abandonnent leurs positions et se replient vers l'ouest, sur la Petite Rhune.
Cet abandon précipité et irrationnel de la ligne la plus naturelle de défense sera lourd de conséquences pour les Français. Les Espagnols s'installent au sommet de la Rhune, le 9 octobre au petit matin, sans avoir eu à tirer un seul coup de feu. L'avant-poste que constitue désormais la Petite Rhune sera-t-il suffisant pour contenir une tentative de débordement par l'ouest ? Rien n'est moins sûr.
Au lever du jour, les troupes de Clauzel sont toujours au contact des Espagnols devant Sare. Par une brillante contre-attaque, elles réussissent à reprendre la redoute Santa-Barbara, mais à dix heures elles en sont de nouveau chassées. Les combats continuent toute la journée pour le contrôle du hameau de Lehenbizkai dans lequel les Français tiennent bon.
Changeant une nouvelle fois de mains, la redoute Santa-Barbara sera reprise aux Espagnols, dans la nuit du 12 au 13 octobre. Après avoir résisté aux contre-attaques qu'ils lanceront au petit matin, les Impériaux devront finalement évacuer l'ouvrage, trop exposé en avant des lignes. Ils le reprendront encore une fois, avant d'en être définitivement chassés le 10 novembre, lors du repli général qui suivra la bataille de la Nivelle. Les combats livrés pour le contrôle de cette redoute, localisés mais violents, auront coûté deux cents hommes aux Français et cinq cents aux Espagnols.
Le front se stabilise
Le 9 octobre dans la soirée, le front se stabilise. Un modus vivendi s'installe entre les adversaires. Ils vont marquer une pause d'un mois, s'observant et se jaugeant de part et d'autre d'une ligne de front qui, loin d'être hermétique, leur donne l'occasion de nouer des contacts.
Sur le versant sud de la Petite Rhune, Français et Anglais s'entendent pour neutraliser certains points. "De tels arrangements étaient fréquents… Cela montre que des ennemis appartenant à des armées civilisées peuvent se comporter en gentlemen. Une telle courtoisie n'existait pas entre Anglais et Espagnols", relève Harry Smith.
Le commandant Smith partage son temps entre les reconnaissances de terrain, son travail d'état-major et sa vie de couple. Juanita, sa jeune femme espagnole, l'accompagne dans ses bivouacs, jusque sur les contreforts de la Rhune où, avec le concours de quelques domestiques, elle tient la maison : une tente et du mobilier démontable.
Les conditions de vie sont précaires. Le mauvais temps continue à sévir ; il a même neigé. Les troupes améliorent leur ordinaire en cueillant les châtaignes que l'on trouve en abondance vers le col de Lizuniaga et dans le vallon du rio Cia.
Le mois d'octobre a été difficile pour les Impériaux. Luttant à un contre trois, les unités de Clauzel ont perdu quatorze cents hommes dans la bataille de la Rhune, un peu moins que les Alliés dont les pertes sont estimées à seize cents.
Dans cette bataille de généraux qu'il vient de livrer à Soult, Wellington a été le meilleur. Manœuvrant habilement pour attaquer séparément les positions en cordon des Français, il a réussi à les enlever sans que les réserves aient le temps d'intervenir. Avant même le déclenchement de son offensive, il avait averti ses commandants de division : "L'ennemi n'a pas suffisamment d'hommes pour occuper les positions qu'il tient. Il n'aura pas les moyens de concentrer des forces sur les points que je choisirai d'attaquer. Sur chacun de ces points, je pourrai engager des moyens supérieurs aux siens." C'est ce qui s'est effectivement passé. C'est ce qui va se reproduire.
On peut s'étonner que Soult n'ait directement engagé dans les combats que quatorze mille hommes, alors que Wellington a attaqué avec des effectifs près de trois fois supérieurs. Sur la défensive, moins bien renseigné que son adversaire, le maréchal a dû, pour une fois, se montrer plus prudent que l'Anglais. Installé à Vera, celui-ci ne juge pas opportun de s'enfoncer plus avant en territoire français tant que Pampelune ne sera pas tombée. Tout en réhabilitant les ponts sur la Bidasoa, et en fortifiant ses positions au sud du fleuve, il réorganise ses forces.
