Le mythe tragique des enfants sorciers

Alain Piot

Comment peut-on imaginer au 21ème siècle que des parents puissent chercher à éliminer leur enfant, le torturent, l'abandonnent au prétexte invraisemblable qu'il est sorcier ?

Comment peut-on imaginer au 21ème siècle que des parents puissent chercher à éliminer leur enfant, le torturent, l'abandonnent au prétexte invraisemblable qu'il est sorcier ?
De tels faits se passent actuellement en Afrique essentiellement, mais se retrouvent en Europe dans les communautés africaines immigrées comme en ont témoigné deux juges, Martine de Maximy et Thierry Baranger, ainsi qu'un expert judiciaire, romancier, Hubert de Maximy, dans un livre aujourd'hui introuvable : L'enfant-sorcier africain entre ses deux juges (Odin éditions).
Quelques explications avant de tenter un commentaire :
Selon la revue "Villages de joie" n° 201 (1), "Pour de nombreuses communautés dans le monde, il existe des signes ou des conditions de naissance qui montrent que l'enfant est mal né. Il risque de porter malheur, de devenir, si on le laisse grandir, un être maléfique… et de constituer en fin de compte, un élément gravement perturbateur qui menace la cohésion même de la communauté. Dès lors, la seule solution est de s'en débarrasser"… Les signes en question peuvent être d'ordre très divers, ce peut être une naissance gémellaire (qui manifeste un excès inattendu de l'ordre du monstrueux) ; l'un des deux jumeaux sera mis à mort à la naissance. Il y a encore la position dans laquelle naît l'enfant : s'il ne se présente pas par la tête, le visage tourné vers le ciel, c'est un sorcier. Un "réparateur", c'est-à-dire un tueur professionnel le supprimera. Autres signes encore : le fait de faire sa première dent après huit mois, ou de la faire sur la mâchoire supérieure, conduira à l'abandon de l'enfant dans la forêt. Inutile de dire qu'un handicap physique décelé à la naissance sera une preuve de la nature de sorcier. On trouve parfois des signes de l'ordre du subjectif comme par exemple l'enfant têtu !
Curieusement, ces superstitions, ces pratiques barbares, ne constituent pas des traditions anciennes en Afrique. Elles sont apparues récemment, il y a seulement quelques décennies. Certes, elles puisent leurs racines dans les croyances animistes ancestrales, mais comme l'explique une étude menée en 1999 dans la République Démocratique du Congo (RDC), "Autrefois, lorsqu'une personne était accusée de sorcellerie, le village lui faisait une cérémonie de désenvoûtement. Elle n'était jamais chassée de la maison, surtout lorsqu'il s'agissait d'un enfant. Ce qui se passe aujourd'hui est une conséquence de l'urbanisation et des frustrations engendrées par les diamants" (M. Tchibanza). En effet, la recherche des diamants en R.D.C. par des enfants, au profit d'exploiteurs locaux et dans des conditions épouvantables, crée des situations aberrantes qui font de ces gamins des êtres redoutés pour leurs pouvoirs prétendument magiques. Mais les guerres incessantes, les massacres, les déplacements de population, la corruption et l'exploitation de l'homme par l'homme, pèsent sur le développement de ces croyances de pauvres, de démunis. D'ailleurs, le phénomène connu des "enfants-soldats" est proche de celui des "enfants-sorciers" : ces enfants armés et agressifs réactualisent les mythes des "enfants tueurs" ou "mangeurs d'hommes". Il convient, tout comme les enfants-sorciers, de les éloigner, ou mieux, de les supprimer. Comme le fait remarquer Doris Bonnet anthropologue à l'Institut de la Recherche pour le Développement, "Ce n'est pas un hasard si ces [enfants] appartiennent en général à des familles très pauvres, leur expulsion permettant d'alléger le groupe des bouches qu'on ne peut plus nourrir et jouant, ainsi, un rôle de régulateur économique".
Il est un autre facteur contemporain qui vient se greffer sur ce contexte économique. C'est l'explosion des sectes dites protestantes ou chrétiennes (ce qui n'a plus de sens !), les "Eglises du réveil". Ce sont elles qui agitent partout les démons et autres sorciers, qui légitiment et exacerbent par leur pathos théologique les croyances populaires. Les exorcistes fleurissent à tous les coins de rue, profitant de la situation pour s'enrichir sous couvert de protection des enfants. Il y a des missionnaires chrétiens qui font un travail de sauvetage réel, mais à contre-courant de ces sectes maléfiques. Il est vrai que le christianisme importé en Afrique a aussi joué parfois les pompiers pyromanes en apportant sa démonologie qui se surajoutait et se mêlait aux croyances ancestrales (2).
Mais quelle relation y a-t-il entre ces meurtres d'enfants-sorciers et le thème de ce livre : handicap et maternité ?
On connaît le titre du livre du psychanalyste Serge Leclaire, "On tue un enfant" (3). L'auteur ne parle pas de ces meurtres odieux que j'ai évoqués. Il parle de fantasme originel, inquiétant, évité, méconnu ; "la figure où se rassemblent les vœux secrets des parents, tel est pour chacun l'enfant à tuer, et telle est l'image qui enracine dans son étrangeté l'inconscient de chacun. Sa Majesté l'Enfant règne en tyran tout-puissant ; mais, pour que vive un sujet, que s'ouvre l'espace de l'amour, il faut s'en affranchir : meurtre nécessaire autant qu'impossible, encore à perpétrer, jamais accompli. Il y a là une reconnaissance et un renoncement narcissiques toujours à répéter, où la pulsion de mort s'avère fondamentale en ce qu'elle vise le vieil homme : l'immortel enfant de nos rêves".
