Pour en finir avec le témoignage de Paul Morand sur la présence d'un Malraux révolutionnaire à Canton

Yves Le Jariel

Malraux contribua efficacement à la création du mythe de son implication directe dans la révolution chinoise. Pourtant cette légende ne repose sur rien si ce n'est le témoignage de Paul Morand, présent à Hong-Kong en août 1925, presque au même moment que Malraux qui y fit un voyage éclair pour acquérir des caractères d'imprimerie. L'analyse critique de ce témoignage confirme que le supposé voyage de Malraux à Canton fut purement imaginaire.

La légende du caractère vécu des Conquérants
Comme le soulignait Jean Lacouture "la légende d'un André Malraux, militant de la révolution chinoise, héros de l'insurrection de Canton de 1925 (sinon du soulèvement de Shanghai de 1927 [Malraux n'a pas poussé le ridicule à cela]) a la vie dure … Des auteurs aussi sérieux que Walter Langlois, Janine Mossuz et André Vandegans y ont apporté leur contribution, impressionnés par des demi-confidences, de lourds silence, des allusions, un certain ton d'assurance et des indications fulgurantes qui frémissent d'authenticité... Quant au professeur Georges Pompidou, c'est lui qui va la plus loin dans la "mytification" : il évalue à quatre ans (1923-1927) la durée du séjour en Asie de Malraux qui lutte à côté de Tchang Kai-chek puis des communistes."
Durant l'été 1928, une revue de Berlin présentait la traduction allemande des Conquérants avec le sous-titre "Journal des combats de Canton", faisant du livre une sorte de compte rendu d'événements vécus par l'auteur. La notice biographique accompagnant le livre en quatrième de couverture - qui n'avait pu être rédigée que par Malraux lui-même - précisait : "Né à Paris. Chargé de mission archéologique au Cambodge, au Siam par le ministère des Colonies …Délégué à la propagande auprès de la direction du mouvement nationaliste à Canton auprès de Borodine." A part la naissance à Paris, tout est rigoureusement faux dans ce résumé écrit pour étayer la véracité de l'expérience révolutionnaire de l'auteur.
Cette légende n'est confirmée par rien …
On connait fort bien la chronologie du séjour de Malraux en Extrême-Orient entre mars 1925 (date de son arrivée à Saigon) et son retour en Europe en janvier 1926. On sait que son voyage en Chine, le seul qu'il ait effectué durant cette période, eut lieu en août 1925 ; qu'il dura moins de dix jours et qu'il se limita à Hong-Kong et Macao. Aucune source policière, aucun témoignage direct, aucune mention dans les archives diplomatiques pourtant fort bien tenues des consuls de France à Canton ne viennent conforter la réalité d'un séjour de Malraux dans le bastion de la Chine révolutionnaire en 1925. Ce silence serait fort surprenant si Malraux s'était rendu réellement de Hong-Kong à Canton. La venue de Paul Monin dans cette ville, plus tard en 1926, sera, elle, mentionnée très précisément par le consul en poste, Danjou. Le représentant du PCF, Doriot, venu en Chine en 1927, sera lui aussi, parfaitement localisé. Les Services de Renseignements français travaillaient avec sérieux. Un Français qui arrivait à Canton (il y avait moins de cent résidants français dans la ville) ne passait pas inaperçu.
Le "voyage" d'André Malraux à Canton en août 1925 est d'ailleurs ignoré par Clara Malraux. Dans Les Combats et les jeux elle a raconté ce que fut son court séjour à Hong-Kong où elle accompagna André venu là acheter du matériel d'imprimerie destiné à poursuivre la parution du journal L'Indochine dont tous les imprimeurs de Saigon, sous la pression des autorités coloniales, refusaient de s'occuper. Elle évoque chaque moment de ce séjour et leur passage rapide à Macao à partir de Hong-Kong. Il est clair que s'ils avaient effectué un quelconque voyage à Canton à partir de Hong-Kong, elle n'eût pas manqué de s'en souvenir. D'autant que les grèves des transports en cours auraient rendu extrêmement difficile un tel voyage. Le consul à Canton, Leurquin, s'est longuement étendu dans sa correspondance avec ses supérieurs (le représentant de la France à Pékin et le ministre des Affaires étrangères) sur la difficulté des liaisons entre Hong-Kong et Canton au mois d'août 1925.