À l'aile droite, Hill étend son dispositif de Roncevaux jusqu'au Baztan. Au centre, la zone de Beresford va de Maya au Mandalé, en passant par Etxalar et la Rhune. À l'ouest, le lieutenant général John Hope (qui vient de remplacer Graham à la tête de l'aile gauche alliée) couvre le secteur allant du col des Poiriers à la Croix-des-Bouquets, puis à l'océan.
Nouvelle ligne de défense sur la Nivelle
L'hiver 1813-1814 a été précoce (il a neigé dès le mois d'octobre), et il sera rigoureux. Début novembre, Wellington dispose de près de cent mille hommes dans la zone frontière. Soult ne peut en aligner que soixante mille.
Sur son aile gauche, Drouet d'Erlon a formé une première ligne de défense qui descend du Mondarrain vers la Nivelle. En arc de cercle, elle épouse le relief en suivant la dorsale de l'Atxulegi et de l'Ereby, sommets qui sont défendus par de solides redoutes, puis elle remonte sur Dancharia, et elle couvre les débouchés de la vallée du Baztan par Urdax.
En retrait de trois à cinq kilomètres, une deuxième ligne suit la crête allant du col de Pinodiéta au pont d'Amotz. Constituant la position principale, dite grande position de Souraïde, elle est armée de trois puissantes redoutes.
Au centre, Clauzel s'est établi sur les hauteurs, elles aussi fortifiées de redoutes, qui dominent la rive gauche de la Nivelle, du pont d'Amotz à Ascain. Vers l'avant, une première ligne, aux ordres de Conroux, couvre toujours les approches sud de Sare, d'Arrossakoborda aux redoutes très disputées de Granada et de Santa Barbara, puis d'Ibarsoroa au centre de résistance du Mouiz et à la Petite Rhune.
La défense du Mouiz, solidement renforcée, est assurée par la brigade Barbot de la division Maransin. En recueil au col de Saint-Ignace, la brigade Rouget assure le contact avec une deuxième ligne dont la défense a été confiée à Taupin. Cette ligne s'appuie sur un système de redoutes édifiées sur le mouvement de terrain qui descend vers le pont d'Amotz en passant par le Suhalmendi. Au-delà du pont d'Ascain, le camp retranché de Serrès est protégé par la brigade Darricau que renforce la brigade italienne de Saint Pol, elle-même détachée de la réserve de Villate.
La droite des Impériaux est, elle aussi, organisée en deux lignes de défense. Reille s'est disposé de part et d'autre de la route d'Espagne, en avant de Saint-Jean-de-Luz qu'il a pour mission de couvrir. C'est sur cet axe que Soult s'attend, à tort, à voir Wellington mener son action principale. À l'avant, les divisions Boyer et Maucune, déployées sur une ligne allant d'Urrugne à Ciboure, occupent les positions fortifiées du château d'Urtubie et du Bordagain.
À l'arrière, Villate maintient deux brigades à Saint-Jean-de-Luz et à Ciboure, ainsi que deux autres au camp de la Réserve situé sur les collines sud de la Nivelle. Il a pour mission de contre-attaquer pour interdire, le cas échéant, le débouché des cols d'Inzola et d'Ibardin par les gorges d'Olhette et d'Herboure.
Soult s'est fixé une deuxième ligne d'arrêt sur la rive droite de la Nivelle, du camp de Serrès à Saint-Pée-sur-Nivelle, Souraïde, Cambo et l'Ursuya. Installé à Bidarray, Foy est chargé de surveiller les débouchés de la vallée de Baïgorry.
Le point faible de ce système de défense se situe entre la Rhune et la Nivelle, une rivière peu importante qui peut être traversée à gué à l'est du pont d'Amotz. Le dispositif manque de consistance.
Encore une fois trop linéaire et étiré (le col de Pinodieta est à dix-huit kilomètres à vol d'oiseau du fort de Socoa), il n'a pas une profondeur suffisante pour que puissent être menées, avec l'efficacité et la rapidité nécessaires, des contre-attaques du niveau de la division, seules susceptibles de dégager les centres de résistance des régiments. Ceux-ci n'ont pas de réserves propres pour pouvoir contrer immédiatement les assauts ennemis. Dans de telles conditions, il est difficile, sinon impossible de manœuvrer. Il ne peut être question que de tenir, sans esprit de recul. Pourquoi, alors, ne pas avoir résisté sur la coupure naturelle de la Bidasoa et sur la crête frontière ? Soult s'est laissé leurrer par les opérations de diversion de Wellington : il connaît mal le dispositif de son adversaire, et il ignore quelles sont ses véritables intentions.
