Dom Deschamps, le philosophe sous la bure.

François Labbe

Peu de Bretons savent qu'un des plus extraordinaires philosophes du XVIIIe siècle est né en Bretagne, un philosophe dont les idées étaient tellement audacieuses que les sommités philosophiques établies auxquelles il s'était adressé furent tellement troublées qu'elles ne souhaitèrent pas se compromettre davantage ! Diderot seul semble avoir manifesté plus que de l'intérêt pour les thèses qu'on lui présentait, mais sans trop s'engager non plus. D'autres philosophes plus tard, lui rendront hommage, sur sa réputation, car il faudra attendre la fin du XIXe et surtout le XXe siècle pour commencer à connaître son œuvre, encore que celle-ci (presque toute manuscrite) soit encore incomplètement connue et appréciée.
Léger-Marie Deschamps voit le jour le 10 janvier 1716 à Rennes, cinquième de neuf enfants. Ses parents appartiennent à la toute petite bourgeoisie de la ville. Son père Claude Deschamps a acquis la charge de sergent royal, c'est-à-dire d'huissier au présidial de Rennes (mais sa signature dénote un homme instruit), et sa mère, Élisabeth Le Bail, exerce le métier de mercière dans une échoppe du centre-ville. Léger-Marie est inscrit au célèbre collège des jésuites où il poursuit une scolarité sans histoire apparemment. Le 8 septembre 1733, il entre chez les bénédictins mauristes en l'abbaye Saint-Melaine, et un an plus tard, il quitte la Bretagne. On a pu penser que l'enfant de quatre ans avait été marqué par l'incendie qui ravagea le centre de la ville, mais cela suffit-il pour faire de lui un nouvel Érostrate qui, sa vie durant mettra le feu aux temples des idées reçues ? Il est un fait que la métaphore du feu, le verbe même "brûler" reviennent souvent dans ses écrits : "Jetons au feu nos vains fatras de lois", écrit-il ainsi dans ses Observations morales.
Dom Deschamps poursuit sa formation intellectuelle dans plusieurs maisons de la congrégation de Saint-Maur, en Touraine et en Anjou. De 1743 à 1747, sa présence est attestée à l'abbaye de Marmoutier et à celle Saint-Julien de Tours, où il collabore aux travaux d'historiographie de la Touraine, mais on sait qu'au cours de ces années il mettait à profit la belle saison pour poursuivre ses recherches dans différents couvents et prieurés de la région. Ses travaux sont conservés dans les treize premiers tomes de la Collection de Touraine consacrés à l'histoire de la province : copies de chartres, extraits de cartulaires et de chartriers seigneuriaux. Les trois tomes réservés à l'Histoire littéraire de Touraine renferment des notices originales - toutes de sa main - et particulièrement travaillées sur les auteurs tourangeaux. Leur lecture indique un intérêt particulier pour la littérature et une finesse de jugement peu commune.
Cette période de sa vie est importante, car il est confronté à l'histoire des lois et il consigne les excès de cette société, les ignominies commises et autorisées ces hommes qui vendent leur frère ou leur sœur par exemple, les corvées exorbitantes, le système punitif des règles cénobitiques auxquelles il accorde une attention particulière. Il est également archiviste, généalogiste, juriste et sa réputation devait être grande puisque les personnes en quêtes de leurs origines s'adressaient régulièrement à lui comme en témoigne sa correspondance. On sait en outre combien, sous l'Ancien régime, l'historiographie, la généalogie servent à établir et authentifier les droits dans les conflits d'intérêts que suscite la jungle des privilèges, des usements et des coutumes. L' "état de mœurs" dont rêvera toute sa vie Dom Deschamps, sera en effet pour une part l'accomplissement du refus de ces lois privées sur lesquelles reposent les sociétés et du système inégalitaire en droits et en biens qu'elles sous tendent.
Cet érudit aurait commencé à s'intéresser à la philosophie au cours des années 1740. Il semble d'ailleurs qu'il ait rompu assez vite avec l'historiographie. Alors qu'il est revenu en Bretagne pour occuper les fonctions de procureur de l'abbaye de Quimperlé, il écrit à un missionnaire capucin, correspondant de Dom Morice, le père François-Marie Le Gallen : "Dans le temps que je faisais le métier d'historien (…)", comme si cette activité remontait à des années.
