Nestor Gréhant, un physiologiste trop oublié

Marie-Thérèse Cousin

"Il est donc nécessaire de faire respirer de l'air pur dans le traitement de l'empoisonnement par la vapeur de charbon."

Né à Laon, où il commence ses études secondaires qu'il terminera à Paris au lycée Napoléon, Louis-François-Nestor Gréhant entreprend une licence de physique puis des études de médecine qui s'achèvent en 1863 par une thèse qui allie ses connaissances en physique à ses préoccupations médicales et où s'affirme sa véritable vocation de physiologiste : Respiration de l'homme. Recherches physiques. Mesure de l'air contenu dans les poumons. D'abord aide-naturaliste au Muséum, on le retrouve les années suivantes préparateur de Claude Bernard. Licencié en Physique, il complète sa formation de naturaliste et en 1870 il soutient une seconde thèse, cette fois en Sciences naturelles. Il poursuivra sa carrière de physiologiste où il accèdera à la Chaire en 1893. Il s'est illustré par de nombreux travaux portant sur la respiration, la circulation, l'activité musculaire, et, avec ses collaborateurs E. Quinquaud puis M. Nicloux, sur la mesure des gaz, des substances organiques, des toxiques, des anesthésiques. La plupart de ses travaux font l'objet de communications à la Société de Biologie et bon nombre sont présentés à l'Académie des Sciences, où, par trois fois, il reçoit un prix. A la fin de sa carrière il s'intéresse à l'Hygiène urbaine et industrielle, à laquelle l'avaient conduit ses travaux sur les gaz toxiques, le cyanure, l'acide carbonique, le monoxyde de carbone, le méthane, pour lequel il avait perfectionné un grisoumètre, encore employé en 1950 dans les mines de charbon.
Parmi ses nombreuses réalisations trois pistes principales sont à examiner, intéressant au premier chef les anesthésiologistes.
Comme préparateur de Claude Bernard, en fait physicien savant et ingénieux technicien, il motorise le respirateur que l'on utilise chez les animaux curarisés et met au point de nombreux appareils pour la mesure des gaz du sang et d'autres substances gazeuses ; à la demande de son maître, c'est en physiologiste, qu'il poursuit les travaux sur le CO que celui-ci a entrepris et il démontrera que la liaison CO-hémoglobine n'est pas irréversible et qu'une pression suffisante d'O2 permet de la déplacer, ce qui l'amène à conclure que le traitement de l'intoxication oxycarbonée est l'administration d'oxygène pur.
Dans se travaux personnels nous soulignerons deux "premières".
1°) La mesure des volumes pulmonaires chez l'homme : partant d'un fait prouvé par Lavoisier, à savoir que la teneur en hydrogène ne se modifie pas pendant le cycle respiratoire, il emploie ce gaz mesuré par l'eudiomètre, pour évaluer sa concentration après en avoir introduit une quantité connue dans un certain volume d'air à inhaler pendant quatre cycles respiratoires. Ainsi le rapport du volume trouvé à l'eudiomètre, 23, 5 ml H2 sur 100 ml d'air égale la quantité de H2 initial sur le volume pulmonaire total x, soit x = 23, 5 : 100 X 1000 soit 4255 ml. Il complète l'analyse par l'estimation de la capacité vitale et la mesure du pourcentage d'air renouvelé à chaque inspiration (coefficient de ventilation de Gréhant). Il détermine également la composition de l'air alvéolaire.
2°) La mesure du débit cardiaque chez les animaux. Il applique le principe de Fick (celui-ci en avait donné la théorie sans passer à la pratique) en utilisant pour ce faire le CO2. Par la mesure simultanée du CO2 du sang artériel et du sang veineux, rapporté à 100 ml, donc à peu près une DAV et la mesure du CO2 de l'air exhalé pendant une minute c'est à dire V CO2 il peut écrire V CO2 (mg) : DAV (mg) x 100. Chez un lapin de 18 kg, il obtient 2, 164 L par minute.
En anesthésiologie et en réanimation, il a étudié les effets du chloroforme, du gaz carbonique, de l'oxyde nitreux et en a abordé avec Quinquaud puis Nicloux la cinétique : passage placentaire, vitesse d'élimination du N2O, absorption du CO et son déplacement par l'oxygène.