Comme d'habitude, le duc est beaucoup mieux informé de ce qui se passe chez les Français. Son plan de bataille est simple : attaquer sur toute la ligne.
Les alliés reprennent l'offensive
La journée du 10 novembre s'annonce fort belle. Au lever du jour, trois coups de canon tirés du sommet de l'Atchouria signalent le déclenchement de l'attaque. Avant même que l'assaut principal ne soit lancé, la division légère a réussi à s'emparer de la Petite Rhune qu'elle a discrètement approchée de nuit.
La bataille engagée, les Alliés s'avancent en cinq colonnes de divisions. Précédée par de nombreux tirailleurs, et accompagnée d'une réserve qui lui est propre, chaque division a son objectif : le pont d'Amotz pour Colville, les redoutes de Granada et de Louis XIV pour Le Cor, Mendiondokoborda et la redoute du Suhalmendi pour Cole et Girón, la Petite Rhune, l'arête et le plateau de l'Altxanga, ainsi que les ouvrages du col de Saint-Ignace pour Alten et Longa, Ascain pour Freire.
Progressant depuis les Fermes de Sare sur les versants du vallon oriental du col des Trois Fontaines, les Alliés, bientôt appuyés par des éléments débouchant du sommet de la Rhune qu'ils occupent depuis un mois, et de la Petite Rhune dont ils viennent de s'emparer, prennent en tenailles les défenses du centre de résistance du Mouiz et de l'Altxanga.
Sans trop de difficulté, ils s'assurent de cette position en enlevant successivement le poste du Rocher, établi dans le thalweg, à la base nord de la Rhune et en direction du col des Trois Fontaines, puis les ouvrages en pierres sèches de la Place d'Armes et du Nid-de-Pie. Chacune de ces positions secondaires, dont il reste de nos jours quelques vestiges, était défendue par des effectifs de la valeur d'une compagnie. La voie ouverte, les assaillants peuvent alors dévaler vers le nord, sur le versant en pente douce où la Traverse et le Donjon n'offrent qu'une résistance symbolique.
Seule la redoute Étoile-de-Mouiz (Koralhandia) constitue une résistance sérieuse, mais la situation y devient rapidement intenable. "Sautant vaillamment sur son cheval, Colborne le pousse vers le fossé sous le feu des ennemis qui se fait plus hésitant au fur et à mesure qu'il approche. D'une voix forte, il les somme de se rendre. Tout aussi crânement, l'officier français répond : — Reculez, Monsieur, ou je vous abats ! S'adressant aux soldats, Colborne rétorque : — Si un seul coup de feu est tiré maintenant que vous êtes encerclés, vous serez tous passés au fil de l'épée." Le colonel obtempère, et ses hommes déposent les armes.
Craignant d'être tourné, Barbot décroche vers le col de Saint-Ignace, puis les redoutes de Mendibidea (cote 268) et d'Hermitebaita (cote 273). Il regroupe ses troupes sur le mouvement de terrain allant du Suhalmendi à la redoute Louis XIV. Il n'est que huit heures du matin.
Deux heures auparavant, au moment même où était lancée l'attaque sur l'Altxanga, deux divisions anglaises ont débouché du col de Lizarieta et marché sur les redoutes de Santa-Barbara et de Granada. Les assaillants se sont emparés du premier ouvrage par une manœuvre hardie de débordement, du côté du thalweg du Lizuniako, au versant pentu et broussailleux. L'artillerie s'est chargée de réduire le second, qui était moins bien protégé. La route de Sare est ouverte : abandonné par Conroux, le village est coiffé, puis dépassé. Plus à l'est, les Espagnols accrochent les défenses du Mondarrain et de l'Atxuléguy, et les Anglais s'emparent des forges d'Urdax et d'Aïnoha.
