L'image du Breton: de la satire à la quête anthropologique

François Labbe

Le portrait qu'Abélard nous a laissé des moines bretons de l'abbaye où les foudres de l'oncle d'Héloïse, Fulbert, l'ont condamné à s'exiler n'est pas flatté : "C'était une terre barbare, une langue inconnue, une population brutale et sauvage, et chez les moines des habitudes de vie d'un comportement notoirement rebelles à tout frein. (…) Et toute la horde de la contrée était également sans loi ni frein, il n'était personne dont je pusse réclamer l'aide : aucun rapport de vie entre eux et moi. Au dehors, le seigneur et ses gardes ne cessaient de m'accabler ; au-dedans les frères me tendaient perpétuellement des pièges".
Les composantes de ce passage de l'Historia calamitum sont aisées à retrouver : la détresse d'un grand esprit, admiré à Paris, habitué à un univers très raffiné, le refus bien compréhensible d'accepter une nouvelle réalité qui lui a été imposée, l'expérience personnelle certainement, mais aussi, probablement, l'idée que l'on avait déjà du caractère et des manières des habitants de l'Armorique. Raoul Glaber avait, bien avant, dépeint leur immoralité et leur sauvagerie ! Le regard posé sur l'autre n'est jamais neutre, il comprend toujours un certain savoir et un certain projet, enfin, il part toujours du regard que l'on porte sur soi. Deux grandes directions : l'autre est celui qu'on ne veut pas être ou tout au contraire le modèle vers lequel on voudrait tendre. Abélard perdu, isolé privé du regard rassurant de ses admirateurs parisiens, se construit un environnement humain qui lui permet de sauver "ses" apparences : il n'est pas cela et ne le sera jamais. Il est autre. Ce qu'il était avant la vengeance du diacre de Notre-Dame…
Sa réaction est personnelle, ses confidences autobiographiques, mais le lecteur y verra simplement le tableau des mœurs des moines bretons de la presqu'île de Saint-Gildas, voire le caractère breton tout simplement.
Ermold le Noir, vers 1295, brossait un tableau encore plus effroyable que celui d'Abélard de cette " horde vomie par les flots ennemis" (allusion au retour des Bretons d'Outre-manche à partir du VIe siècle) : " Cette nation trompeuse et stupide s'est montrée jusqu'ici rebelle et sans bonté. Dans sa perfidie le Breton ne conserve du chrétien que le nom ; les œuvres, le culte, la foi, il n'en est point chez lui. Les orphelins, les veuves, les églises n'ont rien à attendre de sa charité. Chez ce peuple, le frère et la sœur vivent dans une infâme union ; le frère enlève la femme de son frère ; tous s'abandonnent à l'inceste, et nul ne recule devant aucun crime. Ils habitent les bois, n'ont d'autre retraite que les cavernes, et mettent leur bonheur à vivre de rapine comme les bêtes féroces".
Les stéréotypes sont éternels ; en chercher l'origine, l'élément déclencheur est souvent une mise en abyme, par définition sans fin.
Près d'un millénaire plus tard, l'ironiste Laurent Tailhade déclinera sur un autre mode des reproches comparables : "Le Peuple noir — il n'est pas de meilleurs chrétiens que cette crapule de Bretagne ; il n'en est pas de plus réfractaire à la civilisation. Idolâtre, fesse-mathieu, lâche, sournois, alcoolique et patriote, le cagot armoricain ne mange pas, il se repaît ; il ne boit pas, il se saoule ; ne se lave pas, il se frotte de graisse ; ne raisonne pas, il prie, et, porté par la prière, tombe au dernier degré de l'abjection. C'est le nègre de la France, cher aux noirs ensoutanés qui dépouillent à son bénéfice les véritables miséreux." (L'assiette au Beurre, N°131, 3 octobre 1903)
Un point de départ ?
On peut s'interroger sur la gestation d'une telle image fort négative du Breton, voire de la Bretagne et sur sa permanence, car, en dépit des celtomanes de la fin du XVIIIe siècle, des celtisants du XIXe, des auteurs qui donnent une autre vision de cette province, au moins, jusqu'à la fin de la première guerre mondiale, un certain nombre de ces poncifs sont enracinés à la fois dans la conscience de celui qui regarde et dans l'inconscient ou le semi-conscient de celui qui se sait vu. L'excellent ouvrage de Jean Rohou, Fils de ploucs, montre d'ailleurs que les préjugés anti-bretons - car il faut bien les appeler ainsi - ont perduré très loin dans le vingtième siècle, jusqu'après les événements de 1968, tandis que le récent livre de Mona Ozouf, Composition française, fait, entre autres, le point sur ce groupe relativement nombreux des Bretons qui, à l'image de son père, ont voulu assumer leur "bretonnité" en cherchant à effacer "la honte" par la revendication d'une certaine fierté nationale. Mona Ozouf décrit aussi la difficulté à trouver une plateforme commune aux options progressistes de ceux qui sont proches des idéaux socialistes et progressistes, sensibles aux mouvements de libération dans les colonies, et la fascination des autres pour les sirènes des fascismes naissants. La nécessité, apparente, face à un État incapable d'envisager un autre modèle que jacobin, d'alliances "objectives" entraînant souvent des effets pervers, une perception négative par le public…
Bien difficile de trouver une origine, un point de départ tangible voire une fin. Des études assez récentes vont jusqu'à affirmer qu'on ne peut d'ailleurs étudier le phénomène des stéréotypes provinciaux qu'après la Révolution parce que "avant (…), les provinces ne possèdent pas une personnalité bien dessinée", ce qui ne semble pas totalement exact, car ces milliers d'exilés poussés par la menace viking, ce roi Arthur dont le royaume est en Bretagne, ce Du Guesclin, cet Olivier de Clisson, cette Reine Anne popularisée dès le XVIe siècle par des contes, des poèmes, des romans historiques comme plus tard par ceux de Pezron de Lesconvel, cette province rattachée définitivement à la France en 1532, les fameuses "libertés bretonnes", ce pays sans gabelle, les événements de Rennes en 1787 et 1788, le Club Breton…, tout cela n'a pu être totalement ignoré.
Un seul exemple : la matière dite de Bretagne, les aventures d'Arthur et de ses chevaliers ont pénétré très vite la France continentale, probablement avant l'Historia Regum Brittanae dans des épisodes en langues vulgaires (qui ont d'ailleurs pu parfois précéder les modèles savants sur lesquels Geoffroy de Monmouth s'est appuyé). Ensuite, avec Wace et Chrétien de Troyes, les innombrables suites et adaptations qui ont été données, les règles mêmes de la récitation ou de la lecture des trouvères et troubadours amenés à improviser ou à actualiser les récits, font qu'une large fraction de la population doit connaître plus ou moins bien les héros et leurs aventures les plus fameuses. On sait certainement qu'ils viennent de Bretaigne et l'ambigüité de la provenance gêne d'autant moins que les continuateurs ont annexé la péninsule armoricaine et que pour le public les notions géographiques ne peuvent qu'être vagues.
L'extraordinaire engouement pour cette matière de Bretagne est documenté par un exemple frappant. À la fin du XIIIe siècle, le tournoi (auxquels certains manuscrits allemands accordent une origine gauloise et bretonne) devient matière littéraire. Deux d'entre eux au moins ont donné à cette époque naissance à des relations romancées en octosyllabes, le Roman de Ham et Le Tournoi de Chauvency.
Au premier "conseil d'organisation", rapporte le Roman de Ham, Dame Courtoisie rappelle aux futurs adversaires les règles de bonne conduite et donne en exemple les chevaliers bretons, Lancelot, Gauvain et tous les membres de la Table Ronde
Qui furent li millor du monde
Puis, le trouvère mis en scène, Sarrasin, qui s'adresse à un public connaissant les œuvres de Chrétien de Troyes, les continuations, l'histoire des Troyens…, invite les spectateurs à entendre une aventure dont l'héroïne sera Guenièvre. Pour assurer la bonne humeur, Keu sera son accompagnateur : à son nom, tout le monde s'esclaffe…
On s'efforce de jouer ensuite aux chevaliers de la Table Ronde.
La matière de Bretagne s'actualise ainsi dans une véritable fête associant la lecture, les souvenirs communs à un véritable jeu dramatique. Le terme "Bretagne" revient sans cesse, et avec lui un effet évident sur le public.
On pourrait multiplier les exemples : aux fêtes de l'adoubement du comte de Beyrouth, en 1223, les chevaliers demandent le privilège d'imiter les Perceval, Gauvain, Érec…, tous "chevaliers bretons" ; à Hesdin, en 1235, les chevaliers des Flandres participent à une Table Ronde ; en 1240, Ulrich de Lichtenstein, de la marque de Styrie, joue le rôle du roi Arthur… Au XVe siècle encore, à Nancy, Charles VII joute en personne, portant les armes de Lusignan. Or, Hugues de Lusignan, comte de la Marche a reçu l'appui d'Arthur de Bretagne, rallié aux Capétiens, dans sa lutte contre Jean Sans Terre et, en 1393, le roman de Jean d'Arras, Mélusine ou La Noble Histoire de Lusignan, fait résonner pour la première fois dans la littérature les cris de la fée Mélusine, que son époux a surprise sous sa forme de serpente. Dans ce "jeu", un seigneur porte l'écu de "Tristan le Léonnois"…
Ces réjouissances ne s'adressent pas au grand public, aux paysans, mais il en diffuse certainement quelque chose et si certains auditeurs savent pertinemment de quelle Bretagne il s'agit le plus souvent, pour la plupart, ce nom de province ou de pays devait avoir quelque chose de symbolique, de mystérieux.
D'autre part, si on se pose la question de savoir comment l'image d'un peuple se constitue, c'est certainement moins à partir d'une connaissance historique, géographique ou culturelle de ce pays qu'à la suite de la rencontre d'individus originaires de cet endroit, ou supposés en venir. Bien avant la Révolution, quand un Poitevin rencontrait un Breton, si tant est qu'il connaissait son origine, il voyait un Breton et pouvait extrapoler ses remarques, son expérience ou confirmer ses éventuels a priori.
Les documents souhaitables seraient donc les récits, de voyages, de rencontres, les confidences personnelles, les lettres, ce qui est d'autant plus exclu qu'on remonte dans le temps.
Pourtant un certain nombre de remarques peuvent être faites.
On connaît l'histoire compliquée de la Bretagne. Le regard de l'étranger sur ce duché et ses habitants a pu être marqué par plusieurs faits.
D'abord, tout le monde sait que la plupart des moines, ces missionnaires celtiques de l'Occident, qui sont venus fonder monastères et cloîtres, provenaient du Ponant, après un passage dans cette Bretaigne ou Grande-Bretaigne qu'on confond naturellement avec l'Armorique ou Petite-Bretagne. On ne se pose pas la question au VIe siècle de savoir si Colomban et ses émules sont originaires de la Péninsule ou d'une île lointaine, de cette Irlande qu'on cite parfois. Ils sont de Bretagne et cela suffit. Plus tard, des communautés entières quitteront leurs établissements d'Armorique pour fuir les Vikings avec leurs manuscrits et leurs habitudes, leur langue (le goût des notes marginales en breton perdure chez les moines copistes en exil) pour se réfugier dans des abbayes dispersées aux quatre coins de l'Europe.
Il en restera toujours l'idée d'un peuple religieux, de populations pieuses soumises à un clergé dominateur et conquérant.
Ensuite, les Bretons sont souvent des mercenaires. Le plus célèbre d'entre eux, le fameux connétable de France (1370-1380), Du Guesclin, possède une vraie notoriété. Ce que l'on sait moins c'est que ses hommes viennent pour la plupart de Bretagne et que son successeur à la même charge, Olivier V de Clisson, fera de même. Michael Jones rappelle que "les hommes d'armes du duché de Bretagne continuaient à jouer un rôle important et caractéristique dans le renouveau des fortunes militaires de l'armée du Roi de France à la fin du XIVe siècle, et cela à la suite des désastres de l'Écluse (en 1340), de Crécy (en 1346) ou encore de Poitiers (en 1356)". Et cela continuera puisqu'Arthur de Richemont, Jean Ier, Pierre de Rieux, Gilles de Rays, André de Lohéac entre autres furent les chefs militaires que la monarchie française se choisit au XVe siècle…
Pendant tout le Moyen Âge, nombre de combattants proviennent de la péninsule armoricaine, en quantité supérieure même à celle des mercenaires suisses ou allemands : "des milliers d'hommes, d'hommes d'armes ordinaires, chevaliers, écuyers ou archers, tous originaires de Bretagne furent engagés dans les forces royales" (M. Jones).
Des Bretons, Des Allemands, Des Suisses : les causes sont partout semblables : l'Allemagne n'existe pas en tant que pays, la Suisse non plus et la Bretagne n'est qu'un duché…
De même que les Allemands se feront une réputation de soldatesque solide mais redoutable, on peut penser que les Bretons, qui ne pouvaient pas leur être en reste, bénéficieront tôt d'une réputation assez semblable : bravoure d'une part, mais aussi violence et grossièreté… D'ailleurs le Breton, qu'on appelle alors le Bret est à l'origine d'un substantif français qu'on commence à employer au XIVe siècle au moins : le bretteur (la brette étant l'épée bretonne, longue et étroite) ! Jean Rohou rappelle que, pour le chroniqueur Gilles Le Bouvier (XVe siècle), les Bretons sont de "rudes gens" et Henri IV aurait laissé poindre une certaine admiration en s'exclamant à leur encontre : "Quels sangliers !".
Le Breton est bien dans l'imaginaire populaire un bagarreur, avec toutes les connotations qui l'accompagnent et les nombreux ouvrages qui chantent les exploits de Du Guesclin ne feront que renforcer cette impression !
En outre, la Bretagne est terre de marins. Les Bretons qu'on rencontre sont membres des équipages qui, au moins jusqu'au XVIe siècle, peuplent toutes les mers du globe. Prégent de Coëtivy et Jean de Montauban sont amiraux de France. La marine bretonne est importante, le volume commercial aussi en ces temps de "renaissance bretonne". Là encore, on sait quelle est la réputation des marins : costauds, ivrognes, querelleurs, la lie des ports et des cabarets… Rabelais, qui utilise de nombreux termes de marine d'origine bretonne, parle par ailleurs du "bon vin breton" (qui ne croît pas en Bretagne, mais en Anjou, précise-t-il dans Pantagruel).
Peut-être faut-il partir de ces constatations : dans l'imaginaire français qui s'élabore, le Breton est sans doute cet être religieux, mais d'une religiosité âpre, violente, marqué par un caractère agressif, querelleur, pillard, belliqueux mais d'une grande bravoure, à l'ivrognerie sans doute déjà proverbiale, venu peut-être de ces territoires que les premières cartes illustrent de tous les êtres surnaturels possibles, une sorte de Thulé de l'ouest.
Enfin, surtout, il y a cette langue, étonnante, incompréhensible parce que totalement différente pour ceux qu'on tient pour être les "Bretons", les habitants de ce qui sera dès le XVIe siècle, la Basse-Bretagne. On peut arriver à faire se comprendre un Champenois et un Picard, un Auvergnat et un Bressan, voire un Languedocien et un Parisien, parce que des mots se ressemblent, parce que la syntaxe est assez semblable… Impossible avec le Breton ! Le locuteur breton est un étranger irréductible à la communauté nationale qui s'édifie. Cette question de la langue est peut-être d'ailleurs le point le plus important. On en a en effet des témoignages très anciens. Rabelais, par exemple dans le Tiers-Livre, Bonaventure des Périers utilisent les mots baragouiner/baragouinage pour évoquer un langage incompréhensible. Le glissement entre l'inintelligible et le ridicule est aisé : celui qui ne parle pas ma langue est digne d'être raillé. Madame de Sévigné écrira ainsi un peu plus tard : "Et tous parlaient si extrêmement breton, que nous nous pâmions de rire" (31 mai 1680). La Fontaine, dans son conte La Jument du compère Pierre met en scène un curé de village, Messire Jean, qui cherche à se faire remarquer d'une belle qu'il convoite mais ses tentatives d'approches demeurent vaines : " C'était parler bas-breton tout au moins", conclut le narrateur.
Il est vrai que c'est aussi l'époque à laquelle on affirme que l'Europe entière doit savoir le français, car, par exemple, jette-t-on avec mépris aux Allemands, "Dieu ne parle pas allemand". Le Père Bouhours s'efforcera de prouver dans ses Entretiens d'Ariste et d'Eugène (1671) qu'hors le français, il n'est point de salut.
"Baragouiner", "parler bas-breton" veulent certes tout simplement dire parler de manière incompréhensible, mais si l'origine du premier terme est oubliée et ne nous permet que de conjecturer d'une époque où son usage était associé à (ou rappelait) une raillerie à l'endroit des Bretons, l'expression reste claire et conserve pour les locuteurs un double sens : le Bas-Breton est aussi ce nigaud incompréhensible ! On pourrait multiplier les exemples : le jeune Racine qui se morfond en Languedoc écrit à l'abbé Vasseur qu'il craint d'y oublier le bon français : "je ne parle plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu français que le Bas-Breton" ou encore Descartes, pourtant Breton de naissance (à Rennes, il est vrai), qui note dans son Discours de la Méthode : "Ceux qui ont le raisonnement le plus fort et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas-breton, et qu'ils n'eussent jamais appris la rhétorique".
L'existence attestée de baragouiner ou de brette/bretteur dès le XVIe siècle, mots dont l'origine bretonne a été maintes fois rappelée, mots d'une utilisation courante, montre, que bien avant cette époque, on devait se rire dans les milieux cultivés de ces êtres frustres seulement capables de se battre ou de réclamer leur vin et leur pain. Le Breton est quelqu'un qui est incapable de parler comme les autres, un "barbare" au sens propre du terme, il se nourrit de manière élémentaire même si on peut y voir une marque (ténue !) de religiosité (la communion).
Il a la réputation d'être combatif et très habile dans les sports de lutte : un voyageur de 1508 en parle et cite même le nom de quelques-uns de ces champions qui n'hésitent pas à quitter leur province pour faire admirer leur force, lors des foires et des marchés, après la messe : Olivier de Rostrenen, Guion de Kerguiris, Kergouet.
Il a enfin la réputation d'être un ivrogne que son ivrognerie rend encore plus incapable de s'exprimer. Dans ses Essais, Montaigne explique, à la suite des Anciens, que le changement de régime (nourriture, habitudes…) que peut prescrire un médecin est souvent plus pernicieux que sa continuation même s'il est avéré que ce régime est mauvais ; parmi plusieurs exemples montrant que le bien peut être pire que le mal : "Ordonnez de l'eau à un Breton de soixante-dix ans (…)", la conclusion va de soi, parce que tout le monde connaît ce vice bien breton.
Lorsque Madame de Sévigné écrit "Il faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons que d'eau sous les ponts", elle s'appuie davantage sur de tels bruits que sur une observation personnelle : le Breton est donc buveur de réputation, car un des principes d'écriture de l'épistolière est la connivence avec son ou sa correspondante.
