Nahapet Koutchak, parole d'archer (1500 ? - 1592)

Serge VENTURINI

(Le soleil), de la largeur d'un pied d'homme.
Héraclite
… ché seatta previsa vien piú lenta.
(… car la flèche prévue est à venir plus lente.)
Dante, Paradiso, canto XVII, 27.
Ses sourcils noirs faits en arche d'ébène,
De l'arc d'amour la forme et le portrait,
D'un beau croissant contre-imitoient le trait,
Ronsard, 773.

L'éclair. D'emblée, ― ce qui frappe, dans la vision de Koutchak l'impur, l'éclatante présence des corps dans sa poésie, ainsi que le beau voisinage de la nature et l'intensité sauvage des éléments, la flamboyance de son verbe surtout, la terre rugueuse ensuite, et l'air avec ses odeurs toniques et roboratives. L'eau enfin, si claire, si fraîche, avec ces belles onduleuses que l'on croise, silhouettes charnelles aux splendides courbures, croupe roulante au beau déhanché, une pesante cruche sur la ferme épaule, revenant palpitantes et haletantes de la lointaine fontaine, mains brûlantes et melons en pointe, pieds meurtris sur les chemins raboteux.
En un second temps, le premier mouvement de lecture passé, avec la rapidité des nuages qui circulent en accéléré comme dans un rêve d'enfant, ce qui touche plus profondément encore, ― c'est le trait, et la célérité du trait, vitesse et droiture de la sagitta d'or, flèche de lumière symbole du pur amour qui surgit. Sa poésie siffle vibre et vole comme une flèche entre terre et ciel, stridente hirondelle elle passe et se précipite, se jette et plonge dans l'imminence de l'orage.
Koutchak naquit, ne l'oublions pas, dans la "ville des archers", Agn, (Eghine aujourd'hui, dans la région de Kamaliyé en Turquie). L'arc, avec ses flèches, est la figure essentielle de sa poésie.
En lieu premier, cette figure est l'empreinte de l'enfance, la marque d'une appartenance, comme chez tous les exilés, aux souvenirs de la terre natale des ancêtres, à la mémoire de la première terre, mère-nourricière, arbres et montagnes, sources et forêts, chez ce fils du carquois selon l'Ancien Testament.
En second lieu, une grande figure de l'union des contraires ; l'arc d'Eros, célébration de la beauté des yeux, arcades des sourcils, arc des longs cils, flèches des yeux aiguisés, jet acéré des regards croisés, secret des arcanes de l'amour, mots affûtés, parole tranchante.
Et enfin, l'arc de la tension des corps recourbés, celui de l'élan des cœurs amoureux, où les êtres sont honorés pour ce qu'ils sont, simplement magnifiés avec noblesse dans leur liberté d'aimer (et avec quelle libre liberté !), à une époque d'alarme et de rumeurs, d'effroi et de cruautés, de carnages et de massacres, le prélude tragique d'un génocide à venir.
Mais, quand le chasseur, devient à son tour chassé, et que la Bien-aimée se montre belle chasseresse, alors, avec grand amour, l'arc se réveille lyre.
Le poème lu laisse en bouche un goût d'inachevé, comme la grâce d'un baiser offert ou volé, il recèle la saveur piquante de la surprise, la fraîcheur mordante de l'émerveillement, la délicate fugacité et l'extrême densité de l'étoile filante. Il incite à la relecture, il pousse à y regarder de plus près, ou bien il donne à voir et à vivre toujours plus avant.
La langue savoureuse et épicée de ce poète est tantôt populaire, gouailleuse et pleine de truculence, tantôt exquise et subtile, nuances, finesses, élégance, toujours de haute tenue, tendue jusqu'au dépouillement. Sa langue est tirée du quotidien comme l'eau du puits, elle possède en même temps le sel brûlant du cosmos et la chaleur sonore du pain qui dore. Ses haïrens brûlent et embrasent, crépitent et pétillent, grillent et se consument.
"Je suis dur comme une pierre que le marteau ne peut briser"... décochait stoïque le poète.
Koutckak attise, tel un endurci et coriace maréchal-ferrant, son inapaisable faim et son inextinguible soif, il traverse caracolant, amoureux éperdu, le pont des désirs. Le feu central est son domaine privilégié, son archée secrète selon les alchimistes, son pré d'élection, là où le diable païen (le grogh) est toujours dans le voisinage, prêt à vous emporter, dans les affres de l'autre monde. Qoutchak sent le soufre n'en déplaise aux cagots.