La Nivelle est franchie
Ayant avancé sur toute la ligne, les Alliés franchissent la Nivelle à gué, en amont du pont d'Amotz qui permet à l'aile gauche française de communiquer avec le centre. Remontant vers le pont en suivant la rive droite, ils tournent les premiers ouvrages défensifs de Drouet d'Erlon. D'autres colonnes, formées à Istilarté et à Sare, tentent de s'infiltrer entre la redoute Louis-XIV et le pont d'Amotz. Les Anglais sont repoussés deux fois par les défenseurs de la redoute, mais au troisième assaut cet ouvrage imposant tombe entre leurs mains (au cours de cette action, Maransin est fait prisonnier, mais il s'évade aussitôt). La garnison de la redoute des Signaux, qui est située immédiatement à l'ouest d'Uhaldekoborda (cote 187), succombe à son tour. Pas plus que les autres ouvrages défensifs, elle n'a pu être secourue.
Gravement touché à la poitrine, Conroux est évacué, ce qui démoralise ses troupes. Les hommes de Maransin faiblissent aussi. En début d'après-midi, les Impériaux se replient en franchissant la Nivelle sur le pont de Saint-Pée et sur celui d'Haroztegia (en face d'Ibarron). À seize heures, deux colonnes alliées traversent à leur tour la rivière. L'aile gauche française est désormais coupée du centre.
Plus à l'est, les onze mille hommes de Drouet d'Erlon ont eu du mal à défendre le secteur de onze kilomètres de front qui leur a été confié. La brigade Maucomble occupe l'Ereby et l'Atxulegi, tous deux défendus par des redoutes. Elle a mis en place des avant-postes sur l'Haitzaberri, longue crête frontière qui descend du Gorospil vers Dancharia.
Une batterie a pris position sur la hauteur d'Arbonakoborda pour couvrir le pont de Dancharia. Un ouvrage aménagé sur la cote 151, au nord-ouest d'Ordokikoborda et d'Ainhoa, assure le contact visuel avec les unités de la division Darmagnac et de la première brigade Abbé. Elles occupent les six redoutes de la crête allant du col de Pinodieta au pont d'Amotz (notamment celles d'Ordosgoitikoborda et des points cotés 279, 232 et 189). L'uniformité de ce mouvement de terrain n'est rompue que par l'affaissement du col d'Harismendia. Le chemin d'Ainhoa à Saint-Pée, qui emprunte ce passage, marque la limite entre Darmagnac et Abbé.
Chacune des redoutes est occupée par un bataillon. Celle de la cote 189 (la plus à l'ouest et la plus proche du pont) tombe la première aux mains des Alliés qui l'ont tournée sur la droite. Les autres sont prises en cascade. Darmagnac se replie en direction d'Habantzen, sur les hauteurs au nord-est de Saint-Pée.
Sur sa gauche, chassé lui aussi des redoutes du versant nord de l'Erebi, Abbé retraite vers le col de Pinodieta, puis Espelette et Cambo. Les éléments qui ont pris position sur le Mondarrain doivent l'abandonner à leur tour.
Les redoutes ont été submergées par l'ennemi, les unes après les autres, inexorablement. N'ayant pas de réserves propres, elles n'ont pas été en mesure de contre-attaquer les colonnes d'assaut que précédaient des nuées de tirailleurs chargés de coiffer les défenses et de les aveugler.
La situation des Français continue à se dégrader dans le secteur d'Ascain. Après s'être rendus maîtres de l'Altxanga, les Alliés ont dévalé le vallon du ruisseau des Trois Fontaines. Ils se dirigent vers le pont d'Ascain pour empêcher les réserves du camp de Serrès d'intervenir au profit de Clauzel. Ayant abandonné sans combat les deux redoutes du col de Saint-Ignace (Mendibidea et Ermitebaita), les Impériaux tentent désespérément de s'accrocher aux redoutes des Signaux, d'Arostaguia et du Bizkarzun. En dépit de leurs efforts, les Alliés prennent le contrôle du pont.
Il est quatorze heures. Se repliant sur toute la longueur de la ligne de bataille, les Impériaux franchissent la Nivelle sur différents ponts, entre Saint-Pée et Ascain, et ils rejoignent la position fortifiée d'Habantzen sur laquelle Soult a ordonné le regroupement. Établie sur un important carrefour de routes et de chemins, la zone de repli occupe une position dominante sur la route de Bayonne, à trois kilomètres au nord-est de Saint-Pée.
Maintenant le contact avec les troupes qui refluent, les Alliés franchissent à leur tour la Nivelle. Wellington emprunte lui-même le pont de Saint-Pée.
À la tombée de la nuit, la ligne de contact se stabilise enfin. Harassés par une journée de combats mobiles et continuels, les soldats des deux camps n'aspirent plus qu'au repos.