En 1747, en effet, il est rentré en Bretagne et passe par plusieurs monastères pour y effectuer des périodes de retraite à sa demande. Á partir de 1749, il est en poste à Quimperlé où il restera huit années. Cette période bretonne de réflexion a été celle où il a élaboré les grands traits de son système philosophique avec deux œuvres principales : les Observations métaphysiques et les Observations morales, système qu'il mettra au clair à son retour en Touraine. Il écrira à Rousseau en 1761 avec une grande confiance en soi : "La vérité est la chose du monde la plus simple, mais comme nous sommes des êtres fort éloignés du simple, par la mauvaise tournure qu'a prise notre état social, sa découverte m'a coûté bien des années de réflexion, et j'ai noirci plus de deux rames de papier pour parvenir à faire un ouvrage peu volumineux. Je jouis aujourd'hui de mon travail, car je vois que ce qui m'a coûté beaucoup est si bien démontré, et rendu d'une façon si convaincante, qu'il coûtera peu aux autres", ce qui montrerait qu'il considère à cette date l'essentiel de son travail comme accompli, mais ses textes seront constamment remaniés au cours de sa vie. Deschamps est une réflexion qui se construit continuellement et, comme il veut convaincre, il est amené à prendre la mesure de ses interlocuteurs et à modifier ce qu'il a écrit pour en rendre l'accès plus aisé, car ses idées ne sont pas aussi simples qu'il le prétend.
Les seules publications qu'il s'autorisera - sous le couvert de l'anonymat - seront les Lettres sur l'esprit du siècle (1769) et La voix de la raison contre la raison du temps (1770) qui permettent de dater deux moments de sa pensée.
En 1757 donc, il est nommé secrétaire du chapitre et procureur du prieuré Saint-Pierre de Montreuil-Bellay dans le Saumurois où il est chargé de l'intendance et de la gestion des biens. Cet établissement de petite dimension (son "petit moutier"), qui ne comptait que quatre religieux, sera une retraite idéale puisqu'il disposera de suffisamment de temps pour poursuivre son œuvre philosophique sans toutefois négliger ses fonctions : les archives du Maine-et-Loire conservent de nombreux mémoires et procédures témoignant de son engagement pour défendre sa communauté. À sa mort, ses confrères regretteront aussi en lui le sauveur du moutier, que des inondations avaient ruiné et qu'il remontera. C'est dans ces années qu'il fera la rencontre décisive de sa vie, celle du marquis Marc-René de Voyer d'Argenson (1722-1782), héros de Fontenoy, lieutenant général, personnage non-conformiste et philosophe dans l'âme.
D'Argenson reconnaîtra immédiatement dans ce moine un esprit frère, une intelligence prodigieuse et un manieur d'idées incomparable. Il lui offrira son amitié, son admiration et sa protection : c'est grâce à lui que le modeste bénédictin commencera à sortir de l'ombre et aura les contacts qu'il mérite.