Ajoutons des expressions comme "courir le guilledou" de gwiliouri, humeur galante en breton. Au XIIe-XIIIe s., le verbe gwillir donne en français le mot guille ou guile, synonyme de ruse, de tromperie. Associé au suffixe bretonnisant dou, homophone de l'adjectif doux/douce, il annonce bien le madré (guileor) coureur de jupon. A l'intempérance le Breton ajoute le goût du lucre.
Le vieux mot gogue : plaisanterie, réjouissance, aura une véritable vogue au XVIIe et XVIIIe siècles, particulièrement sur les planches des théâtres, avec l'adjectif goguenard. Le personnage ainsi typé fait rire. Personne ne sait plus alors l'origine du mot, mais ce mot a bien été amené par des Bretons puisqu'il vient du bas-breton gog ! Si ce terme a été conservé, ne peut-on y lire le fait que le Breton, à une époque antérieure, est apparu comme un "gog" incarné, un goguelu, un personnage peu sérieux, voire effronté ? Voltaire écrit ainsi dans son Ingénu : "Les goguenards de Basse-Bretagne dirent qu'il ne fallait pas baptiser son vin". Au lecteur de faire coïncider son savoir avec cette riche image du Breton à la fois intempérant, rusé et sans vergogne !
Les patronymes bretons feront aussi toujours rire. Madame de Sévigné, encore elle, affuble sa parenté bretonne de noms cocasses : les Trésiguidy deviennent les Querignisinguivi ; mademoiselle du Plessis "Kerlouche" ou "Kerborgne" (ce qui n'est pas sans rappeler l'amie de Bécassine : Marie Quilouche)… Plus tard, Voltaire forgera aussi des noms en Ker pour son Ingénu et la tradition se poursuivra… Connaissant l'horizon d'attente de son public, Molière fera de même. Lorsque Frosine propose à Cléante une mascarade pour détourner Harpagon d'Élise, elle imagine de faire intervenir, une fausse admiratrice portant " un bizarre nom de marquise ou de vicomtesse, que nous supposerions de Basse-Bretagne" ! Succès assuré !
Champmeslé faisait dire aussi à un de ses protagonistes des Grisettes qu'il n'arrivait plus à se souvenir du nom d'une personne sur laquelle on l'interrogeait mais qu'il était bien excusable, car " c'est un nom bas-breton que je ne puis jamais mettre dans ma mémoire".
La noblesse bretonne n'est d'ailleurs pas oubliée. Chez Racine : elle a aussi ses ridicules. La comtesse de Pimbêche, des Plaideurs, a été ouvertement inspirée de Mauricette-Renée de Ploeuc, une riche héritière de Bretagne ayant épousé secrètement un roturier et quel roturier, Sébastien Le Balp, la tête des futurs Bonnets Rouges… Là aussi, l'auteur connaît l'horizon d'attente de son public !
Dans le ballet du Malade imaginaire, Breton est le nom d'un laquais. Cette habitude de surnommer les domestiques avec le nom de leur province d'origine apporte peu à cette étude, car c'est un cas général, pourtant c'est le signe de la distance entre le parisien et le provincial. Le Breton fait, lui aussi, s'il n'est pas aristocrate, partie des gens de peu. Enfin, selon certaines sources, le personnage du Tartuffe aurait été inspiré par un jeune Breton monté à Paris comme négociant et qui serait devenu dévot…
Le marquis de Lavardin, lieutenant général en Bretagne quand le duc de Chaulnes est gouverneur et réprime comme l'on sait les révoltes, écrit en juin 1675 à propos de la Basse-Bretagne : "C'est un pays rude et farouche qui produit des habitants qui lui ressemblent. Ils entendent médiocrement le français et guère mieux la raison." Il a parlé avec des meneurs et ceux-ci lui ont affirmé ne pouvoir contenir leurs exactions car ils y sont poussés, étant ensorcelés.
Une autre lettre de ce grand, du 29 juin, portait encore : "(…) que c'était un pays farouche, dur et rude, où les rayons du soleil n'arrivaient que dans un grand éloignement, et que cette extrémité du monde et du royaume avait besoin de la justice du prince si elle ne se rendait promptement digne de sa bonté".
On commence, au nom de cette théorie des climats qui s'épanouira en France avec Montesquieu, à établir des rapports entre la nature du pays, sa situation géographique et le caractère voire la physionomie de ses habitants. La vision de Lavardin n'est pas innocente : il est là pour mater les "tumultes" de Bretagne et le tableau qu'il peint dans ses lettres et rapports doit montrer la nécessité des "rayons du soleil" là où ne règne que la loi d'une nature qui n'est pas la belle nature et où la raison est étouffée par les superstitions, car c'est là aussi un aspect du caractère breton : l'extrême crédulité, la certitude de l'existence de forces occultes et la véracité des miracles...
Ce ne sont que des lettres, mais on en parle à Versailles, on en parle à Paris et la rumeur se propage.
Enfin, La Fontaine vint…
…Et ce phaéton dont, depuis des générations, tous les enfants de France fréquentant une école connaissent et apprennent les mésaventures :
Le phaéton d'une voiture à foin
Vit son char embourbé. Le Pauvre homme était loin
De tout humain secours
C'était à la campagne
Près d'un certain canton de la Basse-Bretagne
Appelé Quimper-Corentin (…)
Tout y est : la boue, l'absence de voisinage, le désert, le rejet au vers suivant du nom du lieu comme si ce canton était au bout du monde… Les impressions sont évidentes : pays éloigné de tout, humide, pluvieux, voire sale.
Déjà, Rabelais évoquait dans Pantagruel (II, 19), les lépreux de Bretaigne (les Caqueux) : la lèpre, une maladie associée à la misère, à l'horreur, à la crasse… Et puis Quimper-Corentin, le nom d'une ville étrange accolé au nom d'un saint… Rabelais, encore lui, ironisait sur les superstitions bretonnes et leurs croyances en les vertus guérisseuses des saints.
Tout cela marque les jeunes mémoires.
Le charretier embourbé a été probablement le responsable de la première image largement divulguée d'une Bretagne désolée, triste et repoussante, parce qu'il fait, en peu de mots, la synthèse d'éléments déjà connus. C'est ce que devait penser Flaubert - avec sa haine des idées reçues - quand il a traversé ce "canton" : "N'en déplaise aux gens qui prononcent ce nom de Quimper-Corentin, comme le nom même du ridicule et de l'encroûtement provincial, c'est un charmant petit endroit et qui en vaut beaucoup d'autres plus respectés. (…) Je sais peu de chose d'un aspect aussi agréable que cette allée qui s'en va indéfiniment au bord de l'eau et sur laquelle l'escarpement presque à pic d'une montagne toute proche déverse l'ombre foncée de sa verdure plantureuse". Mais le mal a été fait et il est à craindre que le chevalier Flaubert, malgré sa fougue et le talent de son récit, n'est pas parvenu à effacer une mauvaise impression déjà séculaire.
Ainsi, bien avant la Révolution, même si, comme l'affirme Catherine Bertho "La perception de la spécificité des différentes provinces françaises apparaît sous la Révolution et sous l'Empire, au moment où les provinces cessent d'être des entités politiques. Jusque-là, il n'y avait pas de discours organisé et encore moins cohérent sur la province et encore moins sur la région", il existe bien une image du Breton qui se passe d'un discours organisé.
Celui-ci est d'abord caractérisé par une langue incompréhensible, donc étrange (Ambroise Paré écrit : "Car, qui oirrait un Alleman, un Breton bretonnant, un Basque, un Anglais, un Polonais, un Grec, sans les veoir, il serait fort difficile à juger s'ils sont hommes ou bestes").
Il est aussi l'habitant d'une région lointaine, différente de toutes les autres régions de France, la Basse-Bretagne, et on accorde à l'adjectif " bas" toutes ses connotations. La rencontre de Bretons, militaires et marins surtout a modelé cette image : rustique, violent, une force de la nature, buveur, licencieux, gourmand, sale. On ajoutera un neuvième et un dixième à ces huit péchés capitaux : il est marqué par une religiosité exagérée et superstitieuse et ses fêtes sont essentiellement rurales, sans art (à propos des chanteuses bretonnes, Paré : "et leur harmonie est de coaxer comme grenouilles lorsqu'elles sont en amour", plus loin il ironise sur les danses et le goût des Bretons pour cette activité).
En un mot, le Breton est (déjà) ridicule. Comment peut-on être Breton, se demanderont les amies de Madame de Sévigné, qui par ailleurs clame souvent son amour pour "sa" Bretagne et sait reconnaître les beautés des paysages armoricains ?
Lorsque, à la fin du XVIIe siècle, des écrivains, comme Lesconvel dans ses romans ou la comtesse de Murat dans ses contes, parleront de la Bretagne, ce sera pour le premier en évoquant les grands (Anne de Bretagne, la comtesse de Châteaubriant, la comtesse de Montfort) et pour la seconde le "pays des korrigans" et les lutins du château de Kernosy au milieu de la campagne rennaise. Même si la notoriété de ces auteurs est mince, leurs ouvrages s'appuient sur deux caractéristiques qui ne sont pas nouvelles : un passé prestigieux et l'importance des superstitions.
Dans certains milieux, on est au courant des missions qui ont lieu en Bretagne, on connaît le père Le Nobletz, le Père Maunoir et leur action dans la province, puis Grignion de Montfort. Ces missionnaires souvent rudes luttent contre les croyances d'un peuple présenté comme toujours à la merci de retomber dans le paganisme. Le biographe du père Le Nobletz écrit qu'il avait découvert "des désordres et des superstitions qui lui tirèrent les larmes des yeux".
L'image du Breton et de la Bretagne est si bien ancrée dans les esprits d'un public qui a de plus en plus accès à la lecture, qu'au XVIIIe siècle, Voltaire situera un de ses romans, L'Ingénu, dans la province. Respectueux de l'horizon d'attente de son lecteur, d'autant plus que son ironie - souvent à demi-mot - ne fonctionne que si ce lecteur peut rebondir sur les suggestions qu'il lui fait, que si une certaine connivence s'établit entre lui et son récepteur, il se sert abondamment au magasin public des stéréotypes bretons. Il ira même jusqu'à ignorer que Saint-Malo, la ville de départ des aventures qu'il narre, n'est pas en Basse-Bretagne, que le bailli en Bretagne est en réalité un sénéchal, car il lui faut faire feu des quatre fers pourrait-on dire.
Avec l'épisode liminaire de Saint-Dustan, le lecteur a droit à une amusante parodie des vies de saints bretonnes que les érudits ont commencé à présenter au public, puis Voltaire met en scène des personnages typiques de la bonne société bretonne, dont les noms résonnent de consonances typiques ou sont aisés à mettre en relation avec la Bretagne.
L'abbé de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne, l'abbé de St-Yves, au patronyme rappelant un des saints bretons les plus connus.
Sur le plan des caractères, mademoiselle de Kerkabon est une vieille fille romantique, dévote et naïve. Mademoiselle de St-Yves possède la fraîcheur et la spontanéité de la jeunesse, le prieur et l'abbé sont de bons buveurs et des érudits de province. Pas de portrait charge, ni de caricature bretonne cependant, au contraire même puisque personne n'est ridicule et que mademoiselle de St-Yves est présentée comme d'une grande beauté.
L'Ingénu, quant à lui, possède un caractère qui peut passer pour Breton bien que, orphelin de parents bretons, il ait été élevé par les Hurons, ce qui n'a pas manqué de laisser des traces. Mais on peut aussi comprendre que le vieux fond breton a été ravivé par ce "retour à la nature". Sa franchise parfois brutale, sa spontanéité, une certaine vivacité pourraient y faire penser. Voltaire précise d'ailleurs, théorie des climats à l'appui, qu'il est le produit des deux origines : " La fermeté des organes de Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tête si vigoureuse que, quand on frappait dessus, à peine le sentait-il ; et, quand on gravait dedans, rien ne s'effaçait ;(…)". Plus loin, il ajoutera : "L'Ingénu était têtu, car il était Breton et Huron".
Si Voltaire situe la ville de départ, Saint-Malo, en Basse-Bretagne, c'est par volonté de peindre le tableau à sa guise : l'adjectif "basse" et le nom des habitantes "basse-brette" apportent une touche de couleur locale et tout cela permet d'établir cette fameuse connivence qui fait que le lecteur peut aller au-devant de ce que Voltaire lui suggère.
On ne peut faire entrer la dévotion de mademoiselle de Kerkabon ou l'insistance sur le baptême dans une quelconque dérision des excès de la foi bretonne : il en aurait été de même dans toute autre province.
Quant à l'histoire, elle est tout à fait conventionnelle, un roman d'apprentissage, une trame mille fois utilisée, régénérée par la distanciation voltairienne, par le conteur qui converse avec son lecteur, sourit et fait sourire des aventures qu'il narre tout en accordant une grande importance au fond philosophique et en abandonnant au lecteur de romans l'excipient qu'il aime : de la sensibilité et du romanesque. Le roman breton (Édouard Guitton) de Voltaire ne fait donc que reprendre aimablement allusivement certains des clichés habituels : la superstition, le poids de l'Église, la vigueur physique, le penchant à la boisson… Il est vrai que le milieu dépeint est celui de la bonne bourgeoisie voire de la petite aristocratie.
Ajoutons ces idées récurrentes de la solidarité bretonne et de l'amour du petit pays. Ainsi, au dix-huitième siècle, les auteurs bretons de Paris se connaissent et se fréquentent en dépit des clivages idéologiques qui peuvent les séparer. Fréron, présenté à tort comme l'antiphilosophe par excellence, est en relation avec Duclos, Maupertuis ou Trublet ; Maupertuis fait accueillir à Berlin La Mettrie et recevoir Trublet à l'Académie ; quand il est à Paris, il ne manque jamais de visiter sa "payse" Louise-Félicité de Bréhan, duchesse d'Aiguillon, la fille du comte de Plélo. Sainte-Foix rencontre Fréron et Duclos, mais lorsqu'il s'attaque avec succès au Journal Chrétien qui l'a diffamé, Trublet qui collabore à cette feuille, prend ses distances et se refuse à soutenir ses collègues. Les Bretons aspirant à une place au Parnasse littéraire s'adressent en particulier à Fréron, sollicitent son aide. Lorsque Duclos écrit à Maupertuis ou à un autre écrivain breton, il le qualifie de "cher compatriote". Lorsque Gournay, effectue sa tournée en Bretagne, il passe beaucoup de temps à Rennes et développe les statuts de la Société d'Agriculture qu'il pense apte à développer "sa" province. Maupertuis ne cessera toute une partie de sa vie de faire l'aller-retour entre Berlin et Saint-Malo : il a besoin de ces retours annuels au pays breton et ses lettres expriment à la fois son amour et sa nostalgie du pays malouin.
Ce qui doit être souligné c'est qu'on sait tout cela, qu'on en parle dans les gazettes et ces traits, pour le public, appartiennent de plein droit au caractère breton, tout comme l'esprit chevaleresque de Plélo, le côté colérique de Sainte-Foix, la franchise de Duclos, l'esprit fantaisiste et aventurier de Maupertuis. Sont-elles apparues au XVIIIe siècle ces caractéristiques du tempérament breton et seulement dans les milieux aisés ou intellectuels ? Certainement pas. Au XVIIe, pour venir à bout du mal du pays qui s'emparait des marins bretons (alors en nombre important) sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes, les administrateurs engagent sur chaque vaisseau un joueur de biniou, persuadés que les airs du pays redonneront du courage à leurs équipages mélancoliques !
Avant la Révolution, la plupart des stéréotypes du breton paraissent ainsi déjà bien installés et ils agissent en véritable sur-moi de l'expérience. Ils ne varieront ou ne s'enrichiront que de ce que les nouvelles habitudes de vie pourront rendre étrange, remarquable ou repoussant : lorsque la société prend conscience des questions d'hygiène, la "crasse" bretonne choque. Pas avant ! Lorsque des savants décident que chez les Bretons se trouve le dépôt des anciennes civilisations celtes, un regard nouveau se pose - d'abord pour ceux qui suivent ces recherches - sur la Bretagne et sa population !
Le Breton et le Celte
En France et en Europe se développe en effet dès la fin du XVIIe siècle un intérêt croissant pour l'étude des origines des peuples et des langues. Certes, on continue à respecter les textes sacrés, même si des esprits critiques se livrent à de prudentes exégèses, mais on essaye d'en savoir davantage en s'appuyant sur les écrits des Anciens et les découvertes archéologiques voire géologiques ou minéralogiques qui se multiplient. Les Celtes, en particulier, focalisent toutes les curiosités des érudits et l'idée est émise que la Bretagne serait à cet égard fort intéressante puisque les Bretons, de Basse-Bretagne dans leur retirement, pourraient représenter une survivance de ces glorieuses populations.
Le Breton Duclos publie plusieurs mémoires qui ont trait à cette thématique. Dans son Mémoire sur les Druides, avant d'évoquer le dogme, la morale et la philosophie de ces derniers, il donne l'étymologie du nom : "druide vient de deux termes celtiques qui signifient "dieu" et "harangue, discours". Ce mot est le correspondant celtique de "théologien". Puis dans un second Mémoire sur l'Origine et les Révolutions des Langues celtiques et françaises, il pense démontrer que la première était commune à toutes les Gaules, qu'elle a été reçue à l'origine des Phéniciens et il esquisse son évolution sous les Romains, les Francs jusqu'à Charlemagne, rappelant le rôle des Druides dans la conservation aussi longtemps que possible de la langue, de la religion originelle et de leur philosophie. Il considère que, dans ces époques reculées, c'est au fond de l'Armorique qu'elle s'est le plus longtemps maintenue.
La curiosité est d'autant plus grande, que cette langue bretonne, le bas-breton dont tout le monde se moque, ce "baragouinage" se révèle être d'un grand intérêt. Un seul exemple parmi d'autres : alors que le dictionnaire du père Maunoir est devenu rare, le père Grégoire de Rostrenen, capucin en l'abbaye de Landévennec publie en 1731 et 1738 un Dictionnaire et une Grammaire Celto-Bretonne. Depuis le début du siècle, il est en relation avec le bénédictin Louis Le Pelletier, versé, lui aussi, dans l'étude du breton et qui lui aurait montré lors d'une rencontre en 1701 le manuscrit du plus ancien "monument" écrit en cette langue : un recueil versifié de prophéties dues à un certain Gwinglaff, recueil dont on sait la légende à laquelle il donnera lieu jusqu'au XXe siècle. Un peu avant, André-François Bourreau-Deslandes écrit (1729) à l'abbé Bignon, bibliothécaire du roi, qu'il n'a pu répondre ni aux vœux du maréchal d'Estrées ni à ceux du prince Eugène qui l'avaient chargé de leur procurer un désormais introuvable dictionnaire du Père Maunoir.
L'intérêt est universel : Pelloutier à Berlin, le théologien franc-comtois Bullet, l'abbé Bergier, son disciple de Besançon, le président De Brosses sont fascinés et publient plusieurs ouvrages sur la langue celtique en s'appuyant aussi pour cela sur le bas-breton…
En 1775, l'Edda ou Mythologie celtique de Mallet établit définitivement le mythe celte et marque de son empreinte les esprits en France et en Allemagne : certaines populations (en Suisse, en Allemagne, en Suède, en Bretagne…) se transmettraient bien une part plus ou moins complète de l'héritage du monde primitif.