Soult pris en défaut
Soult, qui s'attend à ce que Wellington fournisse son effort principal en direction de Ciboure, tergiverse avant de se décider à intervenir en soutien de Clauzel. Les deux commandants en chef ne se font pas face. Le maréchal est statique et éloigné de la zone où se déroule l'action majeure. L'Anglais, qui est mobile, colle au plus près des unités qui vont réaliser la percée. Il dirige la bataille en ayant pratiquement une vue directe sur ses divisions.
Soult s'attarde inutilement à Saint-Jean-de-Luz. S'il entend le bruit du canon, il ne sait pas vraiment ce qui se passe. Il ne peut communiquer avec ses grands subordonnés que par estafettes. Celles-ci, mettent près d'une heure pour joindre Clauzel, soit plus d'une heure et demie pour faire un aller et retour. C'est rédhibitoire !
Reille est plus près de lui, et il sait qu'il éprouve des difficultés à contenir l'avance des Alliés. Or, il ne dispose que de la réserve de Villate pour tenter de limiter les dégâts, du côté de Clauzel comme de celui de Reille. Il la garde trop longtemps près de lui. Quand il envisage enfin de la lancer sur le flanc gauche des Alliés, devenus vulnérables quand ils dévalent le versant nord de la Rhune, il est trop tard : Ascain est déjà entre leurs mains.
En début de matinée, la position du camp des Sans-Culottes a été enlevée par les Alliés qui se sont emparés, dans la foulée, de celle du Bon-Secours (Sokorrie) qui couvrait Urrugne. Un peu plus à l'est, les combats vont se poursuivre toute la journée, du plateau qui domine l'Haniberreko, un petit affluent de la Nivelle, jusqu'aux lisières sud de Ciboure.
Pas plus que celles de Sare, de Saint-Pée et d'Ascain, les sept redoutes qui jalonnaient la route d'Olhette, ainsi que les huit autres qui couvraient le terrain entre cette dernière et la route d'Urrugne, n'ont pas servi à grand chose. Quoique mieux défendue que les autres et armée de pièces d'artillerie, la redoute de Nassau n'a pas résisté aux impétueux coups de boutoir de l'ennemi. Au nord-ouest, la position de Beltxenea, située immédiatement à l'est du péage actuel de Saint-Jean-de-Luz sud, a subi le même sort. Pour faire face à la poussée des Alliés, Reille a dû se résoudre à détruire tous les ponts qui avaient été jetés sur la basse Nivelle, puis il s'est retiré dans Saint-Jean-de-Luz.
Le 10 novembre au soir, l'armée impériale est ainsi rejetée derrière une ligne allant de Saint-Jean-de-Luz à Cambo. Occupant Ciboure et le Bordagain, Reille est le seul à se maintenir, pour quelques heures seulement, sur les deux rives de la Nivelle. La réserve de Villate bivouaque au camp de Serrès, Darricau se trouve du côté d'Ahetze, Clauzel campe sur les hauteurs d'Habantzen, Abbé s'est replié sur Cambo, Darmagnac sur Ustaritz, et Foy sur Bidarray. Les Alliés tiennent Urrugne, Ascain, Sare, Ainhoa, Espelette, Souraïde et Saint-Pée-sur-Nivelle.
Au cours de la nuit, Reille évacue le fort de Socoa et les positions défensives du Bordagain, puis il abandonne Saint-Jean-de-Luz, et il regroupe ses troupes sur les hauteurs de Bidart. Les seize redoutes qui devaient couvrir Saint-Jean-de-Luz n'ont pas réussi à ralentir l'avance de l'ennemi, qui a poursuivi implacablement sa progression.
Sur l'aile gauche alliée, l'infanterie de Hope a franchi la Nivelle en amont de Saint-Jean-de-Luz, et elle marche sur Bidart. Au centre, Beresford s'est avancé vers Arbonne. À droite, Hill, solidement établi à Souraïde et à Espelette, menace Cambo. Soult a rejoint le camp de Serrès au début de l'après-midi.