Les deux hommes se sont vraisemblablement rencontrés en 1759 au château des Ormes, résidence des d'Argenson, non loin de Montreuil-Bellay, sur les terres duquel se trouvait l'abbaye de Noyers que fréquentait régulièrement Dom Deschamps. Au cours des dix dernières années de sa vie, il passe une bonne partie de son temps aux Ormes, s'occupant même de la gestion du domaine quand le marquis est en déplacements. La petite société qu'à la suite de son père ce dernier y accueille a été appelée "l'Académie des Ormes" : des académiciens, de philosophes, Moncrif, Voltaire y séjournent même si les Ormes doivent être aussi considérés comme un lieu d'exil pour un marquis dont le scepticisme, les fréquentations et les options sociales ne vont pas sans agacer le pouvoir. En outre, l'époque est difficile. La guerre de Sept ans d'abord et puis l'attitude du pouvoir qui est moins bienveillante vis-à-vis des philosophes. L'attentat de Damiens en 1757, les renvois de Machault et de d'Argenson, le père du marquis, la même année ; l'édit d'avril 1757 prononce la peine de mort contre auteurs et imprimeurs de livres non autorisés ; Palissot attaque les philosophes avec ses Petites lettres sur les grands philosophes ; en 1758, Helvétius se rétracte dans l'affaire soulevée par son De l'Esprit. Après sa brouille avec Diderot, Rousseau va rompre avec la "coterie holbachique", avec les encyclopédistes, que d'Alembert abandonne également comme Duclos et Marmontel. En 1759, l'Encyclopédie est interdite par arrêt du conseil d'État. Diderot s'accroche à l'œuvre de sa vie, mais renonce à rendre publics certains de ses travaux. Si d'Holbach traduit et publie, c'est sans se faire connaître et la réaction chrétienne prend de l'ampleur dans les années soixante. Voltaire s'installe à Ferney ; L'Émile est brûlé à Paris et à Genève où on voue également au feu Le Contrat Social…
Pendant ses séjours en son prieuré ou aux Ormes, Deschamps ne reste pas tout à fait en dehors de cette agitation. D'abord, il circule continuellement : Poitiers, Angoulême, Saumur, Le Mans, Paris…Ensuite, grâce à d'Argenson, il est entré en contact avec certains grands philosophes, mais sur le plan de la pensée, comme de nombreux auteurs bretons de son époque (Kéranflec'h, André…), il est resté marqué par Malebranche et demeure un métaphysicien convaincu (même si sa métaphysique est très particulière) tandis que la philosophie se veut alors avant tout empiriste, pratique et que les spéculations pures paraissent appartenir à un autre temps. Un maître mot de la philosophie est celui de progrès. On pense que l'avenir, à condition d'y travailler, verra la vie s'améliorer : progrès scientifique, progrès des savoirs, progrès moral, parfois progrès social…, les Lumières chasseront petit à petit les ténèbres et le philosophe travaille à leur propagation. Dom Deschamps songe, lui, à un "état de mœurs" qui sera aussi un monde parfait, mais pour y parvenir, il ne voit qu'une solution aussi radicale que lorsque l'incendie de Rennes détruisit le labyrinthe de ruelles sinueuses et de bicoques du centre-ville pour laisser place à une cité tirée au cordeau par les soins de l'architecte Gabriel. L'"état de mœurs" doit naître d'une révolution complète et cartésienne au sens de la tabula rasa : "Il faudrait, pour y entrer, écrit-il dans ses Observations morales, brûler non seulement nos livres, nos titres et nos papiers quelconques, mais détruire tout ce que nous appelons les belles productions de l'art".
Pour cela, si Deschamps ne paraît pas avoir tenu à la gloire littéraire (encore que ses lettres témoignent de son désir de publier son grand œuvre), il entend faire des adeptes et délivrer selon son expression "le mot de l'énigme métaphysique et morale". Il ne se conçoit ni comme un songe-creux ni comme un utopiste et croit dur comme fer à la réalisation de son projet. Dès 1761, Deschamps peut, grâce à l'appui de son protecteur, commencer ses Tentatives sur quelques-uns de nos philosophes, au sujet de la vérité (suivant le titre du dossier dans lequel il rassemble ces expériences), tentatives qui n'ont pas pour but un simple échange philosophique, mais la conversion de ces philosophes à la Vérité pour démultiplier et renforcer son message ! Les remarques qu'il consigne dans ce dossier attestent à la fois de son amertume et d'une confiance en soi qui touche à l'impudence pour ne pas dire à une certaine mégalomanie. Mais cette "Vérité même", comme il intitule aussi sa doctrine, rebute la plupart des contemporains auxquels il a tenté de la dévoiler, parce qu'elle est trop inouïe, trop complexe dans ses formulations, trop radicale. Il surpasse de beaucoup le curé Meslier, dont Voltaire donne en 1762 des extraits choisis, édulcorés, dans cette radicalité.
L'incendie purificateur dont il rêve doit tout effacer : le dieu personnel, la création, la famille, la société, la propriété, les préjugés sexuels... Pour convaincre, Deschamps s'appuie presque uniquement sur une suite d'enchaînements logiques structurant le Vrai système parce qu'il veut amener le lecteur à formuler les mêmes conclusions que lui !