Sur un plan plus général, Antoine Court de Gébelin offre au public son Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne (1773-1784), un ouvrage qui connaît un immense succès dès avant sa parution avec un grand nombre de souscripteurs. Toutes les langues, le celte en particulier, donc le breton, ont, selon lui gardé des traces de la langue première, la langue qui "dit la chose en disant le mot".
Il faut rétablir la vérité des origines, et il montre le latin "s'entant sur la langue celtique", la langue primitive de l'Europe, et le français, issu du Gaulois, corrompu par le latin. Gébelin rêve alors d'une résurrection - programmée par les savants - de la langue universelle.
Dans le même sens, l'abbé Guillaume Déric, auteur de l'Histoire ecclésiastique de la Bretagne (1777) s'abandonne, dans son premier tome, à une longue rêverie sur la première langue des hommes et appuie ses remarques sur une observation très personnelle de la langue bretonne.
Les travaux de Jacques Le Brigant, paraissent entre 1770 et la Révolution, comme ses Éléments succincts de la langue des Celtes-Gomérites ou bretons. Introduction à cette langue et, par elle, à celle de tous les peuples connus (1779). Avec lui, le pas est franchi puisque le breton est l'héritier privilégié du celtique et la langue originaire de tous les autres idiomes. Il prépare un autre ouvrage en collaboration avec Louis-Paul Abeille : Observations fondamentales sur les langues anciennes et modernes; ou Prospectus de l'Ouvrage intitulé: la langue primitive conservée (1787). Dans ce livre qui ne paraîtra pas, il recherche les dérivés bretons-celtiques dans les langues anciennes, les langues orientales, en particulier dans le chinois et le sanscrit, dans le "caraïbe" ou le tahitien. Le Brigant affirmait comprendre quasiment toutes les langues grâce à sa connaissance du breton !
Sous la Révolution, le mouvement s'amplifie même : le Cercle Social, la fameuse création de Claude Fauchet, par la plume et la voix de Nicolas de Bonneville rappelle que l'histoire commence avec les peuples du Nord et il fait l'éloge des anciens druides (De l'esprit des religions, 1791), des racines gauloises et celtiques du peuple français, rendant hommage à "Le Brigand" (sic), ce "Bas-Breton qui retrouve toutes les langues de la terre dans sa langue" et qui pourrait ainsi concourir à la régénération du monde !
Après la Terreur, le Cercle Social fera publier le Dictionnaire celtique de Mallet (an IV), les ouvrages de Bullet, mais aussi le Voyage en Bretagne de La Vallée dans lequel l'auteur continue à affirmer que "le Bas-Breton ("âpre et sauvage") est la véritable langue celtique, conservée dans toute son intégrité". Cependant, la vision de cet envoyé en mission est très ambiguë. Œuvre de commande de la Convention, son livre tonne contre les inégalités, la misère, les superstitions, mais en même temps, il donne un portrait du Breton qui va tout à fait dans le sens des nouvelles découvertes : franc, loyal, brusque, colère, tout en nerf, tenace, un courage imperturbable, amant de la liberté, inculte souvent mais c'est sa chance car "il s'irrite par amour de la vérité". Une population qui n'a pas son pareil dans le pays parce qu'elle a partiellement échappé à la "civilisation", de l'Ancien Régime, auquel seul les défauts sont imputables.
À la suite d'une tournée d'inspection sur le vandalisme effectuée en sa qualité de commissaire des sciences et des arts en 1794-1795, Jacques Cambry (1749-1807), avec son Voyage dans le Finistère, établit définitivement la passion du celtisme en annonçant, par ses remarques (il en fera d'autres, comme nous le verrons), son intérêt pour l'histoire, la langue, la musique et la danse, les collecteurs futurs, de La Villemarqué à Luzel. Ce livre sera republié, amendé et complétée par Souvestre, par le Chevalier de Fréminville...
Certes, ces recherches, cette évolution de l'image des Bretons et de la Bretagne ne touchent que peu de personnes et ne s'adressent d'abord qu'aux érudits, aux "happy few" ! Pourtant, très vite, la fièvre celtique fait qu'on s'intéresse désormais à la littérature qui conserve la "mémoire des mœurs de nos anciens aïeux", à cet héritage de chansons, de poèmes et de récits à la façon des savants et des poètes du Royaume-Uni qui naguère ont offert à l'admiration des foules les chants du Barde Ossian !
Dès le début du XVIIIe siècle, le commissaire ordinaire de la marine, André-François Bourreau-Deslandes, futur correspondant de Fréron et membre de l'Académie de Berlin, bibliophile et observateur attentif de la Basse-Bretagne où il est souvent en poste, écrit : "Vous aurez peut-être de la peine à le croire, Monsieur, que le goût de la versification est très répandu en Basse Bretagne, même dans les lieux les plus incultes et les plus sauvages. On y compose et on y chante de toutes sortes de chansons. J'en ai fait traduire quelques-unes en français, qui m'ont paru d'un goût très mauvais. Cependant, on assure que dans la langue originale, elles ne manquent point d'un certain feu et d'un certain enthousiasme. Il y a eu beaucoup de tragédies chrétiennes composées autrefois en Bretagne et elles étaient représentées dans les campagnes avec un grand éclat. Mais tout cela est entièrement perdu, et ces sortes de représentations n'ont plus lieu que dans le diocèse de Tréguier, où l'on me dit que les paysans y réussissaient d'une manière à ne point mécontenter des gens même assez difficiles."
Dans plusieurs régions de Bretagne, on commence ainsi à se pencher sur la vie des paysans, ces êtres frustres ayant conservé dans leur existence traditionnelle le souvenir des temps écoulés. Ainsi, Louis-Auguste Mareschal (1772-1843), le fils de Marie-Auguste Mareschal, l'auteur de l'Armorique littéraire, s'associe à un peintre et dessinateur, Olivier Perrin (1761-1832) pour commencer en 1795 une Galerie des mœurs, usages et coutumes des Bretons de l'Armorique que réalisera Dubray, l'éditeur des Mémoires de la future Académie Celtique, associant ainsi textes et gravures pour ce qui est un des premiers travaux d'ethnologie en Bretagne : montrer ce paysan "plus près de la nature que les autres portions du peuple français" ! La quête des origines a fait en effet se tourner les regards des observateurs vers ce qu'en Allemagne ou en Angleterre on célèbre comme étant la poésie naturelle, comme les œuvres de cette simple laitière de Bristol qui composerait les poèmes les plus surprenants. En France, on s'est ébaudit devant les écrits d'un poète bûcheron "élève de la nature". On rappelle dans les gazettes qu'Adam Billaut, un menuisier de Nevers, était aussi un auteur fêté par Corneille, Tristan L'Hermite, Benserade, Scarron. Ses trois volumes de vers : Chevilles, Villebrequin et Rabot avaient fait sensation ! On signalait les talents poétiques du cordonnier de la reine Sophie Charlotte ! Car la poésie est considérée par excellence comme le langage primitif, le langage premier de l'humanité. Que dire alors de la poésie et des chansons en langue bretonne !
On étudie aussi les ruines, les mégalithes : dans son Recueil d'Antiquités égyptiennes, étrusques et romaines (1759), Caylus évoque et commente les alignements de Carnac en précisant avoir tiré ces renseignements d'un manuscrit du marquis de Robien datant des années 1730 : La description historique et topographique de l'ancienne Armorique, recherches qui culmineront au début du XIXe siècles avec les travaux de l'Académie Celtique et ceux du Chevalier de Fréminville, ses Monuments celtiques ou recherches sur le culte des pierres (an 13) et sa Notice sur l'agriculture des Celtes et des Gaulois (1806) iront dans le même sens.
Alors, si l'on additionne les paramètres : un auteur bas-breton et paysan, la langue bretonne, l'écriture de poèmes ou de chants, un environnement mégalithique, une nature âpre mais qui n'est pas sans "beautés" (Madame de Sévigné admire la côte morbihanaise), on ne peut qu'approcher au plus près la réalité de ces époques évanouies. Pour Mareschal, "l'ancienne Armorique a eu ses Tibulle et ses Ovide" et il souhaite que l'on recherche "la muse rustique des petits laboureurs", ce que feront un peu plus tard les premiers collecteurs, les premiers "folkloristes".
Au XVIIIe siècle donc, deux images se font concurrence, l'une largement répandue reprend les poncifs déjà anciens et l'autre a tendance à faire évoluer la perspective dans le sens d'une intellectualisation de l'essence bretonne. Rien d'étonnant à cela pourrait-on dire : à la belle nature comme canon de beauté au début du siècle s'imposent toujours davantage la nature vraie puis la vraie nature. Si au début du siècle la nature vraie paraît répugnante, et qu'on continue à lui préférer la belle nature, tout comme ce Breton rustre et fruste dégoûte, à partir de 1750 environ, la nature vraie (ce qui n'est pas encore la nature tout simplement) s'impose et Quimper-Corentin pourrait se parer d'un passé resplendissant !
Ce n'est pas tout à fait le cas : si l'ensemble des éléments négatifs se maintient, par le truchement des recherches érudites, par le mythe celtique qui s'échafaude, on est prêt à observer avec bienveillance cette province au fond de laquelle semblent avoir continué à exister certaines reliques de la civilisation celte !
Ainsi, Voltaire, le perspicace Voltaire n'aurait pas été la victime de la plus célèbre supercherie littéraire du XVIIIe siècle s'il n'avait pas été aveuglé par les origines armoricaines de la très illustre "muse bretonne", Mademoiselle Malcrais de la Vigne ! De même, si Thomas L'Affichard (1698-1743) publie au milieu du siècle des Étrennes et autres poésies d'une muse bretonne (1742-1743) qui n'ont de "breton" que le titre, c'est parce qu'il sait qu'en sa qualité d'Armoricain il peut se permettre ce titre fort susceptible d'attirer de nombreux lecteurs à l'instar des succès de mademoiselle de la Vigne !
Une amusante illustration de cette évolution est fournie par une nouvelle de Billardon de Sauvigny, L'Isle d'Ouessant, 1768. Menacés par les habitants de l'Isle des Saints (l'île de Sein ?), des naufrageurs "aux mœurs féroces", les autochtones d'Ouessant, pacifiques et bons, avec à leur tête un de ces Celtes demeurés purs dans leur isolement, Alaric, rencontrent un jeune noble Breton Rieux qui est en passe de se rendre en Angleterre avec trois cents compagnons. Attaqués par les habitants de l'Isle des Saints, ils n'ont dû leur sauvetage qu'aux Ouessantais qui se sont jetés à leur secours. Rieux apprend alors que les terribles voisins ont débarqué. Il décide de rester avec sa troupe pour aider ses nouveaux amis à défendre leur liberté. À la fin de l'histoire fort courte, il s'établit sur l'île qui devient un havre de bonheur et de vertu. Ce jeune gentilhomme qui hésitait entre la France et l'Angleterre régénère ainsi sa "bretonnité" et retrouve les vertus aristocratiques de ses ancêtres. Il partait en Angleterre par vanité, esprit de plaisir et de conquête, il a payé l'impôt du sang et a combattu victorieusement les envahisseurs. L'auteur fait alors d'Ouessant une utopie prérévolutionnaire sous les signes de la vertu et de l'égalité, Rieux apportant ce qu'il faut de civilisation (!) à l'excellence primitive et inversement.
Cette nouvelle, qui fut rééditée sous la Révolution, n'eut pas un succès extraordinaire même si l'Avant-Coureur (23 mai 1768, no 21) est élogieux et rapporte ce qu'il trouve essentiel et digne d'être imité : "Dans cette isle d'Ouessant tous les biens sont communs, on n'y connaît que les lois de la vertu, de l'honneur, de la confiance réciproque". On ne peut donc penser qu'elle ait agi sur l'image des Bretons et de la Bretagne. En revanche, Billardon de Sauvigny, qui ne s'est probablement jamais rendu en Bretagne, s'appuie les opinions en circulation : d'une part ces Celtes qu'on peut parer de toutes les qualités, car ils ont traversé les siècles sans avoir été dégradés par une civilisation qui accorde au superflu une importance qu'il ne devrait pas avoir ; d'autre part, le jeune Rieux est aussi celte, mais, si ses ancêtres ont jadis possédé Ouessant, il est passé sur le continent et il a connu cette civilisation catastrophique. Le retour à Ouessant est un retour vers l'essentiel. La pauvreté des habitants d'Ouessant, la rudesse du climat et des lieux, au lieu de créer des individus "sauvages", a permis de préserver une vertu qui plonge ses racines dans les époques pré adamiques !
Les stéréotypes évoluent pourrait-on dire "par le haut" : la fraction cultivée de la population intègre d'abord cette composante "celtique", qui diffusera ensuite lentement dans un public plus large par le biais du livre et des journaux.
La Bretagne a en cette fin de siècle encore peu eu les honneurs de la littérature à la différence de l'Irlande, de l'Écosse ou du Pays de Galles, ces pays du Nord que ne tardera pas à chanter madame de Staël. Les massifs sauvages, les landes, les vieux châteaux pleins de mystère servent de décor au "roman gothique" ou "roman terrifiant", la "gothic novel", qui a ses représentants en France avec par exemple Madame de Genlis dont (Arthur et Sophronie, roman de chevalerie, se passe en Bretagne avec pour arrière-fond les guerres franco-bretonnes), Baculard d'Arnaud (Le Prince de Bretagne, un fils de Jean V, se déroule également en Bretagne, mais il s'agit d'une démarque des livres d'un romancier des débuts du siècle, Pezron de Lesconvel : la province, les grandes familles, quelques villes sont citées, mais il ne s'agit que d'un cadre), puis Bellin de La Liborlière, Ducray-Duminil…
L'écrivain le plus notable dans cette perspective en cette fin de dix-huitième siècle est Loaisel de Tréogate, qui saura inspirer certaines pages à Chateaubriand. Le héros de son premier roman Valmore est un gentilhomme breton, "l'enfant adoptif du malheur". Par amour, il est, avec celle qu'il aime, entraîné au cœur de leur Bretagne natale dans une série de malheurs vers la déchéance. Dans Valrose, il évoque cette campagne qui " s'embellit du bonheur des hommes", le petit manoir de son enfance au milieu des champs, des paysans vertueux, et les connaisseurs de sa biographie ont pu y reconnaître des éléments appartenant à sa jeunesse bretonne, tout comme dans ses Soirées de Mélancolie (Le songe, Le port, Julie…), mais, pour le lecteur non prévenu, il s'agit surtout là d'une campagne de convention. En revanche son chef-d'œuvre, Dolbreuse, ou l'homme du Siècle ramené à la vérité par le sentiment et la raison, un roman moral, est l'annonciateur des René, Adolphe, Oberman, Dominique…. Son héros a, comme lui, vu le jour dans un vieux manoir breton, il aime son amie d'enfance née dans un château voisin et il l'épouse, mais au bout de trois ans de bonheur dans la paix des chaumières, Dolbreuse, poussé par une inquiétude viscérale, va chercher à la ville et à la cour un bonheur encore plus grand. Il est alors pris dans le tourbillon de la corruption et le libertinage, mais, il garde la nostalgie de la vertu et de la Bretagne, terre privilégiée et, lorsque Ermance, son épouse, vient le chercher pour le sauver, il accepte cette main tendue, confesse ses fautes et retourne dans sa province expier, "dans un couvent de Camaldules" (près de Malestroit) ses débauches et retrouver les plaisirs calmes de la famille, le bien-être de la nature et la consolation de la religion. L'opposition classique entre la ville, lieu du mal, et la campagne lieu de l'innocence est au centre de ce roman, mais la Bretagne apparaît comme cette province où ont pu se préserver les vraies vertus humaines. Moins conventionnel que ses autres romans, Dolbreuse, recèle des pages de pittoresque descriptif qui annoncent l'écriture romantique : le ciel où courent les nuages sombres, les landes à perte de vue, le vieux château des ancêtres…
L'image du Breton arriéré, sale, violent et ivrogne, celle du celte représentant de mondes disparus commence à s'enrichir de celle d'un être profondément poétique et sensible, une sensibilité quasiment imposée par les éléments.
Cependant, cette production romanesque est assez peu diffusée et assez peu lue, si elle ose quelques regards sur la Bretagne, c'est sur une Bretagne qui est peu marquante : le simple rappel du malheur d'une petite noblesse n'ayant pas su rester au pays, attirée par les "lumières" de la "ville", une thématique qui outre le cas d'espèce breton en ce dernier quart du XVIIIe s.
Dans la suite immédiate du succès des recherches des premiers Celtomanes, se situe bien entendu la figure de Corret de La Tour d'Auvergne, l'élève de Le Coz, dont les Nouvelles recherches sur la langue, l'origine et les antiquités des Bretons, pour servir à l'Histoire de ce peuple (1792) puis les Origines Gauloises, celles des plus anciens peuples de l'Europe puisées dans leurs vraies sources (1796) seront d'autant mieux reçues de tous les publics qu'il est un militaire célèbre, héroïque et qu'il représente lui-même par son courage et sa physionomie, le Breton ou plutôt le Celte tel qu'on veut l'imaginer et tel qu'il se met en scène.
Un discours de la Société philotechnique de l'an IX placé en tête de la réédition des Origines Gauloises de 1801, fait de Théophile Malo Corret de La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de la République, le prototype du Breton. "Sur une terre montagneuse que l'océan menace et dévore chaque jour : au milieu d'Aborigènes se mêlant avec peine aux étrangers, et toujours Gaulois avec les Romains, les Francs et les Français, Corret développa bientôt une âme forte et indépendante". Plus loin, évoquant les Bretons : " Ils ont la base du pied large, des poings comme des massues et le crâne d'une épaisseur extraordinaire". C'était exactement ce que l'archéologie disait des hommes primitifs ! Et s'ils étaient d'une "structure" "courte", c'était la preuve supplémentaire : la dégénérescence apportée par Rome et par la civilisation.
Pourtant l'ambigüité est grande. Le "sauvage" peut être apprécié de deux points de vue : celui des rousseauistes et celui de Voltaire !
Enfin Cambry vint…
Avec la Révolution, l'image de la Bretagne hésite en effet une nouvelle fois.
Le président du district de Quimperlé, Cambry, souvent sévère avec une Bretagne réactionnaire donne de la province une vision qui n'est jamais univoque. Si elle est édénique comme dans ce célèbre passage de la description du pays de Plougastel et de ses richesses en fruits et légumes, la beauté de ses femmes, il déplore que l'ignorance et la superstition déparent ces avantages. Son tableau de l'île de Batz est tout aussi enchanteur (mais un voyageur ultérieur, l'avocat brestois Gilbert-Villeneuve, qui reconnaîtra aussi ces beautés, ajoutera, comme pour excuser un tel regard admiratif : "Vous n'êtes plus en Bretagne", une conclusion révélatrice d'un état d'esprit) !