Louis-François-Nestor Gréhant est né à Laon (où une rue porte son nom) le 4 avril 1838. Son père, sans doute originaire de Chauny était "conducteur" aux Ponts et Chaussées de l'Aisne, statut proche de celui d'un ingénieur, donc appartenant à la petite bourgeoisie provinciale ; sa mère, Marie-Christine Beuzard était sans profession. Probablement grâce à une bourse, il entreprend à Laon des études secondaires qu'il terminera à Paris, au lycée Napoléon (actuel Louis le Grand), où en 1855 il obtient son baccalauréat dans la section scientifique. Et c'est comme assistant au laboratoire de physique et chimie de ce même lycée qu'il travaille tandis qu'il prépare une licence de physique. Mais en même temps il obtient le deuxième prix au Concours général de sciences naturelles de 1856, montrant ainsi son intérêt pour les sciences de la vie. Licencié en physique en 1858, il se tourne alors vers la médecine et en 1864 il est reçu docteur en médecine avec une thèse qui est la synthèse de sa double formation :
Respiration de l'homme. Recherches physiques. Mesure de l'air contenu dans les poumons.(1)
C'est l'application de ses convictions exprimées plus tard : "La marche en avant de la physiologie est liée aux progrès de la physique et de la chimie." Il est fondamentalement un chercheur. Il n'exercera jamais la médecine.
Affecté comme préparateur au laboratoire de Claude Bernard de 1865 à 1868, il suit son maître, de la Sorbonne au Collège de France puis au Muséum, tandis qu'il prépare une licence suivie d'un doctorat en Sciences Naturelles. Une deuxième thèse en effet couronne en 1870 sa formation :
Recherches physiologiques sur la sécrétion de l'urée par les reins. Respiration des poissons.(79)
Dès lors, nanti d'un pareil bagage, sa carrière se déroulera sans à-coups, marquée par des publications nombreuses et régulières sur des sujets traitant de physiologie étayés par des raisonnements et des contrôles physico-chimiques. De préparateur de Claude Bernard, il est devenu aide-naturaliste au laboratoire de physiologie générale au Muséum chez Charles Rouget, puis à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes de la Sorbonne (EPHE), où il a été nommé Chef de travaux physiques et chimiques en 1869. Un premier ouvrage, Manuel de Physique médicale (2), publié en 1869, sera le livre de physique de plusieurs générations d'étudiants en médecine. Il est à cette époque chargé d'un cours de physiologie expérimentale à l'Ecole pratique de la Faculté de Médecine. De 1872 à 1874, à la Faculté des Sciences, il sera le suppléant de Paul Bert. Professeur intérimaire en physiologie générale au Muséum en 1892, Gréhant succèdera à Charles Rouget dans cette Chaire en 1893 et, en 1894, dirigera le laboratoire de physiologie de l'EPHE. Enfin tardivement il est élu à l'Académie de Médecine en 1905.
A partir de 1874, il travaille régulièrement et signe ses communications avec Charles Eugène Quinquaud*. A la mort prématurée de celui-ci, en 1894, son plus proche collaborateur sera le biochimiste Maurice Nicloux*.
Marié et très attaché à son épouse, il est père de quatre enfants. Il a travaillé jusqu'aux ultimes années de sa vie. Son dernier livre est édité en 1907 (7). On note encore une communication à l'Académie des Sciences en 1906 (39), à l'Académie de Médecine en 1908 (43) et à la Société de Biologie en 1909 (74). Il meurt à Paris le 26 mars 1910, âgé de 78 ans.
Voilà pour la biographie.
Nous considèreront essentiellement les travaux qui touchent à notre spécialité d'Anesthésiologie-Réanimation.
I- Un physiologiste
1 - Son premier travail original est donc la mesure des volumes pulmonaires, objet d'une communication à l'Académie des Sciences en 1860 (9) et sujet de sa thèse en 1864 (78). Ce travail lui a valu le prix Monthyon de l'Académie :
Respiration de l'homme. Recherches physiques. Mesure de l'air contenu dans les poumons (1860)
Il rappelle que Lavoisier et Séguin avaient estimé que la quantité d'hydrogène inspiré ne subit pas de modifi

M. Th. Cousin

La clarté de son enseignement s'impose aux yeux dans les ouvrages didactiques qu'il a publiés. Le dernier "La santé par l'hygiène" (7) est en quelque sorte une synthèse de ses travaux.