La bataille de la Nivelle a été minutieusement préparée par les Alliés. Pendant un mois, ils ont observé les positions françaises depuis les points hauts qu'ils avaient conquis en s'emparant de la Rhune. Ils ont multiplié les reconnaissances, de jour et de nuit, des itinéraires d'approche. Dans ces combats, les Français ont perdu quatre mille deux cent soixante-dix soldats et cent soixante-dix officiers (dont un général) tués, ainsi que quatorze cents prisonniers. Ils ont dû abandonner à l'ennemi leurs magasins de Saint-Jean-de-Luz et d'Espelette, ainsi que cinquante-et-un canons. Les Alliés n'ont perdu que deux mille six cent quatre-vingt-dix hommes et officiers.
Soult a mal préparé cette bataille, et une fois déclenchée, il l'a mal gérée. Selon Clerc, qui connaissait bien le terrain pour l'avoir parcouru en long et en large, et qui a pu consulter les documents officiels relatifs à ces combats, du côté français comme du côté allié :
"Les réserves auraient dû être placées à Amotz et Saint-Pée, mais non seulement les réserves, le quartier général. Il n'était pas de point plus central. L'aveuglement de Soult et son obstination demeurent inexplicables ; on peut dire que le jour où, cédant aux suggestions d'un faux point de vue, et qui sait, à des considérations secondaires, telles que les commodités de l'installation, il transféra le quartier général d'Ascain à Saint-Jean-de-Luz, d'un modeste village dans une bourgade, il commit une faute et l'expia par une sanglante défaite."
L'effet sur le moral va être désastreux, tant sur celui des soldats français que sur celui des populations locales accablées par une invasion qu'elles vont, de plus en plus, considérer avec une indifférence croissante. Elles sont d'ailleurs surprises, pour ne pas dire séduites, par le comportement des Anglais et des Portugais qui, obéissant aux ordres très stricts de Wellington, se montrent beaucoup plus corrects que ne l'ont été les Français.
Wellington est cependant contraint de marquer une pause : il doit restaurer les ponts de la Nivelle, entre Ciboure et Saint-Jean-de-Luz, pour pouvoir faire franchir son artillerie sans laquelle il ne peut aller de l'avant.
Les Alliés ont pénétré sur le territoire français beaucoup plus facilement qu'ils ne l'avaient espéré. En s'emparant de la Rhune et de ses contreforts, ils ont enlevé le dernier rempart montagneux protégeant de l'invasion étrangère les plaines du sud-ouest de la France.
Les populations dans la tourmente
Les troupes n'ont guère respecté les populations civiles, et elles se sont livrées sans vergogne au pillage dans les fermes et les hameaux. Les Anglais, qui mettaient pour la première fois le pied en France, se sont montrés curieux de voir à quoi pouvait ressembler une maison française. En dépit des consignes qui avaient été données, les premières fermes se trouvant au pied de La Rhune ont été visitées par les soldats alliés qui se sont largement servis sur le bétail et les volailles pour améliorer l'ordinaire. Un peu déçus, les soldats britanniques ont trouvé que les modes de vie n'étaient guère différents d'un côté de la frontière à l'autre.
À Ascain, les Espagnols de Freire et de Longa se sont livrés au pillage, violant et tuant plusieurs habitants.. Dans quelques semaines, les bataillons d'Espoz y Mina, en partie mutinés, auront le même comportement du côté d'Hélette.
Le 12 novembre, pour mettre immédiatement un terme à ces excès, Wellington renvoie tous les Espagnols (plus de vingt mille) dans leur pays, à l'exception de la division Morillo. N'hésitant pas à s'affaiblir numériquement, il s'assure, par contre, la reconnaissance des Basques français.
C'est plutôt de bon gré que ces derniers vont coopérer avec les envahisseurs. Non par amour des Bourbons, mais par rejet de l'Empire, de ses guerres et de ses impôts. À peine les Anglais sont-ils arrivés à Saint-Jean-de-Luz que les officiers organisent des fêtes et des bals. Wellington, qui parle très bien le français, tient table ouverte, recevant les notabilités locales, et notamment le maire de Biarritz, ainsi qu'une autre "mystérieuse personne".
Quand on demandera au duc s'il n'était pas imprudent de bavarder comme il le faisait avec les civils français, il répondra : "Vous les preniez pour des espions, je suppose, et pensiez que j'aurais dû me tenir sur mes gardes. À quoi bon ? Ce qu'ils disaient ou entendaient m'était indifférent. D'autres me fournissaient plus de renseignements qu'il ne m'était nécessaire. Ceux qu'ils donnaient à Soult ne pouvaient lui servir. Je ne suis point tout à fait sûr que le maire de Biarritz était un espion double ; quant à l'autre, je n'en ai jamais douté, je le savais aux gages de Soult comme aux miens. Il y avait beaucoup d'espions dans mon camp, et il ne m'est jamais venu à l'esprit de les pendre." (cité par Clerc).