En somme, nous aurions d'un côté le fantasme de meurtre, et de l'autre le passage à l'acte, épouvantable, mais réalisé dans un monde magique où réel et rêvé se confondent pour le pire.
Mais qui veut-on tuer ? Qu'est-ce que l'enfant dans nos fantasmes et dans nos peurs ?
L'enfant, c'est l'inconnu du devenir. Le premier inconnu est celui de la naissance ; certes la science fait reculer toujours plus cet inconnu, on peut connaître "à l'avance" le sexe de l'enfant, d'éventuelles malformations, détecter une trisomie etc. La science n'épuise pas -encore ?- tous les mystères de la naissance… L'enfant contient en lui un futur imprévisible. Que sera-t-il, qui sera-t-il demain ? Quelle sera son attitude à notre égard, nous ses géniteurs ? Va-t-il nous combler de satisfactions, ou va-t-il nous dévorer ? Pensons au mythe d'Œdipe : la malédiction pèse sur lui, il tuera son père, il épousera sa mère. Il faut donc le supprimer (l'exposer aux bêtes sauvages).
L'enfant, c'est celui que nous avons été et que nous ne sommes plus. Notre enfance, ce lieu où se sont noués tous les problèmes qui assaillent notre vie d'adultes inachevés, nos tragédies inconscientes, soigneusement enterrées. C'est cet enfant que nous avons été qu'il faut supprimer, pour échapper définitivement, croyons-nous, à nos angoisses.
L'enfant est celui qui parle avec l'invisible. Il vit dans un monde qui n'est pas le nôtre, où la frontière entre réel et imaginaire est perméable. "Il prend ses rêves pour des réalités" dit-on. Ou encore, il "ment" alors que sa réalité est autre que la nôtre, autre que ce que nous croyons pouvoir nommer "réalité". L'enfant, dans son univers, tutoie la vie et la mort. Il est notre avenir, et notre avenir est aussi précisément notre mort.
L'enfant est maître du monde, il est tout-puissant, du moins le croit-il sincèrement. Grandir sera justement apprendre que cette toute-puissance est irréelle. Et nous qui avons fait douloureusement l'expérience de notre impuissance ne pouvons supporter sa tyrannie.
Ce qui se passe dans notre inconscient peut prendre corps dans un environnement culturel différent, dans un monde imprégné de magie, où les repères ne sont plus les mêmes, où le monde matériel est imprégné d'êtres invisibles, où les morts et les vivants se côtoient sans cesse. Il est très instructif de prendre connaissance des récits (des "confessions", souvent publiques) que font des enfants-sorciers récupérés dans le giron des églises du réveil, de leur vie de prétendus sorciers : ainsi la petite Esther, six ans, vit la nuit dans le "deuxième monde" ; elle y est une femme adulte, mariée, a six enfants. Elle habite dans les profondeurs d'un fleuve ; avec une autre sorcière, elle "chasse" (la chair humaine) jusqu'en Europe, en volant sur un bâton qui lui sert également à tuer… (4)
Des signes - souvent dérisoires - vont dévoiler la dangerosité de l'enfant, sa nature de sorcier. Parfois même, comme me l'a rapporté une jeune femme camerounaise aveugle, le handicap de l'enfant (un signe qui n'est plus dérisoire !) rejaillit sur sa mère qui sera considérée par son entourage comme sorcière elle-même pour avoir donné naissance à un ou des enfants handicapés.
Parents handicapés ou non, nous avons tous au fond de nous-mêmes cette peur tragique d'enfanter des monstres, des sorciers, des mangeurs d'hommes ou d'âmes, des tueurs, c'est-à-dire nos propres assassins. Nous avons le désir inavoué de les écarter, de les supprimer. Tout cela reste évidemment dans notre civilisation de l'ordre du fantasme (sauf exception pathologique).
Historiquement -c'est-à-dire aux 15ème, 16ème et 17ème siècles en Europe-, les victimes des persécutions pour sorcellerie sont en premier lieu les femmes, pour leur pouvoir sur la vie -et donc la mort-, et surtout leur capacité de séduction, leur sexualité, qui envoûte les mâles… Ce sont ensuite les prêtres, de par leur proximité avec l'invisible et les pouvoirs qui en découlent, et donc là aussi avec la mort. En fin, ce sont les enfants, pour les raisons, me semble-t-il, que j'ai exposées.
La peur, toujours la peur ! Ne pourrait-on imaginer que la maternité assumée par les femmes handicapées, la parentalité assumée par les couples où l'un au moins est porteur d'un handicap, pourraient constituer le plus efficace exorcisme de nos peurs ?

(1) Publié par l'association "SOS Villages d'enfants" 2007.
(2) Pour une approche solidement étayée de ce phénomène des enfants-sorciers au Congo, on lira le dossier "Le deuxième monde et les enfants sorciers en République démocratique du Congo", de Filip de Boeck, dans la revue Politique africaine n° 80, décembre 2000, p. 32-57 (téléchargeable sur le Web). Lire également le livre d'Aurore D'Haeyer, "Enfants sorciers, entre magie et misère", Editions Labor, Bruxelles 2004
(3) Serge Leclaire, "On tue un enfant", Points Essais n° 126, Le Seuil 1981.
(4) Filip de Boeck, art. cit. p. 44. On pourrait rapprocher ces récits hallucinatoires des descriptions du sabbat des sorcières à l'époque des grandes persécutions en Europe.


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