Un fait curieux
(A l'attention des partisans de la non-violence)

Olivier Maurel

Nous, qui nous disons non-violents ou partisans de la non-violence, devrions être attentifs à un fait curieux. Pendant des dizaines d'années, en général depuis leur création, les mouvements et journaux non-violents ne se sont absolument pas intéressés à la violence première, chronologiquement, dans la vie de chaque individu, celle que subissent les enfants, dès leur plus jeune âge, de la main même de leurs parents ou de leurs éducateurs. Non pas la maltraitance, mais la violence éducative ordinaire des tapes, gifles et fessées à laquelle recourent 90% des parents et que subissent 90% des enfants. Certains même continuent à ne pas s'y intéresser, et s'irritent même parfois quand on veut attirer leur attention sur ce sujet. Comme s'il était ridicule de penser que le fait de frapper les enfants au moment où ils sont le plus sensibles, le plus malléables, où leur cerveau est en pleine formation, ait des conséquences néfastes sur leur relation avec la violence. Moi-même qui suis aujourd'hui convaincu que la violence éducative est une des sources principales de la violence des adultes, il m'a fallu attendre l'âge de cinquante ans, dont près de trente passés à prêcher la non-violence, pour que j'en prenne conscience en lisant le livre d'Alice Miller : "C'est pour ton bien" (Éditions Aubier). Et il est très intéressant de se demander pourquoi nous avons manifesté cette indifférence, cette ignorance, ce refus de prendre au sérieux la violence éducative comme source de la violence. La raison est en fait très simple. L'enfant de un an ou deux qui est frappé par ses parents qu'il aime et dont il est entièrement dépendant, n'a aucun moyen de juger ce qu'il subit. Si on le frappe, c'est qu'il est désobéissant, méchant, minable, et il le mérite bien. Les coups qu'ils reçoit lui donnent honte d'être lui-même. Devenu adulte, il ne pourra les regarder qu'avec un sentiment de honte, n'en parler que sur un ton de dérision ou en affirmant que les coups qu'il a reçus lui ont fait le plus grand bien, ou même les oublier complètement. Mais il lui sera presque impossible de les remettre en question. Et il sera convaincu qu'on ne peut pas élever les enfants autrement. Ce qui fait que, même s'il s'oppose plus tard à la violence et prêche la non-violence, il ne lui viendra pas à l'idée d'établir le moindre rapport entre la violence contre laquelle il combat et les "bonnes fessées" ou "bonnes gifles" qu'il a subies. Ce qui est vrai des non-violents est vrai aussi, bien entendu, de tous les adultes. Dans tous les ouvrages sur les causes de la violence, il est rarissime de voir sérieusement prise en compte la violence éducative, même, il faut le souligner, dans les pays où le niveau de cette violence est très élevé, comme par exemple les pays africains où la bastonnade est infligée à 90% des enfants, non pas par maltraitance, mais "pour leur bien". D'ailleurs, très peu de spécialistes des sciences humaines s'intéressent à ce sujet. Il a fallu une évolution de plusieurs siècles pour que les pays européens commencent à prendre conscience des effets néfastes de la violence éducative et pour que l'intensité de cette violence y baisse. Aujourd'hui, cette prise de conscience se manifeste au niveau des plus hautes instances internationales (Comité des droits de l'enfant de l'ONU, Organisation Mondiale de la Santé qui, en novembre 2002, a publié un rapport sur la violence qui dénonce les dangers des punitions corporelles). Mais elle est très loin de s'être effectuée dans l'ensemble de l'opinion publique, y compris de l'opinion publique non-violente. La réduction du niveau de la violence éducative est pourtant une condition essentielle pour que la non-violence cesse d'être minoritaire et s'installe comme un comportement général et permanent. Si nous ne nous attaquons pas à ce qui est, plus encore je crois que l'injustice sociale, la "violence mère", tous nos efforts pour prêcher la non-violence seront perpétuellement submergés par le dressage à la violence subi "pour leur bien" par la majorité des enfants du monde. Pendant que nous nous efforcerons laborieusement de convaincre, le plus souvent avec des moyens dérisoires, une infime minorité d'adultes, la violence éducative transmise de génération en génération par les parents, formera à la violence et à la soumission à la violence, des cohortes d'enfants.

Olivier Maurel


Imprimer cet article