L'Institut français de Marrakech fête "les ailes du silence".
L'esthétique du silence dans "Les ailes du silence"

Hamid Adnane

Dans le cadre de sa participation au rayonnement culturel de la ville, le club de la lecture de l'Institut français de Marrakech a organisé une soirée poétique autour "des ailes du silence" du poète marocain Rachid Mansoum. Des poètes, des romanciers, des critiques, des architectes et des amoureux de la poésie se sont réunis pour écouter leurs ailes intérieures et partager un moment d'intimité agréable. En voici le compte-rendu.

"Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poètes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé."
Paul Eluard, in " L'évidence Poétique ", Edit. Gallimard

Au premier contact du recueil se tisse le désir mallarméen de se laisser emporté par les flots du silence des pages, le silence de l'écriture, le silence de la poésie et de ce regard inquiet devant la froideur de l'univers et la fragilité du silence. Loin de moi l'idée de tâter toutes les richesses de ce recueil; je vais tenter d'aborder et de développer le point suivant: La poésie et le silence dans Les ailes du silence.
Les deux mots inclus dans le titre -les ailes et le silence- orientent l'univers de réception du lecteur. Les ailes sous-entendent l'élévation, l'élan, le voyage et surtout l'écriture. Le silence, dans la culture orientale, évoque cette expérience mystique qui repose sur la contemplation et la libération de l'âme pour accéder à la vérité. Le silence est synonyme aussi de la peur, du repos, de la sérénité, de l'infini et de la poésie. Alfred de Vigny l'a bien dit: Le Silence est la poésie même pour moi. On peut dire qu'il s'agit ici -bien sûr dans le recueil- d'un moment unique durant lequel s'épanouit l'être qui s'ouvre sur le présent et le passé, l'intérieur et l'extérieur, le verbe et l'absence.
Cependant en savourant les poèmes du recueil, on se rend compte qu'il n'est pas ici question uniquement d'un silence voulu par le sujet. Le poète désire découvrir ce silence qui couvre la poésie, la mort, l'éternité, la perte, la parole et l'écriture. Débordé par l'absence du silence et de la poésie, et avec une attitude anti-oedipienne, le poète conçoit le projet d'étrangler le monde et de lui crever les yeux. Le poète est ébloui par le mutisme énigmatique cosmique, temporel et existentiel. Ce silence libère ses ailes et ses émotions et le pousse à la quête. La quête auprès d'une belle créature éprise de sa musique et insensible aux douleurs et à la perte:
Cette obscure femme aux membres du vent
Qui rit soleil et mer
Cette obscure femme
Qui dort
Sa marge dans le poème
Cette obscure femme
Qui n'entend
Que la musique de ses seins (p.33)
Le silence dont parle le poète est également le silence qui se tisse avant, durant et après l'œuvre poétique. Ces instants d'hésitation, de métamorphose et de dénouement font le drame du poète qui doit apprendre à vivre et à mourir sans confondre les expériences et les réalités.
L'erreur serait de confondre le dehors et le dedans
Ce que nous sommes
Et ce que nous serons
Après le poème (p.79)
Par ailleurs, les poètes sont présentés comme des êtres doués qui ont le don de traduire le moindre bruit du monde en une parole gracieuse. Pour la déchiffrer, il nous faut, suivant l'ordre baudelairien, nous enivrer de la poésie. Cet appel est une exigence au temps de l'échec de la parole et de la communication. Au temps de l'absence du silence et de la poésie. C'est la raison pour laquelle le poète se cantonne dans la poésie et en fait son pays, sa demeure, son identité, son objet de désir.
Mon pays natal c'est la page
Sa blancheur sauvage
Me rappelle mon engouement pour la forêt
L'invocation de Rimbaud qui a vécu et connu le silence est très significative. Le poète de "une saison en enfer" se confine dans le silence et met fin à une carrière poétique et la reprend autrement : celle de l'errance. Sa vision poétique l'a acculé à l'aveuglement. Le poète des ailes du silence se demande sur la source d'une trahison:
Dis moi au nom de l'enfer
Ô Arthur Rimbaud
Qui a trahi, avec les étoiles, les sorts et la vie.
(p.67)
A l'intérieur des ténèbres, des signes, du désordre, de l'infini, de la nuit se réalise l'être du poète. Certainement grâce à la poésie. Grâce à la jouissance éphémère et renouvelée dans le jeu de l'amour et de la poésie. Dans le recueil,le retour du désir est incessant. Un désir maternel et sensuel évoqué par les seins. Un désir également de la mort, de la vie et de la renaissance. Il paraît que le poète instaure une relation privilégiée avec la poésie. Celle-ci lui acquiert le pouvoir de dégager la quint