Dans la région de Morlaix, s'il évoque l'indigence chronique des habitations et du mobilier des paysans, l'eau des fumiers qui envahit les lieux de vie, les cloaques omniprésents, il remarque aussi : " Autour des bâtiments règnent des vergers enchanteurs, des prairies et de champs toujours entourés de fossés couverts de chênes et de frênes, d'épines blanches, de ronces ou de genêts. On ne voit point, dans le reste du monde, de paysages plus riants, plus variés, plus pittoresques. Tous les fossés sont tapissés de violettes, de perce-neige, de roses, de jacinthes sauvages, de mille fleurs des couleurs les plus vives (…)"
Le Voyage dans le Finistère (1794-1795) de Cambry est essentiel car, non seulement il sera très répandu et aura d'innombrables rééditions dont une des plus célèbres, celle de Souvestre en 1835 qui ajoute une soixantaine de lithographies d'un romantisme noir : pauvreté, ruines, églises mystérieuses, villes moyenâgeuses, lavandières et apparitions, châteaux forts, ciels tourmentés, mais chaque voyageur, au XIXesiècle partira vers la Bretagne avec le souvenir de ce livre, et on extrapolera ce regard aux autres départements bretons.
De nombreux écrivains - et pas les moindres, Chateaubriand par exemple - y puiseront les secours nécessaires à une imagination ou à une mémoire défaillantes. L'ouvrage de Cambry sert souvent de substrat à l'observation personnelle, qui, parfois en est le commentaire quand elle n'en est pas le plagiat.
L'image que véhicule Cambry est celle d'un vieux peuple, d'une civilisation essentiellement rurale dont les conditions de vie ne sont pas différentes de celles des Patagons ou des Lapons, deux peuples entourés de mystère qui ont passionné les lecteurs de l'abbé Pernety et du Malouin Maupertuis !
Ces Bretons observés par Cambry sont également très divers : l'homme de l'Argoat aurait plutôt le teint frais, la mollesse du geste, la langue douce et sonore, alors que l'habitant de l'Armor posséderait un timbre dur, un regard perçant, un visage rapidement ridé au teint olivâtre. Les femmes de la côte sont laides, vite vieillies. Cette division est cependant très superficielle, car les différences sont grandes d'un canton à l'autre. L'influence du climat est essentielle. Terre de granite, de landes incultes et de tempêtes, le caractère des individus en est profondément marqué. "Peignez-vous, écrit-il, ces cheveux plats et longs, cette barbe épaisse, ces figures chargées de raies crasseuses ; les courts gilets, les culottes énormes, les petits boutons, les guêtres, les sabots." Cambry crée le portrait du Breton tel qu'il perdurera quasiment jusqu'au milieu du XXe siècle. Il n'est que de regarder ces cartes postales de Jos le Doaré proposant - aujourd'hui encore - la photo du Tad Coz : chapeau à ruban, longs cheveux, yeux clairs, visage parcheminé, gilet, veste, rangées de boutons…
Mais Cambry ajoute :
"Ne jugez pas sur l'apparence, ils sont en général hospitaliers, intelligents et fins. Ils ont une raison solide ; ils calculent avec justesse. L'imagination domine chez eux ; les prêtres en ont abusé", et il fournit des exemples de ces superstitions dans lesquelles les Bretons sont englués. Plus loin, il insistera sur l'ambivalence du caractère breton : la rudesse et la grossièreté en arment souvent la carapace, mais pour qui sait observer, une vraie délicatesse intérieure faite de sensibilité et de douceur est perceptible.
Le stéréotype se complète : intelligence, finesse et imagination, introversion.
Ce qui le frappe le plus, c'est sans doute la pauvreté dans laquelle se trouve cette population à la fois semblable et diverse. Un responsable évident : l'Ancien Régime : il n'est d'ailleurs que de constater l'état déplorable des chemins et des routes, le trop grand nombre de foires "dues aux hasards de la féodalité", le sous-développement de la province pour s'en convaincre.
Cambry pense que le pays pourrait être très riche si on sacrifiait les "absurdes croyances des pères", la routine, et qu'on choisissait par exemple de développer les défrichements et les prairies artificielles. Il remarque ainsi que le Bas-Breton ne demande qu'à apprendre, comme ces paysans de Lesneven qui ont compris l'avantage de la culture des pommes de terre, le début d'une amélioration générale pour ne pas dire d'une régénération. L'instruction générale est partout dans un état déplorable, mais cet exemple, justement, est encourageant même si la République aura beaucoup à faire.
Cambry évoque certes la mentalité des naufrageurs, la paresse, le goût de l'ivrognerie, défauts qui sont, comme la pauvreté les conséquences de siècles de despotisme.
Un passage de sa description (très complète et assez favorable) de Morlaix souligne ce rapport de cause à effet : "Aucun artiste, aucun avocat d'une grande célébrité ; aucun poète fameux n'illustra cette commune ; elle était éloignée de la cour, de Paris, du centre des Lumières, et maintenue, par l'intérêt des rois, par la stupidité du parlement breton dans cet état médiocre d'ignorance, que Machiavel a désigné comme le plus favorable au règne des despotes". Avec la Révolution, le centre sera partout et la circonférence nulle part, semble-t-il suggérer. Assez de cet isolement qui ne profite qu'aux puissants ! Cambry ne fait que reprendre l'opposition entre l'universel et le particulier : comme l'a montré Mona Ozouf (Composition française) la Révolution vise à l'universel et ne pourra tolérer les particularismes, sources de toute façon de désavantages et de misère. Nous sommes à l'opposé de ce que fait Herder par exemple : découvrir dans les cultures locales la base et le ferment d'une culture nationale.
Là où M. de Lavardin, sous Louis XIV, parlait des "rayons du soleil" qui n'atteignait pas encore la Bretagne et le déplorait, Cambry parle des "Lumières" et sa déploration est la même !
Les paysages forment les hommes et pas toujours à leur avantage, mais ces paysages recèlent de grandes beautés : "Je vous promets de grands tableaux, et des sensations nouvelles", promet l'envoyé en mission. Ce pays d'histoire, les mégalithes, qui rappellent "la religion des Druides" qu'il cite avec avantage, les monuments qui parsèment les campagnes l'intéressent et l'émeuvent, tout comme le récit de toutes ces coutumes qui sont en train de disparaître ou qui ont déjà disparu, cependant cette situation et ces éléments remarquables ne doivent pas entraver le progrès qu'apportera la Révolution.
Jacques Cambry (1749-1807) est né à Lorient. Fils d'un ingénieur naval, après avoir porté la soutane quelque temps, il devient précepteur chez un directeur de la Compagnie des Indes dont il épousera plus tard la veuve. Esprit curieux, il voyage et se passionne pour l'occultisme. Ses Traces du Magnétisme (1784) sont une illustration de cet intérêt. Il est aussi un lecteur de La Curne de Sainte-Palaye et manifeste un réel engouement pour un moyen âge revisité par le "genre troubadour". Il publie ainsi en 1784 des Contes et proverbes, suivis d'une notice sur les troubadours. Marqué par la sensibilité de l'époque, ses lectures d'Ossian et de poètes anglais, de Young, son goût pour Gessner, il est aussi l'auteur des élégiaques Promenades d'Automne en Angleterre, 1787.
Sur le plan professionnel, il intégrera les États de Bretagne en qualité de receveur général puis, en 1794, il est nommé Commissaire des Sciences et des Arts et c'est en ces qualités qu'il effectue son voyage dans le Finistère. Il fondera avec Jacques Le Brigant l'Académie celtique le 30 mars 1805, académie qu'il présidera jusqu'à sa mort en 1807 et dont il avait eu l'idée bien avant 1789.
Cambry est un érudit et un être sensible, c'est-à-dire qu'il est à fois un homme de cœur et un homme de raison, mais la raison passe avant le cœur. Il est saisi par la beauté des paysages comme près de Penmarc'h où dans une très belle page, il s'exclame "Les rochers noirs et séparés se prolongent jusqu'aux bornes de l'horizon ; d'épais nuages de vapeur roulent en tourbillon, le ciel et la mer se confondent. Vous n'apercevez dans un sombre brouillard que d'énormes globes d'écume ; ils s'élèvent, se brisent, bondissent dans les airs avec un bruit épouvantable ; on croit sentir trembler la terre. Vous fuyez machinalement ; un étourdissement, une frayeur, un saisissement inexplicable s'emparent de toutes vos facultés ; les flots amoncelés menacent de tout engloutir ; vous n'êtes rassuré qu'en les voyant glisser sur le rivage et mourir à vos pieds, soumis aux lois de la nature et de l'invincible nécessité."
Mais cette invincible nécessité est aussi celle de la République : il reconnaît la spécificité de cette vieille nation bretonne, ses qualités qui plongent leurs racines dans un monde celtique fascinant et aussi ancien que l'histoire, cependant il montre aussi tout ce qui ne va pas, la misère, l'archaïsme, l'absence de voies de communication dignes de ce nom, l'ivrognerie…, toutes plaies dues à des siècles de "despotisme". Il n'y a donc pas à hésiter : admirer ces vestiges et participer à la création d'un monde nouveau où le Breton aura sa place en participant de l'homme universel futur.
Sa sensibilité le pousse même à donner l'impression que sa foi révolutionnaire vacille devant certaines scènes ou devant certains spectacles :
"Les jeux de l'imagination, quand ils ont quelque chose de brillant, me séduisent. J'envie l'émotion douce et religieuse de l'être qui, dans les nuages, sur ce mont séparé qui se dessine sur le ciel, croit entrevoir l'ange consolateur qui peut soulager sa misère, protéger ses enfants, conserver un vieux père et l'arracher des portes de l'enfer. Je m'émeus, je verse des larmes, et je suis alors tenté de blâmer la raison qui détruisit chez moi l'empire des chimères et remplaça de doux mensonges par des systèmes insipides et froids."
Mais ce doute récurrent qui a quasiment fonction de prétérition ne l'empêchera pas de mener à bien sa mission.
Cambry fournit ainsi une image double de la Bretagne et des Bretons : un pays d'une grande beauté naturelle, mais désolant sur le plan des aménagements insuffisamment apportés par l'homme ; des habitants chez lesquels le vieux fond celte se manifeste encore par des aptitudes et des vertus admirables (hospitalité, intelligence, rêverie) que des siècles de domination ont opprimées en faisant naître des vices : l'ivrognerie, l'avarice, la paresse …
Son approche de la langue bretonne est également double : il y a celle du philologue, de l'ami de Le Brigant et puis celle de l'envoyé en mission qui constate que la non-connaissance du français est un handicap pour le développement du pays et qu'il favorise le terrorisme contre révolutionnaire, les incursions de chouans et les crimes commis à l'encontre de ceux qui ont choisi de transmettre le message républicain. Le peuple des campagnes est ainsi entre deux feux…
La Bretagne et les Bretons un enjeu idéologique
Sur ce terreau, constitué principalement par les témoignages de Cambry ou de Joseph Lavallée, un autre envoyé en mission, par l'enthousiasme celtophile des membres de l'Académie celtique par exemple et des premiers érudits locaux, enfin par les récents événements de la Révolution et l'existence fascinante de la chouannerie qu'on étend au grand Ouest et particulièrement à la Bretagne en dépit de tout respect des faits, se développe à partir de 1820 une littérature (souvent illustrée) de plus en plus nombreuse qui se consacre à la Bretagne : sa population, sa langue, ses coutumes, ses paysages, ses superstitions…
À partir du Voyage dans le Finistère, se précisent d'une part les stéréotypes du romantisme noir et la quête d'une langue et de traditions : le Breton en bragou-braz (culotte bouffante), les cheveux longs, le pen-braz (bâton de marche), le visage parcheminé, râblé de taille, silencieux, le regard vif, pauvre, buveur, un rêveur perdu dans ses songes et superstitions. La Bretagne est une terre rude où dominent le granite et la lande, la côte est déchiquetée et terrible, la mer immense et dangereuse, le ciel sans cesse en mouvement, partout des ruines gothiques. La langue et les traditions, les coutumes, les superstitions même, les chants, les contes sont susceptibles de créer un lien avec les périodes les plus reculées de l'histoire du monde. Le Breton est la fois un bon sauvage, proche de la nature, et un primitif à civiliser en l'intégrant à cette entité qu'on appelle depuis au moins le XVIIe siècle la Patria regnum humanis : la France.
C'est avec Chateaubriand que la Bretagne entre véritablement en littérature, si l'on se fie à l'auto proclamation célèbre de ses Mémoires d'Outre Tombe : "Byron avait été enlevé sur les bruyères de l'Écosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes de Bretagne au bord de la mer ; il aima d'abord la Bible et Ossian, comme je les aimai ; il chanta dans le Newstead-Abbey les souvenirs de l'enfance, comme je les chantai dans le château de Combourg." Mais il s'agit de la déclaration rétrospective d'un homme qui, au faîte de sa gloire, travaille au monument destiné à justifier sa vie et à le rendre immortel, les Mémoires d'Outre Tombe. C'est en effet dans ce dernier ouvrage qu'il évoque magistralement la Bretagne, son enfance, Saint-Malo, Plancoët, le manoir paternel de Combourg, au milieu des bois, les grèves orageuses... Assez tard donc : les Mémoires ne paraissent d'abord en feuilleton qu'en 1848, alors que la Bretagne est "à la mode" depuis assez longtemps !
Sa première œuvre, qui évoque sa province natale, écrite entre 1784 et 1790, les Tableaux de la nature, aurait été rédigée à la suite des promenades enchanteresses faites avec Lucile dans la campagne bretonne, Lucile qui le pressait de "peindre tout cela". Mais l'œil de l'écrivain n'est pas encore assez exercé et ce premier crayon de la Bretagne paraît mièvre, passe-partout, sans caractère. Ce n'est qu'avec "Les Martyrs" (1809) et la druidesse Velléda, qu'il tentera d'être le Byron breton, encore que ce livre soit d'abord une épopée consacrée aux martyrs chrétiens. Il s'inspire en l'occurrence d'un roman noir anglais de E. Cornelia Knight, Marcus Flaminius et est ainsi un des premiers auteurs français à enter une tonalité romantique et sombre, romanesque, sur l'univers celte que s'efforcent de découvrir de leur côté les celtomanes par les cheminements difficiles et peu enthousiasmants de la philologie.
Le plus remarquable n'est cependant pas à rechercher dans l'œuvre de Chateaubriand, mais dans le fait que, très tôt, tout lecteur sait que cet homme célèbre, cet écrivain de renom est un gentilhomme breton (les biographies, les critiques le répètent sans se lasser dès l'Empire). Si le cliché du breton rêveur, songeur, homme des nuées est indissociable de son nom (comme la ténacité, le courage, la force l'étaient de La Tour d'Auvergne dans le grand public qui n'avait pas lu ses ouvrages savants), c'est moins par ses écrits ayant précédé les Mémoires, que parce que ses admirateurs innombrables associent sa poésie (qui n'a rien de spécifiquement bretonne) à ses origines et qu'ils ont déjà été préparés à ce rapprochement ! Chateaubriand, qui s'érige lui-même - entre autres - en mythe poétique celtico-breton, vient entériner, fixer ce qui était déjà dans l'air.
Ainsi donc, de la Révolution jusque vers 1830-1835, le Breton se résume pour un large public - le stéréotype tend à la simplification, n'entre pas dans les détails - à la description qu'en a faite Cambry avec bien entendu la rémanence d'éléments plus anciens (dont celui-ci s'est servi), certains aspects du discours celtomane, la présence du gentilhomme breton Chateaubriand, et, comme nous allons le voir, l'ombre de la chouannerie et les interprétations auxquelles elle donne lieu.
Cette vision, qui fait cohabiter caractères positifs et négatifs conduit à deux réactions. Nous avons évoqué celle de Cambry considérant que la période de décadence a pris fin avec la Révolution et qu'il est du devoir de la République de permettre à ces hommes de réintégrer une humanité régénérée par l'éducation, l'apprentissage du français et les bienfaits des lois nationales. La seconde est celle véhiculée par des ouvrages comme ceux de Louis-Auguste Mareschal (1772-1843), le fils de Marie-Auguste Mareschal, l'auteur de l'Armorique littéraire, associé au peintre et dessinateur, Olivier Perrin (1761-1832), la Galerie des mœurs, usages et coutumes des Bretons de l'Armorique (commencée en 1795, publiée en 1808) complétée par l'édition de 1835 à 1839 de la Galerie bretonne, ou Mœurs, usages et coutumes des Bretons de l'Armorique que reprendront et développeront Alexandre Bouët et Alexandre Duval sous le titre de Breiz Isel (1844). Associant textes et gravures, il s'agit de montrer le paysan breton dans son naturel ! L'aspect négatif sensible chez Cambry est laissé de côté ou plutôt intégré à une représentation lénifiante : la pauvreté que représentent les gravures est une pauvreté esthétisée, comme cette gravure de Perrin montrant des paysans goguenards poussant un enfant à l'ivresse : l'horreur de la scène disparaît derrière la "belle image". La Bretagne apparaît comme une province harmonieuse même dans ses défauts, dans ses différences, peuplée d'êtres aux habitudes sans doute étranges pour l'observateur, mais parfaitement admirables ; une nation qui semble avoir vécu dans un autre monde, mais un monde du bonheur tranquille. Le héros du livre, Corentin, voyage à travers la province et se livre à une sorte de sage description des métiers, des coutumes, des modes : un ensemble de vignettes reposantes, nostalgiques et "poétiques", tout en cherchant à montrer que la province se développe.
Révolution et chouannerie
Un autre élément est essentiel en ces débuts de XIXe siècle, plus important certainement pour l'image populaire du Breton et de la Bretagne que les recherches savantes de l'Académie celtique puis de l'Académie royale des Antiquaires, plus encore que les querelles politiques entre ultras, bonapartistes et républicains qui ont chacun leur vision de la Bretagne et du Breton, plus encore que le rôle des Bretons dans la Révolution, c'est la présence encore palpable de la chouannerie. En 1804, Cadoudal est exécuté ; en mars 1815, la "petite chouannerie" ravive certains espoirs chez les nostalgiques d'avant 1789 et, en 1832, l'insurrection royaliste légitimiste est une forte réponse au départ de Charles X.
Depuis les guerres de Vendée, pour le public, la Bretagne est terre de chouannerie et on ne cherche pas à distinguer les jacqueries, les révoltes contre la conscription ou les accaparements d'un véritable engagement chouan. On ne distingue pas non plus les périodes. Le Breton est d'abord officiellement représenté comme un suppôt de la réaction, impitoyable, cruel, fanatique religieux et dénué de toute autre éducation que de celle des prêtres. Cette vision est différente chez les ultras puis les légitimistes en particulier.
L'image que donnera Balzac dans ses Chouans est essentielle. Il visite Fougères en 1828, puis en 1830, avec madame de Berny, la région de Guérande, poussant jusqu'à la Roche-Bernard. À l'écoute de son public, il sait ce qu'on attend : ses Chouans sont à la fois susceptibles d'avoir des sentiments et d'être plus cruels que la bête, soumis à leurs chefs et madrés, ignorants mais doués d'un instinct extraordinaire, brutaux et capables d'amour. Ils ont en même temps une énergie peu commune et exercent sur lui la fascination qu'on peut éprouver face au barbare, par définition impossible à comprendre.