Assez tôt, sa personnalité et ses idées sont assez fortes pour qu'il se présente comme le mentor du marquis. Dans ses lettres, il l'initie à son texte La Vérité ou le Vrai système et lui donne les conseils nécessaires pour bien comprendre sa philosophie. Ainsi, le 21 mars 1763, il lui écrit : "Je vous engage, (…) à faire attention à l'accord (…) entre le métaphysique et le moral ; à réfléchir à la preuve que je donne, dans mes Observations préliminaires, que la vérité est nécessairement faite pour l'homme et à bien voir, dans la démonstration que je donne de cette vérité, qu'elle ne nie aucun système, qu'elle les épure tous, et (ce qu'on ne s'était jamais imaginé) qu'elle consiste non seulement dans les contraires, mais dans les contradictoires ; qu'elle réunit non seulement ce qui est opposé, mais ce qui se nie dans toute la rigueur du terme ; et, conséquemment, qu'il répugne de toute répugnance qu'il y ait quelque chose qui ne soit pas elle, qu'elle ne soit pas tout ce qui est". L'approche est complexe ! Un antiquaire anglais que le marquis tentera plus tard de gagner à "la" cause, M. Callander, lui rappellera qu'il doit d'abord longtemps réfléchir : "(…) il vous a coûté quinze ans et une lecture apparemment réitérée pour vous disposer à la recevoir" !
Le terme de prosélyte revient souvent sous la plume de Dom Deschamps ou celle de ses amis. En effet, les amis des Ormes cherchent à convaincre les esprits qui leur semblent aptes à faire fructifier les germes de ce nouveau savoir et à le porter à l'extérieur, car Deschamps pense qu'il faut toucher les grands esprits pour que ceux-ci entraînent ensuite les masses. Il s'ensuit une approche plus initiatique et confidentielle que didactique de la transmission de sa doctrine et la Société des Ormes - sur le plan de l'organisation, mais aussi de certaines idées - n'est pas sans faire penser à l'Illuminisme mis en place par Adam Weißhaupt en Bavière, jusque dans les surnoms dont s'affublent les membres comme le Breton Toussaint-Marie de Guéhéneuc qui porte le pseudonyme de Nazidore. Les disciples de Dom Deschamps évoquent d'ailleurs l'Ordre des voyants et cet ordre est structuré en trois grades : les initiés (l'apprenti des loges) qui sont les lecteurs des manuscrits et des lettres de Dom Deschamps, les prosélytes (le compagnon maçonnique) qui ont pour mission de répandre la parole du maître et de rechercher les êtres susceptibles de les rejoindre et enfin les Omars (le maître) qui sont au plus près de la vérité et qui sont en même temps les copistes de l'œuvre, la copie étant le moyen de mieux pénétrer la pensée ardue de Dom Deschamps ("un Omar qui me copie à son profit", note-t-il). D'ailleurs, les liens avec la franc-maçonnerie institutionnelle ont existé si l'on s'en rapporte à des courriers de l'Orient de Poitiers saluant l'Orient des Ormes !
En 1761-1762, il adresse une préface de son grand œuvre à Jean-Jacques Rousseau. Dans l'esprit de Dom Deschamps, ce premier envoi doit en quelque sorte appâter, séduire l'auteur du Discours sur l'origine de l'inégalité, avec lequel il montre certaines convergences d'idées : "Si vous étiez certain, Monsieur, que cette vérité métaphysique tant cherchée jusqu'à présent, que cette vérité, qui explique tout, et sans laquelle point de morale incontestable, existe enfin, développée dans un manuscrit de peu d'heures de lecture, et que les mœurs qui en découlent nécessairement sont à peu près les mœurs auxquelles vous nous rappelez dans vos ouvrages, vous seriez vraisemblablement aussi envieux d'en prendre lecture que vous êtes digne de la connaître, lui écrit-il." Mais Rousseau ne manifeste aucun empressement et se contente malignement de donner un avis d'esthète sur l'écriture de la préface, ce qui ne manque pas de l'exaspérer. Il presse alors son correspondant non sans une certaine morgue pour le réduire "au point, où je vous veux, de désirer me lire". Rousseau lui conseille de bien réfléchir avant de publier. Pour sa part, il attendra l'œuvre imprimée ! À la suite de lettres encore plus injonctives, et de nouveaux documents qu'il reçoit, après la demande que lui fait Dom Deschamps de placer leur échange épistolaire en tête de son Vrai système, ce qui le mettrait en cause, il esquivera une nouvelle fois en déplaçant l'échange sur le plan des conversations convenues en rendant un plat hommage "au mérite et au talent" et en arguant de sa mauvaise santé. Puis, excédé sans doute : "J'aurais bien des choses à dire sur vos Observations ; je trouve en général que vous visez trop haut, et qu'il se mêle du chimérique, non dans votre système dont ma stupidité est telle que je n'ai pas plus d'idée qu'à votre premier mot, mais dans vos projets de publication. Je vous dirai donc, mon avis en temps et lieu, mais je ne vous en aimerai que davantage, voyant que toute votre grave philosophie ne vous garantit pas de quelques-unes des idées romanesques dont je me suis toujours bercé. Je suis persuadé de plus en plus que je ne serai point votre prosélyte."