Sinon par un témoignage de Paul Morand qui a pris pour argent comptant ce que lui a raconté Malraux en novembre 1925
Seul le témoignage de Paul Morand semble donner quelque crédit au mythe de l'action révolutionnaire de Malraux en Chine. Ce diplomate - assez connu alors dans les milieux littéraires et dont le supérieur hiérarchique était le futur Saint-John-Perse, Alexis Léger- venait d'être affecté à l'ambassade du Siam pour remplacer, par intérim, son titulaire à Bangkok, un nommé Pila. Au lieu de rejoindre son poste de la façon la plus directe, Paul Morand avait décidé de passer par les Etats-Unis, le Japon et la Chine. Le métier de diplomate dans les années vingt avait ses douceurs ; il permettait aux titulaires de certains postes quelques excentricités.
De Pékin qu'il quitta vers le 15 août, Morand gagna le Chine du Sud. Par le plus grand des hasards, il arriva à Hong-Kong presqu'au même moment que les Malraux. A quelques jours près ils auraient pu effectivement se rencontrer. Mais ce ne fut pas le cas. Pourtant la façon dont Morand consigna cet événement dans sa critique des Conquérants en 1929 devait entretenir toutes les ambiguïtés.
"Août 1925 ; en pleine grève, j'arrivais à Hong-Kong, par le nord… Exactement à la même date, Malraux arrivait à Canton venant de Saigon. Son destin l'a porté immédiatement à l'heure décisive, au point névralgique …" On constate donc que Morand n'affirme pas là avoir rencontré Malraux à cette occasion. Il confirme seulement indirectement qu'il aurait pu le croiser à Hong-Kong (ce qui est parfaitement exact). Il faudra en fait plusieurs mois avant que les deux hommes se rencontrent, non pas à Canton ou à Hong-Kong, mais en Indochine. La présence imaginaire de Malraux à Canton lui a probablement été affirmée par l'intéressé lui-même, lorsqu'ils firent connaissance à Saigon le 2 novembre 1925. Soulignons encore que ce "témoignage" n'a été écrit par Morand qu'en 1929, après la parution des Conquérants ; après donc qu'André eut forgé son image de "révolutionnaire" impliqué dans la révolution chinoise.
La rencontre de Malraux avec Morand
Les circonstances de la première rencontre entre Morand et Malraux sont désormais bien connues. Paul Morand, peu après son arrivée à Bangkok (le 3 septembre 1925), ne tarde pas à s'ennuyer prodigieusement. Il manifeste son désir de rentrer en France à son supérieur hiérarchique et ami Alexis Léger. Le Siam est un cul de sac charmant avec aucune de ces ouvertures sur l'Asie que j'espérais. Les Siamois sont invisibles et quant aux Européens, l'ombre des cocotiers plane sur eux. Le 20 octobre, Paul Morand télégraphie au Département pour annoncer qu'en raison d'une dysenterie il quitte le poste et part se faire soigner au Cambodge. Il demande également l'autorisation de rentrer en France à ses frais, autorisation qu'il reçoit le 25 octobre. Il gagne alors Saigon où il entre se faire soigner à la clinique du docteur Angier, celle-là même où mourra Paul Monin en 1929.
Dès qu'il apprend le passage de Morand à Saigon, point de départ des paquebots pour la France, Malraux lui envoie un court message. "André Malraux, ancien co-directeur de la revue Action, de Fels - figurez-vous ! - serait heureux de voir Paul Morand avant son retour en France, si celui-ci n'a rien à faire de mieux." Comme le suggère Michel Collomb, le libellé même de ce texte laisse bien penser que les deux hommes ne connaissaient pas. Car on ne voit pas pourquoi Malraux se serait présenté s'ils s'étaient déjà vus à Canton, ou même à Hong-Kong. Malraux ne fait aucune référence à son action politique en Indochine. Rien sur la codirection de L'Indochine enchaînée avec Monin. Curieux pour quelqu'un qui affirmera être un cadre révolutionnaire du Guomindang. La seule chose qui l'intéresse c'est évidemment sa carrière littéraire. On n'imagine pas Paul Monin félicitant Malraux de cette rencontre à laquelle il n'avait pas été convié.