Plus généralement, les Bretons sont vus sous trois aspects : celui d'une aristocratie peu reluisante, cynique et très féodale dans ses comportements ; celui de la paysannerie proche d'une certaine sauvagerie avec les compagnons du chouan Marche-à-Terre. Entre ces deux groupes, quelques bourgeois semblables à tous les bourgeois de France, pingres, madrés, utilitaristes. On a beaucoup ironisé sur ces chouans dont Balzac fait d'improbables Bas-Bretons, mais moins qu'une erreur, ce "glissement" correspond davantage au désir d'un écrivain tentant de faire coïncider des certitudes intimes (la connaissance de l'âme celte) avec l'expérience de la découverte d'une région bretonne (au cours de son séjour) et la nécessité de s'appuyer sur des stéréotypes apparus sous la pression des événements entraînés par les soulèvements contre-révolutionnaires.
Cette image renforcée par les illustrations et le grand nombre des éditions au cours du siècle marquera durablement.
Presque un demi-siècle plus tard, Victor Hugo avec Quatre-Vingts Treize reprendra ce stéréotype du Breton archaïque, vénérable parce que celte mais également sauvage, superstitieux et fanatique. Hugo se place dans l'optique de Cambry en opposant les Lumières de la Révolution à cette "vieille ombre", certes intéressante mais dépassée, qu'est la Bretagne. Hugo, comme Balzac, pour accentuer le côté exotique du chouan, en fait un bretonnant : il parle "une langue morte ce qui est faire habiter une tombe à sa pensée".
Si les positions républicaines de l'auteur de Quatre-vingt-treize sont claires, si la pensée politique de Balzac en 1829 est beaucoup plus difficile à cerner, l'image du chouan reste, au cours du XIXe siècle un enjeu idéologique. Les légitimistes bretons accaparent après 1830 le pouvoir politique local et sont souvent à la tête des revues culturelles et des journaux qui fleurissent alors. Ils retournent complètement ou simplifient la représentation balzacienne et diffusent une image en accord avec leurs attentes : le Breton est un être rustique, simple et vertueux, dont tout le bonheur dépend de la préservation de rapports humains harmonieux sous les lois paternelles d'une féodalité idéalisée. La chouannerie est alors le soulèvement spontané des paysans bretons fidèles à leur Dieu et à leur Roi, sous la direction des chefs que la providence leur a choisi. Cruels ? Jamais ! Implacables seulement. Sauvages ? Sans doute, mais au sens d'hommes de la nature. Ignorants ? Peut-être des savoirs inutiles, mais riches d'une sagesse ancestrale et de leur foi… "Je l'aime, le paysan de la Basse-Bretagne, religieux, probe, hospitalier, gracieux dans ses usages, élégant dans son costume, délicat dans ses sentiments", écrit en 1839 Alfred de Courcy.
Les libéraux et les républicains qui ont la haute main à Paris, ont une vision symétrique en ce sens qu'ils voient en lui un fossile des temps passés, plus ou moins digne d'attention (l'attention du scientifique, de l'ethnographe, une science qui se découvre) mais qu'il faudra mener vers le progrès avec en premier l'imposition de cette jouvence intellectuelle que serait la langue française.
Feuilletons et romans, poésies, essais touchent désormais un public large
La littérature et surtout le roman, dont les plus célèbres paraissent le plus souvent en feuilletons, donnent lieu à des éditions populaires, illustrées le plus souvent, sont alors les vecteurs essentiels de la diffusion des stéréotypes (bretons), d'autant plus que l'alphabétisation progresse rapidement. C'est, comme nous l'avons vu, déjà le cas avec Les Chouans, c'est encore le cas avec d'autres œuvres de Balzac.
Un drame au bord de la mer et Béatrix évoquent Le Croisic et la presqu'île guérandaise. Dans Béatrix, le lecteur est d'emblée confronté à un vaste panoramique sur la cité de Guérande comme Balzac aime les produire, puis, il découvre lentement un lieu étonnant, assez semblable au bois-dormant du conte, le fossile d'une France encore enracinée dans la féodalité malgré tous les bouleversements de l'Histoire. Puis, suivant son habitude, resserrant l'objectif, il abandonne définitivement le point de vue large de sa narration et entraîne le lecteur dans la visite d'une vieille demeure bretonne, l'hôtel du Guénic, un autre monde, d'autres mœurs, d'autres valeurs…
Dans Modeste Mignon, la Bretagne ne sera pas non plus absente grâce à Dumay, que la "ténacité bretonne" caractérise.
Pierrette, enfin, représente un cas intéressant, car l'héroïne bretonne d'origine et orpheline a d'abord vécu une enfance heureuse auprès de ses grands-parents à Pen-Hoël… La Bretagne illustre alors le retirement et le bonheur, s'opposant à la vie à Provins, ville médiévale certes, mais proche de Paris et lieu de violences et de malheur pour la jeune fille que son compatriote Jacques Brigaud ne pourra sauver. Pierrette, silencieuse et entêté dans l'amour naïf qu'elle porte à ce dernier n'est pas sans faire penser à la Marie si célèbre alors de Brizeux.
Ajoutons Pierre Grassou, le peintre raté, né à Fougères qui "s'institua peintre par le fait de l'entêtement qui constitue le caractère breton", ou Florine, Sophie Grignault, la comédienne-lorette, dont le "pied gros et court" refuse de se glisser dans ses escarpins "obstiné comme les Bretons auxquels elle devait le jour" et qui a pu être inspirée par une actrice originaire de Fougères connaissant alors un certain succès à Paris : Juliette Drouet ! Ajoutons encore le début projeté pour Mademoiselle du Vissard, où l'on retrouve madame de Gua, Marche-à-Terre, Pille-Miche, tous protagonistes des Chouans, qui contient une description dithyrambique de la Vilaine entre La Roche-Bernard et son embouchure et dont l'action se déroule au domaine de Plougal, "du côté du Finistère" selon l'auteur ! Et puis, tous ces autres acteurs de la Comédie humaine d'origine bretonne : la famille de Kergarouët (La Bourse, Le Bal de Sceaux, Ursule Mirouet, Béatrix), le malheureux Zéphirin Marcas est né à Vitré, René, le domestique de Du Bousquier dans La vieille fille, Tiennette, "une vieille Bretonne à casaquin et à bonnet breton" (Ursule Mirouet)…
Bien entendu, les personnages de Balzac sont tous typés, stéréotypés, et l'auteur n'échappe pas aux poncifs habituels : l'entêtement, la fidélité, le dévouement, l'énergie, le mutisme sont des qualités bretonnes. Le Breton est voué à la catholicité et à la monarchie absolue. À l'obéissance aussi.
Les femmes portent la coiffe et un homme comme Dumay tous les attributs extérieurs du Breton depuis la boucle d'oreille jusqu'au bouquet de genêt !
L'aristocrate est d'apparence fine, mais se révèle robuste "comme le granit", le nez bossué de Guernic est le signe de "l'énergie et de la résistance bretonne".Le Breton du peuple est, lui, plutôt "court, épais, trapu, à cheveux noirs, à figure bistrée, silencieux, lent, têtu (…) (La vieille fille).
Pourtant, à côté de cette nécessaire reprise des clichés habituels au nom d'un probable contrat de lecture établi implicitement avec son lecteur, Balzac sait montrer la Bretagne telle qu'il la voit. Selon ses contemporains, ses croquis de Guérande et du bocage fougerais, de la ville de Fougères même sont criants de vérité. Sa description de la pauvre ferme de Cloche-Chopine est sans doute la première illustration romanesque vraie de la pauvreté de la province…
Des auteurs bretons réalisent alors l'ambition de Chateaubriand. Les poèmes d'Auguste Brizeux, qui a pour ambition d'être l'Hésiode des chaumières bretonnes, ont un grand retentissement. Marie (1831) est selon la critique une "légère création demi-celtique et demi-grecque, abeille de l'Hymette égarée parmi les genêts de la Bretagne" ; Les Bretons sont une manière d'épopée bucolique, Les travaux et les jours d'une contrée pauvre, forte, laborieuse, et religieuse. La Bretagne est au centre de son œuvre, il peut être pittoresque, intéressant, poignant, on sait qu'il publie aussi en breton. De son œuvre ressort toutefois l'image édulcorée d'une province et de ses habitants : rien de bien nouveau, mais beaucoup de bons sentiments et l'oubli de ce qui ferait tache.
À la même époque, les livres d'Émile Souvestre qui bénéficient d'une popularité extraordinaire (Les derniers Bretons, Le Foyer breton, La Bretagne pittoresque…), décrivent avec un certain pathos cette Bretagne d'avant les chemins de fer et le tourisme, un monde en train de disparaître. Il est, pour le grand public, le spécialiste de la Bretagne et ses ouvrages sont très lus, mais il ne fait qu'entretenir ce qui a été déjà dit.
Renan partage à sa façon le point de vue des conservateurs. Ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, qui atteignent des tirages très importants, fournissent de la Bretagne l'image d'un "pays" imperméable à une modernité qui n'accorde plus de valeur qu'au mercantilisme, au matérialisme. La critique de Renan est une critique d'un capitalisme inhumain qui n'est rien d'autre que le règne de l'argent. Renan veut voir dans ses compatriotes les éternels tenant de l'idéalisme, "Le trait caractéristique de la race bretonne (…)". Cette dernière expression sera vite reprise dans certains milieux qui commencent désormais à considérer que l'union de la Bretagne à la France a été une union contre nature est qu'il est temps de songer à une autonomie, sinon davantage. Si la perspective de Renan est large et qu'il se place en sage dénonçant en premier lieu les dérives de la société moderne, ses paroles, tirées de leur contexte, seront souvent "récupérées" à des fins qui n'auraient pas correspondu pas à ses ambitions, mais il en va ainsi de toute littérature : le projet de l'écrivain (Renan ne veut pas défendre une Bretagne immobile et arriérée) cède le pas à l'interprétation qu'en fait le public !
Eugène Sue n'est pas Breton, mais il doit être mentionné à ce niveau. Dès son premier récit, il choisit un Breton pour héros : (Kernok le pirate (1830). Avec Thérèse Dunoyer (1842), il entraîne ses lecteurs en Bretagne, vers la Baie des Trépassés, là où le jeune baron Ewen rêve dans son manoir auprès d'un portrait de femme.... Les mystères du peuple (1849-1857) est une vaste fresque historique qui est à elle seule un résumé de l'image des Bretons à travers les âges. Sue essaye de reconstituer l'histoire, de 57 avant Jésus-Christ à 1851, de la famille Lebrenn. Avant la conquête romaine de l'Armorique, cette famille vit paisiblement près des mégalithes de Carnac. La défaite de Vannes plonge les descendants de Joël, le brenn (le chef) de la tribu de Karnak dans la servitude. Puis succéderont l'oppression franque et la domination par l'Église qui affirme que les premiers seront les derniers pour pérenniser les injustices. Chaque génération devra affronter un nouvel oppresseur tout en rêvant de reconquérir la liberté des ancêtres et en conservant leurs vertus séculaires opposées aux vices hérités des Romains…
Les romans du Rennais Paul Féval sont aussi beaucoup lus d'abord comme romans feuilletons et souvent par des publics jeunes : Le club des phoques se passe à Saint-Malo, Le loup Blanc (1843) décrit une Bretagne mythique, peuplée de Bretons courageux au grand cœur, en lutte par le biais de bandes mystérieuses habitant les forêts, contre l'autorité française ; La fontaine aux perles est un roman historique de 1845, Le mendiant noir (1846), un roman de mœurs et de vengeance, et surtout La Fée des Grèves, le plus connu de ses récits bretons : aventures d'amour et de haine dans des paysages de brume et de sortilèges tout autour du Mont Saint-Michel.
Le Barzaz Breiz de Théodore Hersart de la Villemarqué est d'une importance encore plus grande et plus durable et surtout, il se place à un autre niveau.
Ces Chants populaires de Bretagne paraissent en 1839. En dépit des controverses immédiatement soulevées sur l'authenticité des textes présentés, le monde littéraire est fasciné par ce livre qui donne ses lettres de noblesse littéraires à la Bretagne : oui, une littérature bretonne d'origine très ancienne est ainsi prouvée. Il faudra d'ailleurs attendre la fin du XXe siècle (découverte de ses carnets en 1964) pour que La Villemarqué soit lavé des soupçons de faussaire (même sous forme de thèses récentes) qu'on fera peser sur lui. Le débat se transforme d'ailleurs très vite pour un public plus large que celui des spécialistes en une alternative simple : soit le Barzaz Breiz est un faux et la Bretagne est renvoyée à sa nullité ; soit il est un recueil authentique et l'âme bretonne ainsi redécouverte ouvre à tous les rêves et à toutes les ambitions… En bref, les Bretons sont ou ces incorrigibles arriérés et ignorants, ou ils sont une étoile de plus au firmament celte, une étoile dont la lumière a été occultée pendant des siècles par les influences françaises. Pour George Sand, certains textes du recueil sont de véritables joyaux, "Le tribut de Nominoë" par exemple "plus parfait qu'aucun chef-d'œuvre" !
À partir du Barzaz Breiz, deux attitudes : dénoncer la domination française et accélérer le mouvement de collecte des œuvres que les traditions et la mémoire collective ont préservé de l'anéantissement. François Luzel, aidé par les recommandations de Renan, fera ainsi connaître cette littérature populaire bretonne (Gwerziou et Soniou Breiz Isel, Contes populaires de Basse-Bretagne).
La question de l'authenticité du Barzaz Breiz n'a pas été essentielle : La Villemarqué est proche des milieux traditionalistes et légitimistes qui voient dans la contemplation d'un passé idéalisé l'antidote à leurs angoisses devant cette modernité ravageuse et envahissante qui s'impose sous le règne du roi des Français et menace par là même les notables établis qui n'ont pas su ou pas cru devoir s'adapter à ce monde émergeant, une situation que Musset décrivait ainsi dans ce célèbre passage des Confessions d'un enfant du siècle :
" Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s'agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l'absolutisme ; devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir ; et entre ces deux mondes … quelque chose de semblable à l'Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l'on ne sait, à chaque pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris…".
C'est vers ces années de découverte d'un génie breton passé et présent que deux médecins, les docteurs Villermé et Benoiston de Chateauneuf sont envoyés par l'Académie des sciences morales et politiques dans les départements français pour y effectuer des recherches d'économie politique et de statistiques afin de constater l'état physique et moral des classes ouvrières. Les notes prises en Bretagne font l'objet d'un document, le Rapport d'un voyage fait dans les cinq départements de Bretagne pendant les années 1840 et 1841 (1844). Ce texte fait sans le vouloir le point sur les stéréotypes bretons d'une manière très complète. Les rédacteurs, lecteurs de Cambry et de Souvestre, n'échappent pas à leur modèle. Le rapport s'ouvre par des "considérations générales sur le caractère et les mœurs des Bretons". Après avoir rappelé que ce sont de "malheureux débris d'un peuple vaincu" par les "farouches Saxons" qui vinrent se réfugier en Armorique au VIe siècle, les deux auteurs pensent que ces exilés trouvèrent dans ce pays isolé le lieu idéal pour y cultiver et préserver leurs spécificités. Cet isolement aurait conduit à "des mœurs, des coutumes, des institutions à part" que les Bretons auraient ensuite toujours opposées à tous les changements "que le cours des siècles amène pour les peuples comme pour les individus". C'est ce qui explique après la réunion de la province à la France l'attachement aux "privilèges" de l'ancien duché et la routine absolue dans laquelle ils vivent, se refusant à toute amélioration, n'ayant qu'un souhait : répéter la vie de leurs pères.
Puis, Villermé et Benoiston dressent le portrait du Breton.
La plupart vivent dans une effroyable misère, qu'ils acceptent avec résignation. Les plus riches ne vivent guère mieux que les pauvres tant l'attachement aux habitudes frugales est grand : "Tous deux meurent sans regrets comme ils ont vécu sans désirs, sur cette même couche où leurs parents sont morts, où mourront leurs enfants". Cet "esprit de constance", expliquent les observateurs, est dû à "la nature du sol, à cette mer qui l'entoure, à ces montagnes qui le séparent des populations voisines, (…) surtout à sa langue que lui seul comprend (…)" et là l'absence de bonnes voies de communication.
Ceci explique aussi qu'il soit soupçonneux vis-à-vis de l'étranger et ignorant car "l'isolement entretient l'ignorance". Malgré les lois sur l'instruction publique, le taux d'analphabètes est parmi les plus élevés de France. Cette ignorance crasse a pour conséquence une crédulité qui s'exprime en superstitions extrêmement nombreuses, car il est, pensent les enquêteurs, dans la nature de l'homme de "rechercher plutôt les contes qui l'effrayent que les vérités qui l'instruisent" et cette imagination qu'on croit trouver chez le Breton n'est que le produit de l'ignorance. Toute cette misère physique et morale dans laquelle il vit le conduit enfin à la dévotion, car il place tout son espoir dans l'au-delà et toutes les chapelles, églises qui s'égrènent en tous lieux dans les campagnes témoignent de cette "foi sincère".
Son caractère est essentiellement mélancolique et là aussi, la configuration du pays sert à expliquer cette complexion : "Sous un ciel brumeux, sur un sol presque partout stérile, au sein de montagnes, nues, noirâtres " sa tristesse native est le reflet des lieux et du climat.
En bref, sans désirs, sans idées, sans gaieté, le Breton apparaît dans ses attitudes comme détaché de tout, calme et grave, mais ce n'est pas là une attitude délibérée. Ses danses, qu'il aime, symbolisent son existence : "Ses chants sont sans agrément, sa danse sans vivacité. Éternelle image d'une longue chaîne d'hommes et de femmes se tenant tous par la main, qui se développe et se replie sans cesse, à pas lentement balancés, elle est sans grâce, sans légèreté, comme l'instrument qui l'accompagne, espèce de cornemuse appelée biniou, est lui-même monotone et traînant".
D'ailleurs, le Breton aimerait "avec passion la danse, l'argent et la boisson". L'ivrognerie - des hommes comme des femmes - est une conséquence presque obligatoire de ses sens "grossiers" auxquels "il faut de forts excitants".
Ses qualités ne sont cependant pas inexistantes. Villermé et Benoiston de Châteauneuf reconnaissent qu'il est charitable, hospitalier. Il est doté d'une intelligence vive et possède un esprit fin, railleur même. Dès qu'il bénéficie d'une éducation, il a l'étoffe des grands hommes de son pays.
Il est aussi dévoué et son attachement est sans faille, comme les événements de la chouannerie "de douloureuse mémoire" l'ont montré, mais son obéissance est dénuée de servilité. Il est enfin franc et tenace.
Ce chapitre introductif se termine par quelques remarques sur le costume des Bretons, ce "peuple à part, que le cours des siècles a modifié sans doute, depuis son établissement dans les Gaules, mais qui ne semble pas moins défier la main du temps (…)"
Le rapport ne voit qu'une solution : l'éducation pour rattraper le modèle français : " (…) nous dirions que la rouille des mœurs, comme celle des esprits, s'efface en les polissant, et qu'on les polit surtout par leur contact, leur mélange avec d'autres. Plus d'instruction et plus d'aisance introduiraient sans doute plus de propreté dans les mœurs, plus de sobriété dans les goûts."