La correspondance n'ira pas plus loin puisque Rousseau a d'autres chats à fouetter : l'Émile est proscrit, son auteur est décrété de prise de corps par le Parlement… Il ne lui reste que la fuite, Môtiers et d'autres menaces puis Bienne puis l'Angleterre et ce sera l'affaire Hume…
Dom Deschamps correspond ensuite avec Helvétius (fin 1764). Celui-ci a lu des parties du manuscrit qu'il cherche à publier. L'auteur de l'Esprit le conjure de garder l'anonymat, et montre un intérêt prudent.
" N'oubliez pas que je veux tâter du Diderot, après avoir tâté du Rousseau et de l'Helvétius" écrit-il au marquis de Voyer le 11 avril 1766 et, en effet, après avoir contacté en 1766-1767 d'Alembert, qui ne veut voir en lui qu'un "scotiste", ou un "spinoziste", c'est-à-dire un moine archaïque, dans la lignée du doctor subtilis, Jean Duns Scot (1266-1308), avec sa métaphysique ou un sceptique, il s'adresse à Diderot. Au début de l'été 1769, il se rend à Paris entre autres pour la publication de ses Lettres sur l'esprit du siècle. Il l'y rencontre : "J'ai passé deux jours entiers avec le philosophe Diderot, l'un à Paris, l'autre à Saint-Cloud, et nous nous sommes quittés contents l'un de l'autre. Il m'appelait d'abord homme de bien, mais il a fini par m'appeler son maître. Il n'avait, comme bien d'autres, que des conséquences, mais il a actuellement des principes. D'Alembert, selon lui, est incapable de me saisir ; ainsi, laissons-là d'Alembert ", confie-t-il au marquis de Voyer.
Au mois d'août, les deux hommes se verront plusieurs fois. Diderot semble avoir été attiré par la pensée de Deschamps et il clame son enthousiasme à la dame actuelle de ses pensées, madame de Meaux : " C'est l'idée d'un état social où l'on arriverait en partant de l'état sauvage, en passant par l'état policé, au sortir duquel on a l'expérience de la vanité des choses les plus importantes, et où l'on conçoit enfin que l'espèce humaine sera malheureuse tant qu'il y aura des rois, des prêtres, des magistrats, des lois, un tien, un mien, les mots de vices et de vertus. Jugez combien cet ouvrage, tout mal écrit qu'il est, a dû me faire plaisir, puisque je me suis retrouvé tout à coup dans le monde pour lequel j'étais né. "
Aussitôt après cette rencontre, Diderot se met d'ailleurs à écrire le Rêve de d'Alembert !
La publication des Lettres sur l'esprit du siècle (août 1769), provoquera toutefois une réaction de colère de Diderot puisque ce " gros bénédictin qui a tout à fait l'air et le ton d'un vieux philosophe" dont il parle d'abord avec une certaine tendresse, semble s'être métamorphosé en un ennemi. En effet, il y attaque vivement le "parti philosophique" et l'Encyclopédie. Diderot est prêt à demander à M. de Sartine de faire condamner l'ouvrage, mais Dom Deschamps, qu'il reçoit, lui explique qu'il ne s'agit là que de la première étape d'une tactique devant amener progressivement le lecteur à son vrai propos, une sorte de propédeutique dans laquelle il prêche le faux pour en faire ressortir le vrai : l'adoption de son système philosophique. Il combat les Lumières pour couper l'herbe sous le pied des apologistes en les privant des arguments qu'ils utilisent contre les Encyclopédistes ! En réalité, s'il les attaque, c'est parce qu'elles ne sont pour lui que des demi-lumières et que son système n'admet pas les demi-mesures !