Ouvrages
1 - Recherches physiques sur la respiration de l'homme Paris (Thèse de médecine).Paris, Gerber-Baillière, 1864
2 - Manuel de physique médicale, Paris, Gerber-Baillière, 1869.
3 - Les poisons de l'air : l'acide carbonique et l'oxyde de carbone, asphyxie et empoisonnement par les puits, le gaz d'éclairage, le tabac à fumer, les poêles, les voitures chauffées, etc
4 - Les gaz du sang. Encyclopédie scientifique des aides-mémoires. Paris, Masson 1894.
5 - L'oxyde de carbone. Paris, Masson, 1903.
6 - Titres et Travaux, 1887. Titres et Travaux, Paris, Alcan, 1905
7 - La santé par l'Hygiène. Paris, Delagrave, 1907.
8 - Rapport sur l'ankylostomiase, le grisou, l'oxyde de carbone. 1909.
Communications
Comptes-Rendus hebdomadaires de l'Académie des Sciences
9 - Mesure du volume des poumons de l'homme. 1860, 51 : 21 (Prix Monthyon)
10 - Renouvellement de l'air dans les poumons, 1862, 55 : 278
11 - Rapidité de l'absorption de l'oxyde de carbone par les poumons, 1870, 70 : 1182
12 - L'aconitine (avec Duquesnel), 1871, 73 : 209.
13 - Arrêt de la circulation produit par l'introduction de l'air comprimé dans les poumons (rapport présenté par Claude Bernard). 1871, 73 : 274
14 - Recherche comparative sur l'absorption des gaz par le sang. Dosage de l'hémoglobine. 1872, 75 : 495.
15 - Détermination quantitative de l'oxyde de carbone combiné avec l'hémoglobine. Mode d'élimination de l'oxyde de carbone. 1873, 76 : 233.
16 - Absorption de l'oxyde de carbone. 1878, 86 : 595, et 87 : 193.
17 - Recherche de physiologie pathologique sur la respiration (avec Quinquaud) ; 1882 94 : 1313
18 - Passage de l'oxyde de carbone dans le fœtus (avec Quinquaud). 1883, 97 : 330.
19 - Dosage du chloroforme dans le sang d'un animal anesthésié (avec Quinquaud). 1883, 97 : 753.
20 - Insufflation des poumons avec de l'air comprimé (avec Quinquaud). 1884, 99 : 806.
21 - Elimination de l'oxyde de carbone (avec Quinquaud). 1886, 102 : 825. Prix Monthyon.
22 - Respiration des muscles. Respiration des poissons. Reproduction des expériences de Priestley sur les animaux et les végétaux. 1886, 103 : 418.
23 - Mesure du gaz carbonique sur un appareil respiratoire altéré (avec E. Quinquaud).
24 - Formates (avec Quinquaud). 1887, 104 : 437.
25 - Accidents dus à l'oxyde de carbone. 1888, 106 : 289.
26 - Respiration du sang et des tissus (avec Quinquaud). 1888, 106 : 1439.
27 - Sur l'acide cyanhydrique. 1889, 109 : 502.
28 - Appareil destiné à mesurer la puissance musculaire. 1891, 113 : 212.
29 - Mesure de la puissance musculaire après intoxication par différents toxiques (avec Quinquaud). 1891, 113 : 213.
30 - Ats (?) insalubres. 1891. Prix Monthyon.
31 - Recherches physiologiques sur la fumée d'opium (avec Martin). 1892, 115 : 1012.
32 - Oiseau employé comme réactif physiologique. 1893, 116 : 235.
33 - Dosage de l'alcool après injection intra-veineuse ou inhalation pulmonaire (avec M. Nicloux). 1896, 123 : 192.
34 - Dosage de l'alcool dans le sang dans l'alcoolisme aigu. 1899, 129 : 746.
35 - Traitement par l'oxygène à la pression atmosphérique de l'homme empoisonné par l'oxyde de carbone. 1901, 132 : 574-576.
36 - Recherche sur la dissociation de l'hémoglobine oxycarbonée. 1901, 133, 574 et 951.
37 - Analyse de l'air recueilli dans les mines de houille. 1902, 135 : 726
38 - Effets des mélanges titrés d'air et de gaz carbonique à 5 et 10 %. 1906, 143 : 104.
39 - Grisoumètre. Dernier perfectionnement. 1906, 143 : 813.
Bulletin de l'Académie de Médecine (S 3)
40 - Anesthésie par voie sous-cutanée ou gastrique. 1905, 54 : 52-53.
41 - Mélanges titrés de chloroforme et d'air. 1906, 55 : 595.
42 - Sécurité dans les mines de houille. 1907, 57 : 516-517.
43 - Intoxication à l'oxyde de carbone. Traitement immédiat par de grands volumes d'oxygène. 1908, 59 : 507-509.
Comptes-rendus de la Société de Biologie
44 - Anesthésie chloroformique. 1863, 440.
45 - Conditions physiques de l'asphyxie dans le pneumothorax. 1868, 215
46 - App


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