Cet ouvrage ne sera pas lu par un large public, son influence sera négligeable en ce qui concerne la perception que l'on a des Bretons, mais ce qui est intéressant, c'est que ces observateurs reprennent avec moins de poésie les remarques de Cambry et arrivent plus brutalement aux mêmes conclusions intégratrices. Leur Rapport montre au moins de quelle image l'opinion française est imprégnée ! Ajoutons que F. Elégoët, l'auteur d'une réédition de ce texte doutait même que Villermé soit jamais venu en Bretagne. Il aurait au mieux rejoint son collègue lorsque ses propres investigations étaient terminées puisque les deux hommes s'étaient au départ partagé le travail et que Benoiston avait choisi les côtes de l'océan tandis que Villermé se décidait pour les régions industrielles.
Pendant la seconde moitié du siècle, de nombreux érudits travaillent donc sur les traditions populaires : Paul Sébillot que nous avons cité plus haut, Arthur Lemoyne de la Borderie, un érudit qui donne une véritable impulsion aux recherches historiques et publie un nombre énorme d'articles et de monographie sur le passé de la province. Il commence une Histoire de la Bretagne monumentale (que terminera Barthélémy Pocquet) et s'efforce de donner une vision impartiale de cette histoire, en n'échappant pas toujours à certains réflexes culturels.
Il faudrait évoquer la figure de tous ces savants qui ont essayé de proposer une image plus juste de la Bretagne et des Bretons, Aurélien de Courson, Guillotin de Corson, Levot, Kerviler…, tous ces auteurs qui popularisent l'idée que la Bretagne est terre d'érudition, de savoir historique et de bonne littérature.
Il est plus que jamais de bon ton de fréquenter la littérature bretonne de langue française et cette littérature continue à nourrir les mythes les plus divers.
Louis Tiercelin, l'éditeur du Parnasse Breton, cherche à éveiller et encourager les vocations littéraires bretonnes, persuadé que si la Bretagne a désormais la certitude d'un passé littéraire glorieux, elle doit songer à son avenir.
Anatole Le Braz, conteur, romancier, poète, historien est également un conférencier de talent qui en France et à l'étranger présente avec chaleur sa Bretagne, terre de foi (Le pays des Pardons), civilisation ancienne (La Terre du passé), pays mystique (La chanson de la Bretagne), habitants durs au mal, courageux, fatalistes parfois (Le gardien du feu). Il a travaillé avec François Luzel et Georges Dottin. Il révèle au public le théâtre celtique et La légende de la mort chez les Bretons Armoricains, un grand succès qui vient parfaire l'idée qu'on se fait du Breton mélancolique.
Charles Le Goffic, qui appartient autant au XXe siècle, mettra aussi tout son talent au service de sa province : ses poèmes (Amour breton, chansons bretonnes) sont unanimement loués ; d'aucuns veulent y voir la marque de la permanence du génie poétique breton. Ses romans entraînent le lecteur dans une Bretagne mystérieuse et profonde (L'abbesse de Guérande, Le crucifié de Kerraliès) mais sa vision est parfois convenue et il ne sait pas toujours échapper aux clichés. Il se fait aussi l'analyste de l'âme bretonne mais en donne une vision nostalgique et idéalisée.
Cette richesse n'échappe pas au grand public et le Breton, avec son grand ancêtre Chateaubriand, passe pour avoir la tête littéraire, une nouvelle vertu ! Pour le reste, les écrivains bretons ou non bretons, qui parlent de la Bretagne restent en général prisonniers des stéréotypes et l'image qu'ils fournissent de la province est convenue.
La Bretagne n'a jamais été autant en vogue (Baudelaire en parle avec un certain agacement dans ses Salons de 1846). Son désenclavement par le chemin de fer facilite le tourisme et le voyage de Bretagne devient, chez de nombreux artistes, écrivains, peintres, illustrateurs, le substitut bon marché du voyage d'Italie ou du voyage d'orient.
Michelet dès 1831 (Tableau de la France), Nerval en 1833 et 1849 (Marquis de Fayolles, L'auberge de Vitré) Mérimée peu après, en 1835 (Notes d'un voyage dans l'Ouest de la France), Maurice de Guérin, Stendhal en 1837 (Mémoires d'un touriste), Flaubert et Du Camp en 1847 (Par les champs et par les grèves), Leconte de Lisle, Hérédia, Sully Prudhomme, About, Sarcey, Taine, Theuriet, Coppée, Daudet, Zola, Barrès, Proust…, tous les écrivains font le voyage du Ponant, reviennent, explorent le pays ou se reposent dans des villas de bord de mer. Tous écrivent sur la Bretagne et les Bretons dans leurs romans, leurs études, leurs carnets, dans des articles publiés par les grands journaux de l'époque.
Leur vision est trop complexe pour être résumée en détail. La plupart ne vont pas en Bretagne sans préjugés : ils ont tous lu et le plus souvent apprécié Cambry : beaucoup d'entre eux auront ainsi une vision orientée. D'autres comme Flaubert cherchent à réagir contre les clichés, d'autres encore tentent de faire cadrer leur projet d'écriture avec la réalité rencontrée… Mais dans l'ensemble rien de très nouveau : on retrouve d'une part l'étonnement devant tant de pauvreté et de manque d'hygiène, l'impression que les Bretons forment une population arriérée, perdue dans ses superstitions ; d'autre part, on recherche sur les visages rencontrés les traces - les reliques - de la beauté celte, les indices de cet esprit poétique qu'on vante tant. Certains s'étonnent de l'honnêteté et du désintéressement des ruraux, d'autres ont découvert au contraire des populations parcimonieuses et peu ouvertes. Certains évoquent l'émotion qui saisit quand on assiste à un pardon ou à un office religieux, d'autres ne veulent y voir que des simagrées, le symptôme et la cause de ce fameux "retard" de la Bretagne.
En revanche, d'une manière générale, le regard porté sur la nature bretonne est toujours positif : tous ces voyageurs écrivains - à peu d'exceptions près - mettent en exergue l'aspect grandiose des paysages côtier, la sauvagerie des monts d'Arrée ou des Landes, la diversité des lieux, le charme du bocage. On accorde aussi beaucoup d'importance aux vieilles cités, aux ruines omniprésentes, aux manoirs. En revanche, les mégalithes déçoivent souvent. Nombreux sont ceux qui s'étonnent de voir combien les Bretons ont peu pris soin de ce patrimoine…
Enfin, l'intérêt ne porte plus seulement sur la Basse-Bretagne, le pays gallo a désormais ses partisans et les contes de Haute-Bretagne publiés par Paul Sébillot, l'aura de Saint-Malo, de Rennes et de Nantes y sont pour beaucoup.
Si jusque dans les années 1850 on s'est essentiellement intéressé aux habitants des campagnes, le citadin commence à être pris en compte, encore que ce qui frappe dans la ville, c'est évidemment moins la population, qui ressemble trop aux populations des autres villes de France, que les témoignages de l'histoire qu'on y découvre.
Les peintres donnent aussi leur vision de la Bretagne, bien avant de découvrir Pont-Aven et de permettre à la Bretagne de participer à l'aventure de la peinture moderne. On représente les scènes typiques : H. Coté montre "Les petits mendiants de Lambézellec" en 1853, dans une scène de rue, sous la neige ! J.-J. Monanteuil illustre le "Breton au cabaret" en 1844 et Th. Deyrolle choisit le même thème de l'ivrognerie pour peindre son "Retour de foire de Concarneau"… Adolphe Leleux fait sensation avec des sujets bretons aux salons de 1838, 1839 et 1840, mais Baudelaire trouve que même quand il peint des sujets espagnols, il bretonnise ! Edouard Yan' Dargent, ami de Luzel, ajoute à la peinture bretonne la touche fantastique qui lui manquait encore et en 1861 ses Lavandières de nuit (d'après Souvestre) étonne au Salon de 1861, tout comme en 1864, La mort du dernier barde breton.
Les gravures sont innombrables et vont du romantisme noir le plus angoissant à la caricature la plus dénonciatrice des bretonneries.
Dès 1808, Olivier Perrin avait montré "Le petit garçon ivre" et cette gravure avait choqué.
O. Penguilly se fait une spécialité des scènes de genre et son "Mendiant" paru dans l'ouvrage de Pitre-Chevalier est célèbre. P. de Saint-Germain est également un adepte de ce genre de scènes et il illustrera la réédition du texte de Cambry par Souvestre (1835), Le Breton d'Armorique de De Courcy (1840). Les caricature de Darjou (sa série : "Le parisien en Bretagne" est sans pitié pour les "amoureux du pittoresque" qui vont en Bretagne "le pays des mœurs primitives et des diligences" (1854). Le Breton y apparaît comme l'éternel dernier chouan, ridicule et démodé dans son costume "tordant" : "Quelle allure" !
La Bretagne - Choix de costumes, scènes de mœurs, sujets pittoresques, utilise les talents d'Hippolyte Lalaisse (1844 et 1866), Les voyages pittoresques dans l'ancienne France du Baron Taylor et de Charles Nodier accordent un tome à la Bretagne (1745) avec des œuvres de Jacottet, de Louis Julien, d'Eugène Ciceri…, tandis que La Bretagne contemporaine, est illustrée par Félix Benoît (1885).
Louis Garneray, Albert Robida se rendront célèbres avec leurs gravures et croquis bretons…
Les revues, les affiches publicitaires, celles des compagnies de chemin de fer propagent l'image mièvre d'une Bretagne heureuse dans son cocon et ses paysages.
Les ouvrages généraux (Dictionnaires de conversation, Le Musée des Familles…), les guides aussi (le guide Joanne en particulier) transmettent une Bretagne conservatrice en ce sens qu'elle est décrite comme une sorte de musée, de province où le temps se serait arrêté. Elle est ainsi l'objet d'un intérêt ému, car en cette période où le monde ancien semble promis à disparaître et où l'avenir angoisse par son indéfinition, elle représente un lieu de stabilité, de permanence qu'il fait bon, de temps en temps de visiter physiquement ou par la lecture.
Les photographes pourchassent à leur tour les scènes typiques : mendiants, paysans en costumes, pardons, chapelles, marchands et marchandes, chaumières, ruines, pêcheurs et marins depuis les succès extravagants de Pierre Loti avec Mon frère Yves (1883) et Pêcheurs d'Islande (1886), ceux plus justifiés de Jack (1876) d'Alphonse Daudet, ou du Peuple de la mer du Nantais Marc Elder, prix Goncourt 1913…
On commence à collectionner les meubles bretons, à organiser des brocantes bretonnes ; les vacances en Bretagne deviennent une obligation pour ceux qui en ont les moyens. Theuriet séjourne à Douarnenez, Zola et Daudet vont à Piriac, Proust à Beg Meil…
On se fait construire sur le bord de mer des villas de style "breton", pour y passer l'été et se retremper dans une atmosphère chic et rurale. Les frères Tharaud achètent un manoir sur les bords de Rance. En 1887-1888, à Kérisper, sur la commune de Pluneret, près d'Auray (Morbihan), dans un castel avec tourelles et pont-levis, d'où il a une vue superbe sur le Loch et sur le golfe du Morbihan Mirbeau écrit L'Abbé Jules. La comtesse de Ségur se partage entre Paris et la Bretagne. Sarah Bernhard possède une villégiature sur Belle-Île où elle reçoit le Tout-Paris de passage ; Dinard se développe, les Anglais de la gentry s'y précipitent, mais aussi La Baule, Carnac, Bénodet, Saint-Briac. Les premières fêtes folkloriques sont organisées…
Les bonnes bretonnes sont désormais une évidence dans les milieux aisés : ces Bretonnes ont la réputation d'être honnêtes et dures au travail, une réputation (ajoutée à une naïveté supposée) qui les fera aussi rechercher pour d'autres occupations moins avouables.
À Paris même, les chanteurs bretons - Théodore Botrel en tête - diffusent par le spectacle et les chansons populaires ces clichés doucereux : qui n'a pas chanté "Paimpol et sa falaise" au tournant du siècle ? Qui ne s'est ému de cette Bretagne belle "sous son ciel gris" ? Et Fleur de Blé noir, partout fredonné ?
Non, nulle Bretonne n'est plus mignonne à voir
Que la belle que l'on appelle Fleur de blé noir
Non, nulle Bretonne n'est plus mignonne à voir
Que ma fleur de blé noir
Botrel "le Breton le plus célèbre de France", un chanteur de café-concert qui a quitté la Bretagne à sept ans et joue le Breton typique devant le public des Parisiens, chante en costume des airs présumés originaires de Bretagne, et offre une vision larmoyante de l'Armorique : les paysans sont pauvres, les marins aussi, les meuniers également… Tous sont de "pauvre gars", la Bretagne est une terre de nostalgie, de malheurs, d'amours sans espoirs, de ciels couverts et gris, beaux cependant dans leur tristesse, de tempêtes en mer, d'inexistantes falaises de Paimpol jouant sur les succès de Pierre Loti, d'étendues couvertes d'ajoncs et de bruyères…
La médiocrité de ces scies ne doit cependant pas cacher leur importance dans la diffusion de ces images convenues. Ma mère avait débuté comme demoiselle de magasin chez un chapelier installé dans la maison natale de Théodore Botrel à Dinan et en avait éprouvé toute sa vie une vraie fierté. Elle connaissait un grand nombre de ses chansons et les interprétait, avec beaucoup d'émotion, en toute occasion, heureuse de chanter les beautés de sa Bretagne ! Dans des milieux plus intellectuels et plus engagés comme celui des amis des parents de Mona Ozouf, les réactions étaient totalement différentes, mais les foules admiraient ce petit homme qui s'intitulait sans sourciller "barde" et qui avait eu l'habileté de diffuser son portrait et ses œuvres en particulier par cartes postales interposées. Et puis Botrel sera appelé, à l'instigation du ministre de la guerre Millerand, à rehausser le moral des troupes pendant la Grande Guerre en raison de sa popularité et du grand nombre de poilus bretons. Barrès - qui avait été quelques années plus tôt en quête de ses origines celtiques ! - préfacera un des recueils de guerre de Botrel, les Chants du Bivouac publié en 1915 et qui contient plusieurs pièces "bretonnantes" d'une parfaite niaiserie.
Le chapeau rond commence à agacer voire à faire rire
Cet engouement devait évidemment provoquer sa réaction et certains commencent à clamer haut et fort "On en a soupé de la bretonnerie (…)" comme Yves Le Diberder (1912), par ailleurs un folkloriste important qui collectera chansons, contes et légendes en pays vannetais. En début d'article, Laurent Tailhade a été évoqué : ces écrivains et journalistes, chercheurs mêmes, exaspérés par cette mode d'une Bretagne-bonbonnière ont souvent recours aux anciens clichés négatifs : la crasse, l'ignorance, l'hébétude des populations bretonnes, leur ivrognerie… Maupassant pourtant auteur de chroniques très favorables à la province parues dans Le Gaulois en 1880 et 1883 et réunies sous le titre de En Bretagne, auteur également de Pierre et Jean, est un amoureux de la Bretagne, surtout passionné par les paysages, la mer, l'histoire. Il a refait une part du périple de Flaubert et sait ce dont il parle. Lorsque Loti publie ses Pêcheurs d'Islande et Mon frère Yves, il n'en peut plus de tant de mièvrerie et laisse éclater sa colère contre les faussaires d'une telle "école poétique" qui idéalisent jusqu'à l'invraisemblable avec des tendresses à la Berquin, une sentimentalité paysannesque et "la passion lyrico-villageoise de Madame Sand": "Quand on a vu ces cloaques qu'on nomme des villages, ces chaumières posées dans le fumier où les porcs vivent pêle-mêle avec les hommes, ces habitants qui vont tout nu-jambes pour marcher dans les fanges et ces jambes de grandes filles encrassées d'ordure jusqu'aux genoux, quand on a vu leurs cheveux et senti, en passant sur les routes, l'odeur de leur corps, on reste confondus devant les jolis paysages à la Florian, et les chaumières enguirlandées de roses, et les gracieuses mœurs villageoises que M. Pierre Loti nous a décrites". (Gil Blas, 6 juillet 1886).
On semble redécouvrir le passé antirévolutionnaire de la Bretagne, son anti républicanisme à l'occasion de la querelle de la laïcité et la Lanterne ne demande rien moins que la "colonisation de la Bretagne", le Breton n'étant pas plus civilisé que l'Africain, n'ayant "rien compris à la grandeur des idées républicaines".
Les caricaturistes, qui n'ont pas tous attendu la Belle Époque, s'en donnent alors à cœur joie et la "gigouille" celtique du père Ubu s'inscrit dans ce cadre !
Avec les lois de séparation de l'Église et de l'État, avec l'affaire Dreyfus, dont le procès a lieu à Rennes, l'occasion de dauber sur la Bretagne bigote est donnée aux antidreyfusards !
C'est aussi l'époque où la Semaine de Suzette commence à publier les aventures de Bécassine où elles occupent dès 1905 une double page couleur.
Bécassine est célèbre au point que son patronyme est devenu nom commun par antonomase, avec le sens d' "une jeune fille, femme naïve, niaise, stupide", selon le Grand Robert, qui, en 1943, dans sa deuxième édition donne quelques exemples sans majuscule : "Elle ferait une bécassine plus vraie que nature" ; "Quelle bécassine !". Depuis 1970, son emploi adjectival est attesté par le même dictionnaire avec une forme masculine : bécasseau ! Vingt-sept albums (dont deux destinés à l'apprentissage de la lecture) seront publiés de 1913 à 1939 avec un tirage de 1.200.000 exemplaires, Après la guerre, Bécassine poursuit sa carrière dans la Semaine de Suzette jusqu'en 1951. Les albums seront réédités à partir des années 1970 et un marché centré sur ce personnage se développe : décalcomanies, poupées, tasses, bols, jouets divers, dessin animé...