Convaincu ou non, Diderot ne transmettra pas sa requête au directeur de la librairie, mais leurs relations ne se poursuivront quasiment plus. Il est vrai que Diderot est également confronté à quantité de problèmes qui ne le rendent guère disponible et certains aspects de la pensée du bénédictin, ces besoins réduits aux nécessités d'une société de subsistance dont il l'a entretenu, cette harmonie entre les êtres rendant quasiment inutile le langage, ont peu de chance de l'intéresser dans l'état.
En 1770, Deschamps publie donc le second volet de son approche tactique : La voix de la raison contre la raison du temps dans lequel il s'oppose à la fois à la religion instituée et au Système de la nature du baron d'Holbach, publié sous le pseudonyme de Mirabaud. Si, dans le premier pamphlet, il a pris le contre-pied de l'athéisme prêté aux encyclopédistes et s'est donné pour un défenseur de la religion, dans ce second ouvrage il cherche à réduire à rien athéisme et religion par la référence à l' "athéisme éclairé" qu'il prône dans le Vrai système. Avec ces deux écrits, Dom Deschamps veut créer une attente de son lecteur pour combler le vide qu'il vient d'établir. C'est dans cette situation d'attente qu'il pense lui présenter son système, qui devrait dépasser toutes les contradictions et s'imposer.
D'Alembert l'avait dit, ce qu'on lui reproche surtout, c'est son scepticisme parce que, en ce siècle des Lumières, le sceptique est celui qui refuse de donner de la consistance aux "idées". Dom Deschamps semble vouloir en rester à une conception métaphysique de la philosophie en un temps ou on cherche surtout à donner des conséquences pratiques aux idées. En ce qui concerne les conséquences morales, c'est-à-dire au passage à "l'état de mœurs" qu'il évoque tant, ses correspondants font comme J.-B. Robinet qui écrit à d'Argenson : "Son état de mœurs me plaît infiniment, mais j'en trouve sa venue difficile ; non pas pour vous, non pas pour moi ; mais parce qu'il faut pour l'établir un concours de personnes qu'il sera fort difficile de convaincre. Qui attachera le grelot ?".
On dirait aujourd'hui qu'on lui reproche son idéalisme ou son "utopisme" et cela ne manquera pas de l'exaspérer.
Dom Deschamps a bien compris qu'en matière de métaphysique, il doit veiller à ne pas heurter, c'est ce qui a motivé ses tentatives de tactique et d'approches progressives des personnages qu'il désire séduire. D'Argenson lui conseillera dans le même sens d'écrire une Réfutation courte et simple du système de Spinoza, puisqu'on l'attaque sur son scepticisme, ce qu'il fera en rédigeant quatre versions différentes entre mars et juillet 1766 " (…) pour faire tomber les armes des mains de tout croyant, et pour donner aux mécréants ce qui leur manquait, la vraie raison de l'être, ou, plutôt, pour les préparer à cette raison".
