Quelle place pour Ceuta et Melilla dans l'Espagne contemporaine ?

Yves ZURLO

Entre Europe et Afrique : Quelle place pour Ceuta et Melilla dans l'Espagne contemporaine?

L'affirmation récente -par des moyens militaires- de la souveraineté espagnole sur les possessions de la côte méditerranéenne du Maroc [crise de juillet 2002 après l'occupation marocaine de l'îlot Leila/Perejil] semble illustrer la détermination espagnole à rester souveraine sur ces petits vestiges de l'empire colonial espagnol comme si, depuis toujours, ils faisaient partie intégrante du territoire national. En fait, il n'en a pas toujours été ainsi et un petit rappel historique s'impose pour éclairer notre réflexion sur le sujet.
- C'est en 1415 qu'un état européen -le Portugal- fait irruption sur le sol de l'Afrique du Nord en s'emparant de la ville de Ceuta, premier pas de l'aventure coloniale portugaise sur les côtes de l'Afrique.
- En 1497, l'Espagne, poursuivant sa Reconquista contre la présence arabe sur la Péninsule, s'empare de la ville de Melilla par l'intermédiaire du duc de Medina Sidonia qui, par la suite, cèdera sa conquête au roi d'Espagne.
- En 1580, après la mort du roi du Portugal don Sebastião au Maroc, la ville de Ceuta, comme tout le pays, est rattachée à l'Espagne sous la houlette de Philippe II. La ville restera espagnole après la révolte portugaise de 1640 et la souveraineté espagnole sera confirmée par le traité de 1668.
- En 1791, l'Espagne restitue à la régence d'Alger les derniers vestiges des Plazas ou fronteras (1) qui s'égrainaient le long de la côte méditerranéenne de l'Afrique du nord [Oran et Mers-el-Kebir] et l'on envisage de faire de même pour les possessions qui sont situées sur les territoires du royaume du Maroc. Il convient de préciser que les fronteras espagnoles se limitent alors à un rôle plutôt défensif et de surveillance des côtes face à la pénétration ottomane et qu'il n'est plus question d'envisager une conquête plus en profondeur de l'Afrique du nord.
- Au cours du XIX e siècle va se poser de façon récurrente la question de savoir si Ceuta et Melilla font partie ou non du territoire espagnol et donc de savoir s'il faut les considérer comme des villes espagnoles ou comme des colonies (3).
Pendant la Guerra de Independencia [1808] et devant les graves problèmes de ravitaillement auxquels est confrontée l'Espagne dans sa lutte contre l'envahisseur français, on envisage de céder les Presidios au Maroc contre des vivres. En 1811, le 26 mars, les Cortes de Cadix déclarent que les presidios menores ne font pas partie du territoire espagnol et un vote favorable à leur cession obtient la majorité des voix. Pour des raisons liées à des pressions britanniques, la cession ne se fait pas alors. En 1821, lors de la période du Trienio Liberal, les idées libérales opposées à tout colonialisme étant alors majoritaires, les Cortes autorisent la cession des trois Presidios menores, c'est-à-dire de Melilla, du peñon de Vélez de la Gomera et du peñon d'Alhucemas mais pas de la Plaza de Ceuta.
Eu égard aux énormes frais que la présence espagnole sur les Presidios entraîne, plusieurs commissions d'enquête des Cortes étudient leur éventuelle cession au Maroc en 1831, 1846, 1863 et 1872 mais aucune n'aboutit. Pourtant si l'on en croit les commentaires que Pascual Madoz intègre à son Atlas de España y sus posesiones de ultramar publié en 1850, la situation semble mûre pour une restitution au Maroc :
Si se exceptua Ceuta, plaza notable por sus grandiosas fortificaciones y por su interesante posición en el estrecho de Gibraltar, bien puede decirse que nuestra ocupación en Africa no nos reporta ventaja alguna y es por el contrario, onerosa para nuestro erario y aun poco gloriosa para nuestras armas.
- Le véritable changement d'optique par rapport à Ceuta et Melilla intervient à l'occasion de la Guerra de Africa [1859-1860]. À ce moment-là, l'Espagne qui, à la suite des autres nations européennes, rêve de se lancer dans une nouvelle aventure coloniale, envisage de transformer les deux villes africaines en têtes de pont d'une pénétration plus en p

(1) Les fronteras espagnoles de l'Afrique du Nord prendront ensuite le nom de Presidios en raison de la
fonction de bagne qu'elles remplissent à partir du XVIIIe siècle.
(2) Vocable espagnol signifiant hispanité, caractère fondamentalement espagnol.
(3) las islas Baleares, las Canarias y demás posesiones en África [...]
(4) CpM -Coalición por Melilla- compte 7 concejales - au lieu de 5 précédemment- et le PDSC -Partido Democrático y Social de Ceuta- en compte 1 contre 3 lors des élections précédentes. CpM et PDSC sont les deux principaux partis dont les membres sont essentiellement musulmans.
(5) El País, 30 septembre 2001, "Melilla, laboratorio de religiones".


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