Exposées aux tourmentes de neige, de grêle et de pluie d'un hiver particulièrement sévère, les armées des deux camps vivent au jour le jour. Les Anglais sont toutefois les mieux lotis. Ils reçoivent assez régulièrement du ravitaillement du Royaume Uni et d'Espagne, et ils ont de l'argent pour payer les marchandises qu'ils se procurent en France. Les Impériaux sont à cet égard nettement moins bien favorisés. Ils signent des réquisitions au grand dam des habitants, qui redoutent de ne jamais être payés.
Le problème du fourrage pour les chevaux est un casse-tête permanent pour le commandement. Il fait cruellement défaut, et les bêtes en sont parfois réduites à manger le blé en herbe, ce qui exaspère les paysans. Les montures doivent être retirées de la zone des combats pour aller pâturer plus au nord.
Dès le 17 octobre, Soult écrivait à Clark : "Nos troupes ont commis des excès. Je suis loin de les excuser ; mon cœur en a été navré et j'en ai témoigné mon extrême mécontentement en prenant toutes les mesures de répression qui sont en mon pouvoir (…) Il est fâcheux de reconnaître que le manque de fourrages a été le prétexte pour la troupe pour s'introduire dans les maisons ; la pénurie que nous éprouvons sous ce rapport est telle que si elle continue il ne sera plus possible de tenir des chevaux en ligne, et le service des subsistances en souffrira beaucoup."
Partout, routes et chemins sont en très mauvais état, et les débordements de rivières gênent les communications, ce qui perturbe le flux des approvisionnements.
Depuis la retraite de la Nivelle, le soldat de l'armée impériale, qui n'était déjà payé qu'avec retard et de manière très irrégulière, ne reçoit plus qu'une demie ration de pain.
La misère et les réquisitions frappent lourdement les populations, très affectées par la guerre. Outre l'entretien des routes et chemins, elles sont requises pour les transports de l'artillerie et du train des équipages, la fourniture de vivres pour les hommes et de fourrage pour les chevaux, ainsi que pour le cantonnement des troupes.
Il n'est pas rare de voir une compagnie ou un escadron arriver, à la tombée de la nuit, dans une maison que ses occupants habituels doivent précipitamment quitter en n'emportant que de maigres bagages et provisions. Leurs logis confisqués, les habitants abandonnent souvent leurs pauvres biens à la rapacité des soldats, et ils en sont réduits à aller chercher un refuge précaire dans les bois ou dans les villes qui, comme Bayonne, sont encombrées de ces malheureux. Le plus souvent, ils ne retrouveront à leur retour qu'une maison saccagée et pillée. Sans illusions, ils savent qu'après le départ des Impériaux il faudra qu'ils assurent le soutien des Alliés.
Des communes rurales, comme Anglet, sortiront ravagées des opérations de l'hiver 1813-1814. La forêt de Blancpignon sera complètement dévastée quand les Alliés investiront Bayonne. Déjà, à la mi-novembre, près de la moitié de la population, chassée de chez elle, s'est réfugiée au Boucau.
Le capitaine Marcel se fait l'écho des relations difficiles que l'armée impériale entretient avec les gens du pays. Replié à Cambo, il note, le 12 novembre 1813 : "Nos soldats ne faisaient nullement attention qu'ils étaient dans un village français ; les habitants s'étaient sauvés à l'approche de l'ennemi et le soldat n'épargna pas plus leurs maisons que celles de l'Espagne que nous venions de quitter. Le temps était froid et pluvieux, j'en conviens, et les hommes avaient absolument besoin de se réchauffer, mais ils auraient dû souffrir plutôt que de faire du mal à leurs compatriotes déjà éprouvés par le fléau de la guerre ; mais les dangers et les privations avaient endurci leurs cœurs et ni les représentations, ni les menaces des officiers ne purent empêcher la dévastation."
De plus en plus de Français désertent : entre le 1e octobre et le 16 décembre, deux mille neuf cent quatre-vingt-trois hommes, qui ne sont ni prisonniers ni hospitalisés, seront rayés des comptes "pour longue absence".