Certes, Koutchak est un impur d'un caractère fort et composite, un caractère hybride, mi-Prométhée, mi-Hermès, avec une part d'ombre digne d'Héphaïstos. Koutchak fut un vrai libertaire pour son époque, Soufre rouge, Homme universel, un sacré diable de Phénix. Les Arméniens, dans leur grande majorité, lui préfèrent Sayat-Nova, sans doute beaucoup moins turbulent, plus proche des malheurs de ce peuple toujours en danger d'extermination, immense poète de la tradition arménienne, et selon les dires de sa traductrice française : ― "pur diamant", "larme d'amour"…
La fulgurance du temps traverse la poésie de Koutchak dans la célébration de la joie de vivre comme dans l'élégiaque, fondant ou s'étirant selon la quotidienne mesure. La matière sensuelle de sa langue poétique est pétrie d'âpre sensualité, le poète parle avec ses mains rêches d'homme rude, de vigoureux gaillard qui s'emporte avec tendresse, de marcheur aventureux mais résolument indompté, au pas que rien ne désaltère, et qui farouchement se révolte, et souvent maudit de colère.
Koutchak écrit avec des mots concrets, odorants et goûteux, c'est dire la douce familiarité et la proximité délicieuse de cet univers incandescent, où tout respire sous nos yeux dans l'étincelante lumière, où le soleil cuit les chairs avec son dard acéré, son rayon qui ne cesse, non loin du lac de Van avec son éblouissant miroir de paix, là, où sous les éperons du soleil vivre devient léger, dans ce cœur ruiné, aujourd'hui en pièces, endeuillé, ― le cœur même de l'ancienne Arménie, non loin de là où naquit le géant Grégoire de Narek, son auguste prédécesseur, tant vénéré par tout un peuple avec ses odes et surtout son "Livre des Lamentations".
Et, quatrain après quatrain, la lecture s'enclenche, puis s'égrène comme en suspens, la terre se dérobe sous les pieds, le rêve commence, la méditation continue, le songe se prolonge… un moment. Et de nouveau Koutchak entraîne, vin fort, courant marin, souffle ondoyant, face au soleil.
En lisant et relisant Nahapet Koutchak, je me suis souvenu de ces lignes d'Ossip Mandelstam, dans son Voyage en Arménie, livre magnifiquement traduit, faut-il le rappeler, par André du Bouchet : "La plénitude de vie des Arméniens, leur douceur fruste, la noblesse de leur ossature ouvrière, ainsi que leur aversion inexplicable pour toute démarche métaphysique et la familiarité splendide qu'ils entretiennent avec le monde des choses réelles, avait pour moi valeur d'injonction : oui, tiens bon, n'aie pas peur de ton époque, ne cherche pas à biaiser."
Lire Koutchak et ses quatrains où l'on festoie et se réjouit, cela donne du courage et de l'orgueil, il rend plus riche et plus fécond, car il nous offre son bas-relief de la passion amoureuse. Là, où vivre est un danger, le bonheur si précaire, le futur peut-être un exil, alors, le présent demeure l'unique issue pour ne pas mourir en ce monde. Point de chair triste ici, un goût prononcé pour la luxure, plutôt le grand désir, les plaisirs des sens surtout quand ils sont prodigués à l'autre, accordés à l'autre, au plus vite partagés.
La vie tout entière triomphe chez Koutchak, malgré souffrances et séparations, morts et deuils, il œuvre à contre-angoisse, il bataille à contre-mort. Ses quatrains s'ouvrent comme des triptyques où le metteur en scène dresse tout un microcosme qui fourmille de fantasmes et de fantômes, voire de spectres. Dans sa poésie de l'infinie conversation, nous écoutons les magnifiques variations de ce dialogue amoureux sans cesse renouvelé entre un "Je" et un "Tu", entre duel et connivence. N'oublions pas trop vite le poids du "On" toujours oppressant de sous-entendus, celui de la règle implicite si accablante et convenue, du non-dit asservissant, comme celui de la rumeur, si pesant, à une époque où la transmission de la culture était la plupart du temps orale.
Il fait l'éloge du mystère de vivre en plein soleil, comme au beau milieu du clair-obscur. Épris avec véhémence de ces paysannes hâlées, avec leur poitrine qui se dévoile lentement, qui va s'éclaircissant comme une aube blanche et vient éblouir le regard de beauté, apporte un jour neuf, une bonne lumière, tel un jeune soleil. Il n'y avait qu'une chose au monde qu'il aimât : l'amour.
