LE PONT FRANCHI DU TRANSVISIBLE

Serge Venturini

Entre ce que l'on est et ce que l'on voit, il se passe quelque chose d'incroyable, ― l'œil écoute. Le tigre de l'oeil voit ce qu'il ne peut toucher, ― l'intouchable. Quand la clé de l'œil tourne et que la fleur de la vision s'ouvre et embaume, ― l'Un devient multiple et atteint l'universalité.
Quand s'entrouvrent les claies des paupières, une fois le pont franchi, ― tout n'est plus que lumière. Il faut donc revenir à l'obscur, de l'autre côté, pour rouvrir les yeux et enfin respirer, renaître une fois de plus, dans ce brouillard perpétuel où survivent les humains et dans lequel vivent monstres et maffieux.
C'est un journal de l'invisible qu'il faudrait tenir, réfléchir. Écrire ce passage où les hommes se sauvent ou se damnent. Quelque chose venu du limon fertile, ce père de la petite sœur, ― la poussière, cet immense homme basaltique au désir démesuré, à l'orgueil à perte de vue, lié au vent qui nous porte.
À ceux qui rient du transvisible, je dis qu'ils ont raison d'en rire. ― Rire tue ! C'est un acte de courage dont les plus couards ne sont pas dignes. Il est bon d'en rire, ― c'est la force du transvisible. Parfois, l'on croise des anges sans ailes qui sourient de bonne grâce. Aimons-les, ces anges ! Ces Fravarti, de l'autre côté du pont, comme elles semblent nous attendre avec leur beauté de fines chandelles et les éclats de neige de leur sourire.
Les paupières se referment et l'esprit de lourdeur reprend de sa matière. La brume la plus épaisse s'agite, des nuages voraces passent au-dessus des précipices, un rapace tout là-haut glatit. Avec la nuit, un vent du soir se lève et la première étoile cligne.
Paris, le 10 février 2008


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