D'emblée, dans le premier album, un cadre est imposé par Jacqueline Rivière, son auteur. En effet, Annaïk Labornez, alias Bécassine, voit le jour à Clocher-les-Bécasses, dans le Finistère, près de Quimper (L'enfance de Bécassine, 1913). Elle entre en apprentissage vers dix ans et on peut penser qu'elle a dû naître vers 1895. Le prénom peut passer pour typiquement breton : Anne est le prénom féminin breton par excellence et le suffixe souligne l'origine tout en apportant une couche supplémentaire de couleur locale. Le patronyme choisi possède également des consonances bretonnes : tout Parisien, voir tout Français connaît un Breton ou un lieu, une ville portant un nom avec la terminaison "ez" : Le Dissez, Le Calvez, Douarnenez…, et sa signification est claire. Annaïk ne brille en effet ni par son intelligence ni par son savoir. Une Bretonne, il fallait s'y attendre ! C'est probablement ce que sa créatrice pensait, s'appuyant sur un poncif répandu. Elle est en effet originaire de Basse-Bretagne et l'évocation de Quimper ne peut manquer de rappeler par intertextualité le Quimper de la fable, fable que les lectrices de la Semaine de Suzette n'ont pu manquer d'apprendre. Clocher - les - Bécasses est à la fois une allusion ironique à la ferveur bretonne, à l'esprit de clocher et à une cancanerie sans doute considérée comme propre aux populations rurales. C'est aussi l'explication du surnom attribué à Annaïk, le surnom étant à fois très habituel en Bretagne, une sorte d'identité particulière et personnelle, mais aussi un signe de servitude, le domestique et surtout la domestique recevant un prénom choisi par "Madame et Monsieur". Si l'on ajoute à ces renseignements identitaires, l'existence d'une cousine, Marie Quillouch (là aussi une graphie "bretonnante" et un sens dépréciatif), un oncle qui ne pouvait s'appeler que Corentin, un marquis et une marquise de Grand-Air et leur fille Simone qui "aiment bien" Bécassine et l'invitent même à déjeuner au château, le lecteur est confronté à un véritable "environnement" breton, tel au moins qu'on pouvait l'imaginer. Les origines modestes d'Annaïk ne devaient lui permettre autre chose que l'apprentissage qu'elle entreprend dès dix ans alors qu'elle n'a pas eu la possibilité de passer son certificat, le diplôme alors le plus populaire, mais qu'on n'obtient pas avant 11 ans. En classe, elle n'a pas de bons résultats hormis le prix de bonne humeur. Une brave fille donc. Dirigé par monsieur le marquis, le "conseil de famille" décide que Bécassine ira en apprentissage à la ville, à Quimper. La Bretagne de Jacqueline Rivière est restée traditionnelle et on retrouve le rêve légitimiste d'une féodalité bien comprise où chacun tient sa place : le noble commande en pater familias, le paysan suit les conseils qu'on lui donne, pour son bien et celui de ses enfants !
Le dessinateur ne l'a pas gâtée avec son embonpoint campagnard, son visage rond et ahuri, son éternel costume présumé de Bretonne, son parapluie, sa coiffe évidemment… Toute en courbes, privée de bouche visible, l'œil rond, elle est une Bretonne typique : bornée, respectueuse de la famille et des autorités, appelée à travailler, à entrer en service dès son plus jeune âge.
Les deux premiers albums sont en fait les seuls qui jouent exclusivement sur cette image de la petite bretonne maladroite et arriérée. Bécassine est ensuite surtout l'incarnation de la candeur, de la naïveté, d'une certaine maladresse. Elle est certes originaire de Cornouaille, retourne souvent en Bretagne, mais elle aurait pu venir d'une autre région ou province. Le portrait charge de la Bretonne n'est plus au premier plan des histoires. On rit surtout d'une fille parfois empotée. Cependant, le bouche-à-oreille, la rumeur, la légende plus que la lecture continueront à faire de Bécassine dans l'esprit public l'image de la Bretonne empruntée, arriérée, maladroite, un peu niaise, la glèbe des bourbiers de Basse-Bretagne collée à ses sabots, ridicule en un mot en face des "fashionables" parisiens, même si on lui concède, comme à toutes les personnes simples, un bon cœur. Le personnage pourra évoluer, ses caractéristiques profondes demeureront
Avec Bécassine on a un exemple intéressant du fonctionnement des stéréotypes. D'une part, les scénaristes n'ont plus besoin d'insister sur sa bretonnité calamiteuse. Celle-ci est assez évidente pour ne pas être répétée. Ensuite, elle a pour créateurs des auteurs de sympathie légitimiste, une direction idéologique encore très vivante au début du XXe siècle qui, après avoir jadis chanté un monde rural et clos dans les années 1830, en font un objet de dérision et partagent désormais le stéréotype des bourgeois républicains d'une province de Bretagne récalcitrante à tous les progrès.
1968…
Les stéréotypes bretons forment après guerre un immense réservoir des types les plus divers. Si l'identité, la spécificité bretonne est partout affirmée, les représentations les plus anciennes voisinent avec les plus récentes. Le plus grand changement est peut-être que l'accent est moins mis sur la Basse-Bretagne qu'auparavant : la Bretagne, c'est désormais l'ensemble des cinq départements les plus à l'Ouest. On insiste un peu plus sur la nécessité de désenclaver la région, de remédier à son retard, d'y apporter des industries… L'image d'une ancienne province arriérée, très religieuse d'une part et d'un pays de villégiature d'autre part reste très prégnante. Le phénomène autonomiste ne semble pas avoir joué un grand rôle. On sait que des Bretons réclament leur indépendance ou leur autonomie. La seconde guerre modifiera cela et la presse de la libération insistera sur les collaborateurs bretons, prêts à pactiser avec l'ennemi fasciste, mais si cet épisode marquera durablement le discours autonomiste, il ne modifie quasiment pas l'image des Bretons et de la Bretagne : la Résistance bretonne a été forte et a eu ses martyrs…
Les événements de 1968 ne modifient pas vraiment non plus cet ensemble d'images. Une émergence cependant : la chanson et la musique bretonne et avec elles les fest-noz où l'on ravive la pratique des danses paysannes, mais le plus souvent sans folklore, sans costumes particuliers. Cependant ce renouveau n'est pas sans liens avec cette longue tradition du celte chanteur et poète, du barde des origines. Myrdhyn et Stivell réhabilitent la harpe, en Haute-Bretagne on redécouvre la vielle… En ce qui concerne l'inspiration des chanteurs, elle est très large, allant des textes anarcho-poétiques de Glenmor aux revendications de gauche d'un Servat, à la défense de l'héritage des Celtes de Stivell, à la revendication d'une Bretagne autonome voire indépendante, à la reprise de chansons d'inspiration simplement populaire avec An Triskell, à la défense d'un environnement particulièrement menacé, la Bretagne devenant le symbole d'une région luttant contre les ukases parisiens : la fameuse opiniâtreté bretonne…
Mai 68, c'est aussi le renouveau de la bande dessinée ou plutôt son accession au Walhalla de la littérature. La Bretagne n'en est pas absente et l'image fournie si elle paraît au premier abord novatrice n'en est pas moins, comme dans le cas de la chanson, la simple déclinaison de certains des stéréotypes anciens. Jean-Paul Champseix faisait justement remarquer que malgré une volonté sincère de promouvoir des valeurs régionales (confondues souvent avec des valeurs pseudo-rurales) beaucoup d'auteurs n'ont fait que donner un coup de pinceau à ces stéréotypes au nom d'une idéologie écologiste et antiétatique. Des bandes dessinées comme Le Vaisseau de pierre de (Bilal et Christin), Bran Ruz (Auclair et Deschamps) ou l'Ankou (Fournier) en sont des exemples parfaits. L'archaïsme présumé du Breton se mue en vertu écologique. Il arrive qu'on évoque LE Breton, parfois la race bretonne. La BD fantastique trouve d'autre part un immense réservoir dans les légendes bretonnes avec des transpositions, des interprétations, des mélanges qui ne sont pas toujours enrichissants : l'Ankou, les korrigans, les Druides, les mégalithes,… Le Breton y apparaît sous deux aspects : le barbare qu'il faudra civiliser ou celui par qui un monde nouveau pourra naître, car lui seul offre les vertus susceptibles de faire barrage aux dérives de la société dominante et mauvaise. Rien de bien nouveau ! Jean-Paul Champseix considère que "Ces dessinateurs, Bretons et militants, ont repris à leur insu les images fatiguées du XIXe siècle sans pouvoir les renouveler. On peut mesurer là la force et la prégnance des représentations idéologiques qui s'imposent à notre imaginaire".
Ajoutons Astérix ! Tout le monde sait que ces râleurs qui résistent aux Romains habitent un petit village dont on peut voir l'emplacement sur la carte liminaire : le village d'Astérix est en Bretagne, ou plutôt en Armorique, puisque les aventures se passent à l'époque romaine ! Astérix est donc Celte, Gaulois. Le retour des Bretons de la Grande île sera pour plus tard. Lui, il est l'éternel rebelle, qui tire son énergie du philtre, de la potion qui lui confère des pouvoirs extraordinaires ; son ami Obélix, le géant naïf, fabrique des menhirs doit sa force au chaudron magique dans lequel il est tombé enfant. Le druide sentencieux ressemble à Merlin, le Barde est indispensable dans les fêtes - jusqu'à un certain point, les femmes pourraient ressembler à Velleda…
Les Bretons pourront venir, ce point de résistance permettra de faire le lien avec le passé celte glorieux et les valeurs préservées : la bravoure, la ténacité, l'opiniâtreté à défendre ses libertés, le goût (modéré) de la poésie, la bonne chère, la solidarité, une hiérarchie indiscutée, la magie, la vénération pour le druide, les forêts sacrées, l'héritage celte et préhistorique des civilisations des mégalithes…
Et puis, l'après 68 est marqué par cet événement littéraire qu'est la parution du Cheval d'orgueil, le livre de Pierre-Jakez Hélias. L'image que celui-ci donne de la Cornouaille paysanne et pauvre fait parfois chromo (moins que le film qu'on en tirera), mais il s'agit d'un grand livre qui, tout en évoquant le souvenir d'une Bretagne disparue, cherche à expliquer, à mettre en perspective. Son ouvrage au succès foudroyant et durable donnera lieu à la fameuse dispute du Cheval Couché dans lequel, avec parfois un vrai talent, mais sans convaincre, Xavier Grall ironise sur le parti pris d'Hélias d'enjoliver les choses, sur ce qu'il considère n'être qu'un passéisme alors que lui (avec une emphase un peu creuse) se tourne résolument vers une Bretagne moderne, ouverte à l'avenir tout en respectant son passé.
C'est aussi le moment de la parution d'un autre livre - qui fera moins de bruit que les précédents, mais qui est un essai objectif sur la littérature produite par les Bretons les plus célèbres : Les grandes heures littéraires de la Bretagne, de Charles Le Quintrec, qui, sans indulgence, rappelle l'orgueil de Chateaubriand et son vrai rapport à la Bretagne, les faiblesses d'un Brizeux rêvant de devenir un de ces néo-classiques détestables… Charles Le Quintrec, mieux que Xavier Grall montre aussi la Bretagne vivante, actuelle et s'intéresse aux auteurs les plus récents…
Nous ajouterons les deux livres récents de Jean Rohou et de Mona Ozouf, Mémoire de ploucs et Composition française qui cherchent à expliquer simplement, sans passion et sans exagération la Bretagne et les Bretons de leur enfance. Le regard qu'ils posent sur leur jeunesse, sur leurs expériences - diverses : leurs origines sociales sont différentes -, sur les stéréotypes dont sont affublés les habitants de la péninsule, sur les croyances, sur la culture bretonne, sur la langue et les traditions, sur le rapport à la France, sur le poids du jacobinisme…, est un regard qui s'interdit tout excès. Jean Rohou dit ce qu'il a vécu ou cru percevoir sans tenter ni d'enjoliver ni de noircir, avec prudence et circonspection, avec humour aussi ; Mona Ozouf cherche davantage à expliquer la problématique appliquée à la Bretagne d'une France qui aura toujours eu du mal à accepter - en son sein - les différences et qui condamne sans appel tous les particularismes, au mépris de c'est qu'est fondamentalement la vie. Les deux auteurs se retrouvent dans cette critique de ce qui refuse de faire composer les attachements particuliers avec les exigences de l'universel : les stéréotypes sont tout autant une forme de mépris des libertés de chacun que la négation de la pluralité dans le cadre de la République…
Désormais…
En bref, désormais le Breton est dans le vent, le cul-terreux fait se pâmer l'Olympia, les festivals se multiplient. On en arrive parfois à se dire comment ne peut-on pas être breton ? face à cette province qui, par ses écrivains, chanteurs, hommes d'affaires, sportifs (il faudrait évoquer Robic et Bobet, Hinault, modèles de courage, d'abnégation et de résistance bretons !) interposés se veut avoir à la fois 20 et 1000 ans, se réclame des vertus du passé et parle en révolutionnaire.
C'est peut-être là le véritable changement depuis 1968 : un désenclavement intellectuel ; la Bretagne est plus que jamais à la mode et pas seulement à cause de ses paysages ou de ses plages. La vieille Bretagne catholique, réputée droitiste, silencieuse étonne les Français : les paysans revendiquent bruyamment, Édouard Leclerc révolutionne la distribution, les ouvriers du Joint Français font la manchette des journaux. Les Bretons s'expriment et réclament. Le bocage lui-même est livré à ceux qui rêvent d'openfields, de rendements, de mécanisation ; l'agro-industrie s'empare du pays et l'exode rural s'accélère, les villes gonflent, des industries s'implantent, le plan routier breton cisaille le pays disent les uns, désenclavent la province disent les autres. Et puis les lotissements de pavillons néo-bretons, façades blanches, fausse cheminée pour la symétrie et le cachet, les pesticides et les pollutions, les algues vertes, les marées noires …
Aujourd'hui, la Bretagne est un "produit" qu'il faut markettiser : son histoire, sa culture, sa gastronomie, sa musique, ses thalasso, ses costumes, ses paysages, ses parcs naturels, sa modernité. Les journaux montrent à la une cette Bretagne qui gagne, ces grands patrons bretons dont les fortunes sont parmi les plus importantes de pays. Tous les stéréotypes possibles sont mis à contribution : il n'y a que l'embarras du choix.
Éléments de Bibliographie
Bertho Catherine, "L'invention de la Bretagne" In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 35, novembre 1980. L'identité, pp. 45-62.
Champseix, Jean-Paul, De Chateaubriand à Bécassine ou la constitution du stéréotype breton (Publié sur Internet)
Déguignet, Jean-Marie, Mémoires d'un paysan bas-breton, An Her, 1998
Grall, Xavier, Le cheval couché, Paris, 1977
Hélias, Pierre-Jakez, Le Cheval d'orgueil, Paris, 1975
Le Bris, Michel, L'homme aux semelles de vent, Paris, 1977
Le Quintrec, Charles, Les grandes heures littéraires de Bretagne, Rennes, 1978
Ozouf, Mona, Composition française, Paris, 2009
Rohou, Jean, Fils de Ploucs, Rennes, 2005
Villermé/Benoiston de Chateauneuf, Voyage en Bretagne en 1840 et 1841, Tud Ha Bro, présenté par F. Elégoët, 1982.
Après ce tableau contrasté de l'image littéraire des Bretons à travers les siècles, une seule illustration un peu développée : Bécassine. Elle a été rapidement évoquée ; revenons plus largement sur ce cas tellement "symptomatique" que, par antonomase, ce nom était devenu à une époque pas très lointaine synonyme de (bretonne) naïve, lourde, maladroite et laide.
Bécassine
Au fond de l'armoire qui servait de bibliothèque à ma mère, derrière les livres, il y avait, un peu cachés, indignes sans doute, quelques numéros dépareillés de la Semaine de Suzette, mais comme on m'avait dit que ce n'était là que lecture pour les filles… En outre, dans le cellier - l'ancienne soue - où l'on jetait tout ce qui ne servait plus, se trouvait une béquille. Ma grand-mère m'avait raconté qu'elle avait appartenu à une petite fille, Suzanne, frappée de poliomyélite et morte à neuf ans. J'associais alors trop le nom de cette petite morte avec ce journal pour jamais oser m'en emparer !
En revanche, j'aimais bien lire, ou plutôt feuilleter, pendant les après-midi pluvieuses des vacances, un autre illustré que j'y avais découvert : Bécassine aux bains de mer. Je me souviens que l'histoire ne m'intéressait pas trop (il manquait d'ailleurs des pages), mais j'aimais regarder les dessins, les paysages, la mer, qui n'était qu'á 20 kilomètres mais que je n'avais vue qu'une fois. Parfois même, je prenais mes crayons de couleur et je rajoutais du rouge ou du vert, du bleu ou du jaune là où il me semblait qu'il en manquait.
*
Bécassine! Un nom, un personnage, une caricature connue de tous, même si on ne lit plus guère les albums narrant les aventures de cette héroïne d'une des premières bandes dessinées françaises en dépit des rééditions. Ces albums sont devenus davantage objets de collection, signes d'une nostalgie d'époques disparues, de témoignages de ce que lisait grand-mère.
En revanche, les lecteurs de la Semaine de Suzette où parurent les planches hebdomadaires narrant ses tribulations étaient nombreux et Bécassine célèbre au point que son patronyme est devenu nom commun par antonomase, avec le sens d' "une jeune fille, femme naïve, niaise, stupide", selon le Grand Robert, qui, en 1943, dans sa deuxième édition donne quelques exemples sans majuscule : "Elle ferait une bécassine plus vraie que nature" ; "Quelle bécassine !". Depuis 1970, son emploi adjectival est attesté par le même dictionnaire avec une forme masculine : bécasseau ! Ainsi, le nom de Bécassine, détaché de son substrat littéraire, est encore utilisé même par des locuteurs ignorant les aventures de la petite bretonne. Le personnage de bande dessinée, bizarrement accoutré, au graphisme simple est à la rigueur destiné aux tout petits. Il reste attachant sans doute, mais on ne se passionne plus guère pour lui à une époque où la BD fait montre de réelles ambitions littéraires et esthétiques.
Les aventures de Bécassine font les beaux jeudis des lecteurs de la Semaine de Suzette, l'hebdomadaire des petites filles modèles de la France des débuts du XXe siècle, où elles occupent dès 1905 une double page couleur : six séries d'images superposées avec texte en bas de vignettes constituant une histoire complète. On raconte que le premier numéro de cet hebdomadaire lancé justement en 1905 et publié par les éditions Henri Gautier n'arrivait pas à être bouclé : une double page blanche réclamait une destination. La rédactrice en chef, Jacqueline Rivière, aurait alors imaginé l'histoire d'une petite bretonne et un des dessinateurs de service, le peintre Émile-Joseph-Porphyre Pinchon (1871-1953) aurait fourni les illustrations. Il restera d'ailleurs fidèle à sa création et ne sera remplacé par un ami que lorsqu'il sera mobilisé, pour deux albums en 1917 et 1918 (Bécassine chez les Alliés et Bécassine mobilisée).
Jacqueline Rivière cède assez vite la plume au directeur de la Semaine, Maurice Languereau qui a l'idée des albums développant des aventures de plus grande ampleur : vingt-sept albums (dont deux destinés à l'apprentissage de la lecture) seront publiés de 1913 jusqu'en1939 avec un tirage de 1.200.000 exemplaires, ce qui témoigne d'un succès assez prodigieux. Après la guerre, Bécassine poursuit sa carrière dans la Semaine de Suzette jusqu'en 1951. Les albums seront réédités à partir des années 1970 par le propriétaire du titre, les éditions Gautier-Languereau, et un marché centré sur ce personnage se développe : décalcomanies, poupées, tasses, bols, jouets divers, dessin animé...
Maurice Languereau signe ses planches du pseudonyme de Caumery (l'anagramme de son prénom). Il s'associera avec Henri Gautier lorsque le succès de Bécassine sera affirmé, pour fonder les éditions Gautier-Languereau.