L'amour le plus ouvert, le plus immense qui soit, comme l'unique valeur, celle d'une matinée d'ivresse, "Ô mon Bien ! Ô mon Beau…", incendie qui se propage, d'une rive à l'autre, au loin sur la crête de la montagne. Malgré "le temps des Assassins" qui sans cesse gagnait du terrain, le poussant à l'exil vers Kharagonis, village au nord-est de la ville de Van, Koutchak ne fléchissait pas, il résistait et résista longtemps. N'est-il pas mort centenaire ?
Oui, l'amour seul compta ardemment à ses yeux, ce petit archer qui dompte tous les Dieux, l'arche d'amour, clef de voûte de l'œuvre, ― l'amour et l'exil.
Un amour parfois teinté d'un mysticisme charnel avec ce beau souci de fusion divine, du dépassement de la condition terrestre d'homme, sa volonté de briser tout ce qui écrase et isole, d'abolir à la force des poings toute pesanteur, avec son sourire de rosée, son œil de flèche et son regard de plume.
Le paganisme luxurieux demeure fort vivace jusque dans la symbolique des images, goût de la surabondance où la poitrine adorée de la femme devient Livre sacré, son corps merveilleux temple vivant illuminé de mille feux, sans que sa parole ne devienne jamais blasphématoire ou sacrilège. Koutchak vivait le monde avec gourmandise, il ne supportait guère la religion et ses règles sottes et bornées qu'il percevait comme une puissante entrave à l'épanouissement de ses désirs.
Koutchak avait en lui du furtif marlou rétif avec des yeux mêlés de métal et d'agate. Chat roué pour les uns, ruffian madré pour les autres, un maroufle retors qui aimait sortir la nuit, surtout de pleine de lune, pour marauder de belles drôlesses. Ses flancs en miettes gardèrent le souvenir de ses escapades nocturnes, de ses errements selon ses propres dires, et selon la tradition orale aussi, où prospèrent culte du poète, fables et légendes. Son regard de source ne recèle ni ressentiment, ni haine, mais une mémoire de l'amour qui dure et demeure désir, et cela malgré les coups dans les côtes, les passages à tabac.
Il y a, par ailleurs, chez ce déiste hors normes, grand oiseau sans maître ni seigneur, à l'intelligence sagace, un amour incandescent des belles femmes, un amour affranchi des beaux jouvenceaux, un amour délivré des contraintes religieuses et des barrières de la morale austère qui grève. Chez Nahapet Koutchak qui faisait flèche de tout bois, des folies amoureuses brûlent coruscantes, de térébrantes batailles.
"À batailles d'amour, champ de plumes", lançait un autre archer, contemporain de Koutchak, Luis de Góngora y Argote, des batailles d'amour en des temps tumultueux de délires fanatiques, et des troubles guerriers les noirs flambeaux. Lui, si taciturne, plus que muet, avec son silence de mérou à propos des événements historiques de son temps.
C'est, dans la véhémente urgence et l'impératif de vivre que viennent s'inscrire les quatrains de cet exilé du XVIe siècle, contemporain de Ronsard. À l'heure de "Mignonne, allons voir si la rose / Qui ce matin avoit desclose / Sa robe de pourpre au Soleil…", le patriarche Nahapet Koutchak, parle des femmes, elles s'expriment par sa voix, par sa bouche illustre d'ancêtre des trouvères arméniens : les ashours. Si un poète se juge au degré des épreuves, il fut la grande âme des chants populaires de son temps, ce qui lui valut de nombreux disciples, voire des imitateurs et plagiaires. Mais l'on ne pille que les cœurs vraiment généreux, on ne pirate que les esprits surabondants.
Cette liberté d'expression fut nouvelle pour l'époque, même extrêmement nouvelle, et avec quelle liberté de ton et avec quelle hauteur de vue elle se révèle, s'expose et s'imprime à notre oreille. Ravis, devant tant de Beauté échevelée, aux anges, on hume enchantés, dans cette profonde poésie qui ouvrit non sans fracas les portes de la Renaissance arménienne, l'odeur virginale des premiers matins de la terre.
― Tes yeux comme la mer, dressée aux portes de l'Egypte,
Ta chevelure ondoyant, les flots sous le vent.
Élancée et déliée telle une printanière tige,
Croquante et ronde pareille à une pomme écarlate,
Une rose de Kafour ― radieuse et rayonnante,
Avec ta fragrance, tu embaumes la terre, le monde.
(Traduction Élisabeth Mouradian et Serge Venturini) (64)
Paris, février 2006.

Paris, février 2006


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