En 1770, il fait envoyer par son protecteur un exemplaire de la Voix de la Raison à Voltaire. A d'Alembert, ce dernier confie qu' "un grand courtisan" lui a apporté un écrit antiphilosophique de plus et il conclut, ironique : " Tous ces cris s'évanouiront et la philosophie restera". Dans sa lettre du lendemain adressée à Voyer, il est plein de politesses et remercie : "L'ouvrage dont vous m'avez honoré, Monsieur, me donne une grande estime pour son auteur, et un regret bien vif d'être si loin de lui (…)" et il prétexte de son âge, de sa santé pour éviter un débat, débat que Deschamps ne cherche pas lui-même puisqu'il marquera dans son dossier : "il ne s'agissait pas de [...] demander ce qu'il pensait, mais de lui dire ce qu'il fallait penser" ! L'Anglais Callander notera d'ailleurs : " Il y a une chose qui m'indigne et me révolte dans l'ouvrage de D.D., c'est le ton dogmatique, imposant et dédaigneux, qu'il prend pour ceux qui diffèrent d'opinion avec lui" ! Plus tard, alors que Dom Deschamps est mort, son copiste et ami le plus proche, Dom Patert, un des Omars, écrira au marquis : "Que dirait donc le très pacifique Mr. Callander, s'il avait sous les yeux la correspondance de MM. Yvon et Robinet, où D.D. s'échappe à chaque instant de la manière la plus incivile et la plus piquante, s'il voyait les mercuriales très vives que j'ai reçues moi-même, quoique son ami, et qui m'ont interdit de lui jamais parler ni écrire sur son ouvrage ? Il faut que je soulage un jour mon cœur là-dessus avec vous, que je vous fasse une confession générale sur toutes les tracasseries qui m'ont été faites par l'auteur, au sujet de sa métaphysique. (…)"
Deschamps tentera en effet - en vain - de gagner à sa doctrine d'autres penseurs comme l'abbé Yvon, l'un des protagonistes du Colloque, connu comme le métaphysicien de l'Encyclopédie, et Jean-Baptiste Robinet qui a la réputation de ne pas répugner totalement à la métaphysique. Il sera amené à préciser ses idées, car ceux-ci discuteront et il acceptera la discussion. Il rédige ainsi le Précis en quatre thèses, pour l'abbé Yvon qui est devenu bibliothécaire des Ormes, qu'il côtoie désormais et qui restera son principal contradicteur. Dans les années qui précèdent sa mort, Dom Deschamps s'est fait un nouveau "disciple", un nouvel "Omar" comme il dit affectueusement : Dom Mazet, par qui ses œuvres recopiées nous sont parvenues.
Il faut replacer l'œuvre de Dom Deschamps dans la perspective d'un XVIIIe siècle "inquiet", d'une société à la croisée des chemins, bloquée, marquée par une disjonction importante entre les forces en présence comme entre les individus, une société des contradictions dans laquelle les privilégiés, les riches, voire les moins riches savent pertinemment qu'il faut "abandonner" plus qu'une part du soi actuel pour progresser, mourir pour renaître autrement (ce qui explique pour une part le succès des initiations maçonniques reposant sur un rituel mort/renaissance), mais ne parviennent pas à s'y résoudre.
On est certes à la recherche du bonheur (The pursuit of happiness, de Jefferson), mais seul un mieux possible paraît envisageable, la médiocrité au sens étymologique, le moyen terme entre "trop et trop peu", encore que la conscience d'être livré à la contingence vienne modérer même ce tiède espoir - le désastre de Lisbonne, les catastrophes qui s'abattent sur l'Europe sont là pour le rappeler.
Alors, que faire ? Maintenir le cap comme le fait Voltaire quand il publie son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756) non plus en cherchant à clamer sa foi en ce "progrès" mis en exergue par les philosophes depuis au moins Bacon, mais en montrant plus humblement les progrès de l'humanité à travers les inventions utiles qui l'ont soustraite aux ténèbres des époques anciennes. Choisir l'univers des loges, ces sociétés en creux, virtuelles où se réinventent (parfois) en vase clos une autre sociabilité et une autre conception du monde ? Choisir l'utopie, l'invention d'une vie sociale fictive radicalement autre (la purgation par l'écriture : près d'une centaine de textes de ce genre au XVIIIe siècle !), mais ensuite ? Choisir le repli sur soi, l'exil intérieur, le désert ? Se rallier au pessimisme janséniste ?
Dom Deschamps - qui vit dans sa retraite, mais se déplace, va à Paris (un moment il pense obtenir un changement pour la capitale), qui possède "ses adhérents (se croyant) comme les prêtres, des personnages privilégiés, des personnes favorisées des lumières"), Dom Deschamps, malgré les apparences, semble avoir choisi une autre voie : un peu comme Morelly ou Mably, il associe une critique de la religion dans ses structures institutionnelles et dans sa pratique à une refondation de la société humaine à partir d'une recherche de l'unité perdue, du retour à la vraie nature seul susceptible de marquer la fin de l' "inquiétude". Dom Deschamps développe une sociogenèse de cette inquiétude en s'appuyant sur la doctrine chrétienne de la "désappropriation" (de François de Sales à Fénelon, l'âme qui est "propriétaire" au sens mystique de "possessif" est inquiète) et attaque en particulier la propriété au sens plein du terme.