Morand n'a rien publié dans Action, mais ses amis (Cocteau, Radiguet …) y ont placé des écrits. Il connaît donc cette revue. Pour sa part, Malraux y a fait éditer son premier texte (dans le numéro 3, daté d'avril 1920), sur "La genèse des chants de Moldoror", où il ironise sur "le baudelairisme d'employé de chemin de fer" de Lautréamont. D'autres contributions de lui ont suivi. Mais André n'a jamais été le codirecteur de la revue.
Paul Morand accepte de recevoir André Malraux qui vient le voir le 2 novembre 1925 à la clinique du docteur Angier. Malraux n'a que quelques pas à faire entre le Continental, le meilleur hôtel de Saigon où il réside et la clinique.
Morand rendit compte de cette visite dans la critique qu'il fit en 1929 des Conquérants : "Je l'ai vu entrer comme un fantôme, dans l'hôpital où j'étais moi-même couché à Saïgon, pâle, amaigri, traqué, infiniment plus malade que les patients. Il a payé de sa personne ; il peut se permettre des œuvres dangereuses parce qu'il a vécu dangereusement."
Une note manuscrite de Morand, conservée aux archives de la Comédie française, probablement rédigée en 1927, plus près donc de l'événement, complète ce portrait de Malraux : "Blond, pâle, petit, intelligent, révolté, mauvais, haineux, souffrant d'être déclassé. L'œil de l'outlaw. Me dit dès le début qu'il passe pour un agent bolchevique. On lui conseille de rentrer en France. Son journal L'Indochine saisi [inexact car L'Indochine fut entravée dans sa diffusion mais jamais saisie]… Il va à Hong-Kong acheter des caractères chinois [En fait Malraux, ne pouvant trouver de caractères d'imprimerie latins du fait des manœuvres d'obstruction de l'administration coloniale, avait décidé d'aller les chercher à Hong-Kong]…. il dit les révolutionnaires annamites sans intérêt." Voilà qui aurait fait plaisir à Nguyen An Ninh ou à Phan Chau Trinh ; on ne peut guère s'étonner dès lors qu'il n'y eût pas beaucoup de Vietnamiens pour dire adieu au codirecteur de L'Indochine enchaînée lorsqu'il quitta Saigon, deux mois après Morand.
Quoiqu'il en soit, le diplomate-écrivain prend pour argent comptant tout ce que Malraux lui dit ou suggère lors de cette rencontre, puisqu'il écrira plus tard : "Ce drame, beaucoup de gens l'ont rêvé ; mais ils travaillent dans le vague, dans l'idéologie ; leurs œuvres s'épuisent en déclamation larmoyantes à la Jean-Jacques, en blasphèmes anarchistes, en dandysme ; Malraux lui l'a vécu, l'a souffert."
Malraux n'a ni vécu, ni souffert le drame de la révolution chinoise. Mais lorsqu'il regagnera la France en janvier 1926, il sera rempli d'un univers asiatique qui nourrira de fièvre les fulgurances de ses grands romans. Son univers rêvé se traduira en un monde plus charnel que la vie. Mais sa biographie ne gagne rien à être transformée en hagiographie. Son Asie révolutionnaire n'a été que rêvée.
Paul Monin, pour sa part, ira à Canton en mars 1926, avec sa femme Gertrude. Sans en tirer la moindre gloriole. Sans en tirer non plus de grande œuvre. A côté d'un Malraux auréolé d'une gloire factice de combattant révolutionnaire, il refusa toute posture pour se mettre au service de ses amis vietnamiens engagés dans une lutte frontale pour l'indépendance de leur pays. Il n'y a pas à opposer l'un à l'autre. Monin n'a pas créé d'univers littéraire. Il a simplement choisi pour lui-même une autre façon de réaliser son destin d'homme.


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