Hamid Adnane

Débat
1- Bilinguisme poétique.
Ma question concerne le bilinguisme poétique de l'œuvre de Rachid Mansoum. Les écrivains qui écrivent d'une manière bilingue, qui écrivent la poésie en arabe et le roman en français ; qui font la critique en arabe et écrivent la poésie en français. Rare, sont ceux qui écrivent dans le même genre. Vous Rachid Mansoum vous écrivez la poésie en même temps en arabe et en français. Racontez- nous comment vous vivez cette expérience ?
Je crois que le poème s'impose. C'est lui qui choisit sa langue. C'est à la fin qu'on se rend compte qu'il est écrit soit en arabe soit en français. Mais je pense que mes textes sont nés d'un voyage. Un voyage entre deux horizons, entre deux imaginaires. Un imaginaire français (occidental) et un autre arabe. Quand on aborde la traduction, le voyage devient plus captivant. Souvent je compare le phénomène de la traduction au spectacle du papillon qui sort dans sa chenille. C'est un moment de fuite et de métamorphose et ce qui est agréable de tout acte de traduction, c'est effectivement d'assister à ce voyage entre un déjà et un non plus. C'est pourquoi dans les chants de Marrakech, j'ai veillé à ce que les textes cohabitent : le texte en français de Lisa Cligman et mon texte traduit en arabe. Car ce qui est important, pour moi, ce n'est pas l'arrivée c'est le voyage, l'errance et durant le chemin, on s'interroge : qu'est ce qui est resté ? Qu'est-ce qui a été perdu ? Qu'est-ce qui a demeuré ? Qu'est-ce qui a changé ? Qu'est-ce qui n'a pas pu traversé à l'autre rive ? C'est ce débat qui est intéressant. Quelque part, nous sommes tous habités par cette chose étrange qu'on appelle la traduction. les écrivains sont tous des traducteurs parce qu'ils traduisent la beauté du monde en mots, en verbe, en silence. La traduction, elle est là dans cette mise de la beauté et de la misère du monde en mots. Aujourd'hui la poésie moderne cherche la poésie dans le laid, dans le transitoire et dans l'éphémère. C'est une manière de redécouvrir le quotidien.
2 - Auto traduction.
Est-ce qu'il vous arrive de vous auto traduire ?vous avez déjà essayé ? C'était facile ou bien difficile pour vous ?
Je pense que c'est une question, contrairement à son apparence, très profonde, parce qu'elle cache un jeu de miroir terrible. Je n'aime pas traduire mes textes car il m'est difficile de m'auto traduire. J'aime que quelqu'un d'autre qui n'est pas moi, prenne cette initiative. Je sens qu'il y a un malaise dans cet acte d'auto traduction. C'est un acte où il y a quelque chose de narcissique et de monstrueux. C'est mieux d'avoir un regard extérieur sur son texte.
3La poésie ?
A-t-on besoin d'autant de silence pour définir la poésie ? A-t-on besoin d'autant de poésie pour écrire le silence ?
En écrivant les ailes du silence, je voulais retourner à mon premier recueil en arabe " Que paix soit sur vous ô sommeilleurs".C'était ma première traversée à l'univers de la poésie par la porte de la mort et c'est dans ce recueil où j'ai rencontré le papillon.
L'expérience de " Appât pour des poissons volants" C'était ma deuxième traversée à l'univers de la poésie par la porte de l'eau. Elle est venue après les évènements du Tsunami. Le papillon s'est métamorphosé en poisson volant.Ma troisième expérience, avec " les ailes du silence", les ailes de la page, c'est le papillon aux ailes de l'eau et du feu.
J'avais senti un désir irrésistible d'y retourner pour récupérer mon silence puisque je l'avais oublié prisonnier dans ce recueil.
J'y suis retourné pour lui donner des ailes et pour qu'il puisse s'envoler comme un papillon déjouant le piège de la parole. Je ne voulais pas que l'Autre capture mon silence. Le silence m'est la chose la plus intime. Il ne peut être l'objet de nul héritage quel qu'il soit.
J'écris donc pour une éventuelle délivrance de mon silence de la mort. Car si la mort est une expérience intrigante, ce n'est pas parce que c'es


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