Son communisme métaphysique suppose que l' "état de mœurs" qu'il poursuit de ses vœux se distingue de l'état sauvage et de l'état de lois "les deux seuls états où l'on puisse s'égorger" et qu'il corresponde, selon ses paroles, à "l'état d'égalité morale où nous tendons tous, où les hommes remplis entièrement de cet esprit de désappropriation qui a été jusques à un certain point celui des premiers Chrétiens et des fondateurs n'auraient rien en propre et où tout serait commun entre eux". S'il s'attache à la vérité métaphysique, c'est parce qu'il la voit comme détachée de tout, indépendante, libre de toute préoccupation, de tout utilitarisme, de toute finalité. Elle seule peut conduire à la vérité morale, qui ne serait pas comme toutes les vérités morales conditionnelles, factuelle, partielle. Dom Deschamps vise la vérité et la vérité ne se fractionne pas : il faut tendre à sa totalité, immédiatement, par une sorte de révélation, d'illumination qui doit être le résultat de l'assimilation de sa doctrine.
Quand un Bergier, "athlète" de l'apologétique, tonne contre les mécréants qui sapent l'État et la religion, Deschamps démontre, lui, l'existence du "bonheur chrétien" et transforme la spiritualité théocentrique en un outil de laïcisation d'une société qui, retrouvant sa naïveté native, réintégrera une religiosité débarrassée des scories institutionnelles, des absurdités de la pratique et de la référence en un dieu personnel.
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En 1773 et au début de 1774, Dom Deschamps souffre de cirrhose. Il est alité mais continue à disputer avec l'abbé Yvon, à lire l'ouvrage posthume d'Helvétius De l'Homme (1772) et il meurt à Montreuil-Bellay dans la nuit du 18 au 19 avril 1774.
Les lettres de ses amis qui précèdent et qui suivent sa disparition tracent le portrait d'un homme autoritaire et sûr de lui, de son génie, tout en étant un bon vivant, truculent, libertin parfois, amateur de bon vin et gros mangeur, ce qui lui sera d'ailleurs fatal. Un gourou à la fois aimé et craint, que ses adeptes qualifient mi-rieurs mi-sérieux de "notre chef en Dieu et en philosophie", "notre protophilosophe", "père en Dieu et en ontologie", "patriarche la vérité", le "protométaphysicien"…. On lui reconnaît une grande supériorité intellectuelle et des capacités éminentes dans tous les domaines, tout en protestant parfois contre un système abscons. Il peut avoir le cœur sur la main comme il peut être cassant.
Il semble avoir conservé des liens avec la Bretagne. Il sollicite le marquis pour venir à l'aide d'un militaire Rennais dont on lui a signalé les difficultés. Il fera venir à Montreuil Bellay un ami breton, le père Le Hoult. Un parent, Dom François-Pierre Le Peigné, lui succédera au prieuré. L' "ami Guéhéneuc" en parle comme de son "pauvre compatriote" alors qu'il vient de disparaître. …
Après sa mort, aucun de ses "Omars" ne poursuivra longtemps ses spéculations et ses œuvres philosophiques transcrites par plusieurs d'entre eux resteront dans l'ombre deux siècles durant même si, dans la seconde moitié du XIXe siècle un érudit, Émile Beaussire, découvre certains de ses écrits et en fasse un Antécédent du hégélianisme, ce qui éveillera par la suite les curiosités en Allemagne, en Italie et en Union Soviétique.
En France bien plus tard.
Bibliographie indicative
Chubilleau, Emmanuel, "Léger Marie Deschamps (1716-1774). Quelques éléments de biographie.", Société internationale Dom Deschamps, http://www.philosophie-chauvigny.org/spip.php ?article 8.
Delhaume, Bernard, Léger Marie Deschamps, Œuvres philosophiques, Vrin, Paris, 1993.
Delhaume, Bernard, Léger Marie Deschamps, Correspondance générale, Champion, Paris, 2006
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