Évoquant les Basques, et plus particulièrement les jeunes recrues, Soult constate amèrement que "la plupart d'entre eux désertent (…), aucun département ne compte autant de réfractaires (…), beaucoup se joignent à des bandes de contrebandiers, de malfaiteurs, ou même d'insurgés espagnols qui ont longtemps commis des excès dans les montagnes".
Le préfet des Basses-Pyrénées a suggéré au maréchal de suspendre la levée de la classe 1815, ou du moins d'incorporer les jeunes recrues dans des unités dites franches de chasseurs ou éclaireurs basques, suggestion qui sera en partie retenue quand Harispe recevra, en janvier 1814, la mission de constituer des unités spéciales chargées de harceler les Alliés.
Un dispositif remanié
Soult doit, de toute urgence, remanier son dispositif. En deçà de la Nivelle, la première ligne naturelle d'arrêt est la Nive, rivière plus large et plus difficile à franchir. Le maréchal voudrait profiter du court répit que lui accorde Wellington pour se rétablir sur une ligne allant de Bidart à Habantzen et Ustaritz. Il n'y parvient pas. Les ouvrages de défense n'étant pas terminés, il est une nouvelle fois obligé de reculer et de resserrer ses troupes sur une zone plus étroite, avec sa droite sur les hauteurs situées entre Bidart et Ilbarritz, son centre au niveau d'Arbonne, et sa gauche à Arrauntz.
Le 12 novembre au petit matin, sous le couvert d'un épais brouillard, les Français décrochent discrètement. Quand ils découvrent que la voie est libre, les Alliés reprennent leur progression. Hope pousse jusqu'à Bidart. Beresford s'installe à Ahetze, puis, s'avançant jusqu'aux portes d'Arbonne, il prend position sur la colline Sainte-Barbe. Sur la droite, Hill se heurte aux troupes de Foy qui défendent, avec succès, les ponts de Cambo et d'Ustaritz.
Derrière leur nouvelle ligne d'arrêt, les Impériaux occupent les hauteurs sud d'Anglet, ainsi que celles de Beyris et de Marracq, positions avancées du camp retranché de la route d'Espagne.
Avec deux divisions, Reille s'appuie sur le bas Adour, sur lequel patrouille une flottille de canonnières, entre Bayonne et la Barre. Il renforce le contrôle de la route d'Espagne. Traversant les marais de l'Aritxague, elle peut être inondée entre Lachepaillet et Saint-Amand. Des fortins sont édifiés de part et d'autre de cet axe, jusqu'aux limites d'Anglet.
Tout en se protégeant de possibles débarquements, Reille se tient en outre en mesure d'appuyer Clauzel. Avec ses trois divisions, ce dernier a pris position sur le plateau de Parme, d'où il domine le moulin de Brindos et la maison Bordenave. Vers l'est, il occupe le terrain jusqu'à la Nive, surveillant une zone en partie marécageuse, et même inondée à hauteur du ruisseau d'Urdainz. La division de réserve occupe le plateau de Beyris. Il n'arrête pas de pleuvoir.
Au confluent de la Nive et de l'Adour, le camp retranché de Bayonne constitue une ultime position de défense, la citadelle en formant le dernier réduit. Il est délimité par les ouvrages de la corne de Mousserolles (camp des Prats), du bastion des Mineurs, du front de Marracq, des redoutes des Sapeurs et du Séminaire, de la digue de la route d'Espagne, du fort de Beyris, des redoutes des Grenadiers et de la Pointe. Entre Nive et Adour, le front de Mousserolles est défendu par le corps de Drouet d'Erlon.
Après avoir franchi la Nive à Bayonne, les divisions Darricau, Darmagnac et Abbé sont venues s'établir à Jatxou, Villefranque et Vieux Mouguerre, dont elles occupent les hauteurs. Elles sont renforcées par Foy qui s'est déployé, depuis Halsou, jusqu'aux gués situés en amont de Cambo. À Louhossoa, Pâris garde les débouchés de la vallée de Baïgorry. La cavalerie de Pierre Soult est à Hasparren et Urcuray. Les grands dépôts de l'armée se trouvent à Dax et à Peyrehorade.
Le franchissement de la Nive, le 9 décembre 1813, sera le prélude à la bataille de St Pierre-d'Irube livrée quatre jours plus tard, puis de l'investissement de Bayonne à la fin du mois de février 1814.


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