Caumery étant décédé en 1941 puis Pinchon en 1953 ; les aventures de Bécassine sont prolongées à partir de 1959, en conservant le même style, par le dessinateur Trubert. Une autre équipe reprend et modernise les graphismes pour l'album Bécassine au studio paru en 1992.
D'emblée, dans ce premier album, un cadre est imposé par Jacqueline Rivière. En effet, Annaïk Labornez, plus connue sous le nom de Bécassine, voit le jour à Clocher-les-Bécasses, dans le Finistère, près de Quimper (L'enfance de Bécassine, 1913). Elle entre en apprentissage vers dix ans et on peut penser qu'elle a dû naître vers 1895 puisque, à la déclaration de guerre, elle a vingt ans. Le prénom peut passer pour typiquement breton : Anne est le prénom féminin le plus répandu en Bretagne et le suffixe souligne l'origine tout en apportant une couche supplémentaire de couleur locale. Le patronyme choisi possède également des consonances bretonnes : tout Parisien, voir tout Français connaît un Breton ou un lieu, une ville portant un nom avec la terminaison "ez" : Le Dissez, Le Calvez, Douarnenez…, et sa signification est claire. Annaïk ne brille en effet ni par son intelligence ni par son savoir. Une Bretonne, il fallait s'y attendre ! C'est probablement ce que sa créatrice pensait, s'appuyant sur un poncif répandu. Elle est en effet originaire de Basse Bretagne et l'évocation de Quimper ne peut manquer de rappeler par intertextualité le Quimper de la fable, fable que les lecteurs de la Semaine de Suzette n'ont pu manquer d'apprendre en un temps où La Fontaine est particulièrement recommandé, lu et prisé. Clocher - les - Bécasses est à la fois une allusion farcesque à la ferveur bretonne, à l'esprit de clocher et à une cancanerie sans doute considérée comme particulière aux populations rurales. C'est aussi l'explication du surnom attribué à Annaïk, le surnom étant à fois très habituel en Bretagne, une sorte d'identité particulière et personnelle, mais aussi un signe de servitude, le domestique et surtout la domestique recevant un prénom choisi par "Madame et Monsieur". Si l'on ajoute à ces renseignements identitaires, l'existence d'une cousine qui passe le plus clair de son temps à la taquiner, Marie Quillouch (là aussi une graphie "bretonnante" et un sens dépréciatif - A rapprocher du "Kerlouche" dont madame de Sévigné affublait sa parente mademoiselle du Plessis dans ses lettres ?), un oncle qui ne pouvait s'appeler que Corentin, un marquis et une marquise de Grand-Air et leur fille Simone qui "aiment bien" Bécassine et l'invitent même à déjeuner au château, le lecteur est confronté à un véritable "environnement" breton, tel au moins qu'on pouvait l'imaginer. Les origines modestes d'Annaïk ne devaient lui permettre autre chose que l'apprentissage qu'elle entreprend dès dix ans alors qu'elle n'a pas eu la possibilité de passer son certificat, le diplôme alors le plus populaire, mais qu'on n'obtient pas avant 11 ans. En classe, elle n'a d'ailleurs pas de bons résultats hormis le prix de bonne humeur. Une brave fille donc, qui se soucie tout de même déjà d'être à la charge de sa famille. Conseillé par monsieur le marquis, le "conseil de famille" décide que Bécassine ira en apprentissage à la ville, à Quimper. La Bretagne de Jacqueline Rivière est restée traditionnelle et on retrouve le rêve légitimiste d'une féodalité bien comprise où chacun tient sa place : le noble commande en pater familias, le paysan suit les conseils qu'on lui donne, pour son bien et celui de ses enfants !
Le graphisme renforce ou souligne ce tableau d'une Bretonne typique : bornée, respectueuse de la famille et des autorités, appelée à travailler, à entrer en service dès son plus jeune âge. Le dessinateur ne l'a pas gâtée avec son embonpoint campagnard, son visage rond et ahuri, son éternel costume présumé de Bretonne, son parapluie, sa coiffe évidemment… Toute en courbes, privée de bouche visible, l'œil rond, elle évoque d'emblée ces "qualités".
Le second album présente Bécassine en apprentissage (1914). Sans doute dû à Jacqueline Rivière, il complète le tableau d'une petite bretonne n'ayant pas décroché la lune. Les deux parties de cet album racontent les mésaventures de Bécassine reçue par les soins de la marquise de Grand-Air apprentie chez madame Quiquou qui tient une maison de confection et d'articles de mode, le Palais des Dames. Si ses maladresses, ses erreurs comiques ne la font pas renvoyer, c'est parce que sa patronne la garde par charité. Mais Bécassine ne veut être à la charge de personne et elle quitte la boutique pour s'engager comme bonne chez un ami de l'oncle Corentin, l'aubergiste Bogozier qui la place rapidement dans la pension de famille tenue par sa femme à Bénodet. Là également, ses impairs font rire les lecteurs, mais les Bogozier font preuve de moins d'abnégation que Madame Quiquou : elle est vite congédiée. Alors commence son existence de bonne puisque la marquise de Grand-Air se résout à la prendre à son service.
Ces deux albums sont en fait les seuls qui jouent sur l'image de la petite bretonne maladroite et arriérée. Par la suite, si ces origines provinciales restent très présentes à l'esprit des lecteurs puisque Bécassine retourne périodiquement en Bretagne et que son identité a été fixée, un changement de perspective, correspondant au changement de scénariste, fait que Bécassine est ensuite surtout l'incarnation de la candeur, de la naïveté, d'une certaine maladresse. Elle est certes originaire de Cornouaille, mais elle aurait pu venir d'une autre région ou province. Le portrait charge de la Bretonne n'est plus au premier plan des histoires. On rit surtout d'une fille parfois empotée. Mais on rit en fait assez peu car Bécassine sait aussi faire montre de très réelles qualités à partir des quatre albums de la grande guerre (particulièrement Bécassine chez les Alliés (1917) et Bécassine mobilisée (1918)), où, nécessité des temps, la fibre patriotique lui donne une tout autre dimension même si l'auteur n'oublie pas de mettre en scène ses bévues, puisqu'elle est avant tout un personnage amusant. Elle souhaite devenir infirmière pour soigner les blessés que recueille l'hôpital qu'a fait installer la marquise dans son château tourangeau. Au cours d'un congé en Bretagne où elle accueille des convalescents près de Concarneau, elle accepte de devenir marraine de guerre (d'un prince noir appelé Boudou dont l'accent est censé amuser). Son voyage en Alsace pour le mariage du neveu de la marquise, le courageux officier Bertrand, avec Thérèse de Valrose qui l'a soigné après qu'il a été blessé au front, est l'occasion d'une démonstration de patriotisme et d'un véritable hymne au drapeau. Elle attend sa mobilisation, et parce que la marquise n'a plus les moyens de la garder à son service, travaille comme receveuse aux tramways de Versailles… En raison d'ailleurs de cet aspect patriotique, les aventures de Bécassine seront comprises dans les ouvrages interdits à la vente, possession et lecture par la censure allemande sous l'occupation !
Les albums suivants, malgré le retour "balzacien" des personnages, les séjours bretons, accroîtront cette prise de distance avec le stéréotype de la petite bretonne et Bécassine devient petit à petit l'héroïne comique d'aventures traditionnelles. Elle est désormais moins que jamais un personnage emblématique : Bécassine, c'est la Bretagne, disait-on, naguère, ce n'est plus le cas, ou alors de façon anecdotique. Cependant, le bouche-à-oreille, la rumeur, la légende plus que la lecture continueront à faire de Bécassine dans l'esprit public l'image de la Bretonne.
En littérature, il n'est pas rare que le public s'empare de tel ou tel héros littéraire ou historique ayant eu un réel succès pour en faire un stéréotype parfois fort éloigné de son essence première ! Lorsque l'abbé Prévost compose son épisode, L'Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, avec des finalités morales et apologétiques claires et inscrites jusque dans l'iconographie qu'il choisit pour illustrer les aventures malheureuses de son héros, le public prend le parti de Manon, sublime la figure de celle qui n'était que le faire-valoir des repentances du chevalier Des Grieux, pour transfigurer la malheureuse Manon, l'héroïne émouvante d'un roman à part entière, au point d'imposer à l'auteur et aux éditeurs un nouveau titre : Manon Lescaut. Les exemples pourraient être multipliés. Harpagon devient uniquement le Parangon de l'avarice, alors que Molière en avait fait un personnage plus riche, et il retrouvera Goriot, lui aussi réduit à la portion congrue, pour lui faire concurrence au pays des stéréotypes ; Tartuffe, de la famille des Ganelon est encore l'archétype de la duplicité, Valmont et Merteuil, le couple infernal, Jean Valjean … Ce rétrécissement des psychologies de personnages parfois complexes à la valeur d'un seul caractère ou d'un ensemble de caractères facilement exposés est encore plus vrai lorsqu'il s'agit de figures symboliques, de quasi-allégories liées aux nations, dépendant de ce qu'on appelait naguère la psychologie des peuples. Sans retourner aux exemples de Vercingétorix et de ses qualités gauloises ou d'Arminius et l'Allemagne face à la décadence romaine, il n'est que de relire Colette Baudoche ou Le Silence de la Mer …
Bécassine a subi un sort assez comparable. Elle est bretonne de par la volonté de départ de ses créateurs parce qu'ils exploitent le filon d'une image dévalorisée de la Bretagne en ces années ou, par exemple, mais il n'est pas le seul, Théodore Botrel, "le Breton le plus célèbre de France", un chanteur de café-concert qui a quitté la Bretagne à sept ans et qui joue le Breton typique devant le public des Parisiens, chantant en costume des airs présumés originaires de Bretagne, offre une vision misérabiliste de l'Armorique : les laboureurs, sont pauvres, les marins aussi, les meuniers également… Tous sont de "pauvre gars", la Bretagne étant une terre de malheur, d'amours sans espoirs, de ciels couverts et gris, beaux cependant dans leur tristesse, d'inexistantes falaises de Paimpol jouant sur les succès de Pierre Loti, d'étendues couvertes d'ajoncs… ! Enfin, la lutte qui oppose partisans et adversaires de la séparation de l'Église et de l'État, fait qu'on véhicule une image de la Bretagne particulièrement négative, surtout dans les milieux républicains, mais pas exclusivement. Laurent Tailhade écrit ainsi dans L'Assiette au beurre du 3 octobre 1903 : "Le Peuple noir — Il n'est pas de meilleurs chrétiens que cette crapule de Bretagne ; il n'en est pas de plus réfractaire à la civilisation. Idolâtre, fesse-mathieu, lâche, sournois, alcoolique et patriote, le cagot armoricain ne mange pas, il se repaît ; il ne boit pas, il se saoule ; ne se lave pas, il se frotte de graisse ; ne raisonne pas, il prie, et, porté par la prière, tombe au dernier degré de l'abjection. C'est le nègre de la France, cher aux noirs ensoutanés qui dépouillent à son bénéfice les véritables miséreux." La verve caricaturale de Tailhade est connue, mais il n'empêche que ce qu'il énonce s'appuie sur la rumeur et que cette rumeur est propagée par la presse : en 1902, La Lanterne appelait à la "colonisation de la Bretagne" pour apprendre aux Bretons le sens de la République, par la force s'il le faut ! On comprend que Bécassine tombera amoureuse (mais s'en rend-elle seulement compte ?) d'un ridicule roitelet africain. Le nègre Banania et la Bretonne Bécassine, même combat !
Bécassine a pour créateur deux auteurs de sympathie légitimiste, une direction idéologique encore très vivante au début du XXe siècle qui, après avoir jadis chanté un monde rural et clos en font un objet de dérision et partagent désormais le stéréotype des bourgeois républicains d'une province Bretagne récalcitrante à tous les progrès. Enfin, le choix des auteurs vient de leur histoire personnelle : vacances en Bretagne, anecdotes amusantes de Parisiens au pays des Bretons, et des faits de l'actualité : nombreuses sont les bonnes venues de cette province, débarquées à Montparnasse pour servir à Paris chez une "Madame" et un "Monsieur" certains d'avoir "acquis", si l'on s'en rapporte aux annonces du temps, une travailleuse docile, confite en dévotion, honnête et bon marché. La bonne bretonne des années 1880-1930, c'est l'ancêtre de la bonne espagnole ou portugaise.
Bécassine ne crée pas le type de la bretonne - aucun stéréotype ne crée un type, mais synthétise un certain nombre de traits considérés comme caractéristiques - et apparaît comme on peut souhaiter qu'apparaisse la bretonne, voire tout simplement la Bretagne ou la Bretagne au début du siècle, époque où l'on peut encore lire dans le Progrès de Briay (1906) l'annonce d'un esclavagiste moderne : "Je préviens Messieurs les cultivateurs que, courant janvier, j'irai chercher moi-même quelques wagons de domestiques en Bretagne (…)" (mais aussi plus tard, dans L'Agriculteur de l'Aisne: "Nous vous demandons de faire connaître avant le 8 janvier 1869 au syndicat betteravier (…) vos besoins approximatifs en main-d'œuvre. Précisez la catégorie : Bretons, Italiens, Espagnols, Portugais, Marocains." Les Bretons en premier, tout de même !)
À partir de là et seulement, se crée ou se ravive dans les mentalités l'image unifiée d'une Bretonne empruntée, arriérée, maladroite, un peu niaise, la glèbe des bourbiers de Basse Bretagne collée à ses sabots, ridicule en un mot en face des "fashionables" parisiens, même si on lui concède, comme à toutes les personnes simples, un bon cœur. Le personnage pourra évoluer, ses caractéristiques profondes demeurent.
Ces stéréotypes appliqués aux Bretons ne sont d'ailleurs pas nés avec le XXe siècle ou la fin du XIXe. Rabelais, La Fontaine, Madame de Sévigné, Voltaire, pour ne citer qu'eux se sont amusés du Breton, arriéré, plongé dans une nature qui n'a rien à voir avec la Belle nature, du Breton au langage rauque et étrange, du Breton aux manières particulièrement rustres et à la religiosité faite de superstitions. Le Breton apparaît comme éminemment têtu, ivrogne, arriéré, superstitieux, dévot, attaché viscéralement à son terroir et à ses coutumes. Lui-même se considère souvent ainsi et ne manque pas d'en éprouver une certaine honte. Je me souviens personnellement de séjours dans la région parisienne, dans les années cinquante, chez des amis de mes parents où la plus grande des mortifications était de me rappeler mes origines bretonnes : gamin de moins de dix ans, je me sentais vraiment misérable, pataud, accablé que j'étais de tous ces défauts à côté de la légèreté parisienne, du modernisme des habitants de la capitale… Jean Rohou cite ainsi, parmi d'autres témoignages de "Parisiens", Jean Cau qui, dans l'Express, évoquera un voyage en Bretagne en 1959 : " le moyen âge (…) ; on est au bout du malheur et du monde" et son portrait de l'indigène rencontré est un condensé de tout ce qui se colporte : alcoolisme, idiotie, sournoiserie, saleté, odeur repoussante, hébétude…
Une exception toutefois, à la fin du XVIIe siècle et jusque dans la première moitié du XIXe : l'engouement pour les origines de l'homme et des sociétés, la première langue de l'humanité, la vogue d'Ossian, celle de Chateaubriand qui inscrit sa province d'origine dans le groupe des pays romantiques comme l'Irlande, le Pays de Galles, l'Écosse et se présente lui-même comme le Byron breton, les Celtes mystérieux en un mot la celtophilie ambiante font qu'on commence à regarder le Breton autrement, comme un témoignage de ces temps anciens idéalisés et rêvés. La "sauvagerie", le côté primitif du Breton devient vertu, non toutefois sans une certaine ambivalence comme en témoignent Les Chouans de Balzac qui font du Breton un être primitif, violent et cupide, assez comparable aux sauvages d'Amérique. Le Breton rural et particulièrement le Bas-breton est étudié scientifiquement à l'image du portrait que l'on fait du Breton sans doute le plus célèbre sous l'Empire, Corret de La Tour d'Auvergne : "Sur une terre montagneuse que l'océan menace et dévore chaque jour : au milieu d'Aborigènes se mêlant avec peine aux étrangers, et toujours Gaulois avec les Romains, les Francs et les Français, Corret développa bientôt une âme forte et indépendante". Et plus loin, à propos des Bretons en général : " Ils ont la base du pied large, des poings comme des massues et le crâne d'une épaisseur extraordinaire" (1801). On établit des rapports qu'on croit évidents entre les mœurs, la géographie, le climat, la race et la langue. Il est dur et tenace comme le sol granitique sur lequel il subsiste, poète parce que Celte, antique et vénérable par sa langue : à la fois bon sauvage et proche de la nature, d'une froideur minérale et capable de passions extrêmes. L'épisode de la chouannerie lui conférera en outre une image ambiguë. Chez les légitimistes, qui ne jouent plus un rôle politique actif après 1830, se développe l'image d'un Breton rustique et vertueux dont l'existence est réglée harmonieusement par les lois paternelles de la féodalité. La Chouannerie n'aura été que le soulèvement spontané des paysans bretons fidèles à leur Dieu et à leur Roi, sous la direction de leurs chefs "naturels". Les Républicains, pour leur part, ont certes du mal à justifier les exactions des brigades infernales et le massacre de milliers de paysans enrôlés sous l'étendard de la chouannerie, mais ils ne sont pas avares d'excuses. Victor Hugo dans Quatre Vingt Treize, dresse ainsi le tableau d'un Breton dépassé par l'histoire, vénérable parce que Celte mais aussi sauvage, superstitieux et fanatique, manipulé par ceux qui essayent de préserver, pour eux, les privilèges de l'Ancien Régime. Pour être plus "parlant" Hugo (comme Balzac, d'ailleurs- mais Voltaire situait aussi et dans la même optique, les aventures de son Huron à Saint-Malo, en "Basse Bretagne"), fait des Chouans des bretonnants alors que la plupart parlaient le gallo !
Cependant, la révolution industrielle progressant, le positivisme et le scientisme s'imposant dans les esprits, le côté que l'on veut archaïque de la Bretagne perd de son éclat lorsqu'il en avait conservé et la Bretagne, que continuent cependant à visiter peintres et écrivains - mais avec un regard artiste - retourne inexorablement à des jugements exclusivement négatifs.
Or, si l'on excepte les deux premiers albums, la lecture des aventures de Bécassine donne une tout autre image du personnage : ridicule dans ses apparences et dans ses origines, elle ne l'est quasiment plus jamais dans ses actions. Pourtant elle restera le symbole évoqué plus haut de la Bretagne retardataire et ridicule. Léone Calvez et Herri Caouissin, qui sont actifs dans la mouvance de l'abbé Perrot et de Bleun-Brug, donneront un "anti-Bécassine" publié en 1937 (première à Plouvorn en 1936), une pièce de théâtre : Bécassine vue par les Bretons, "une réponse à tous ceux qui ont tenté de ridiculiser les Bretonnes en les représentant sous les traits d'une marionnette frisant la bêtise, l'ignorance, et, affublée d'un accoutrement ridicule, tournant en dérision le costume breton féminin".
Le 18 juin 1939, trois militants bretons de Paris (dont le fils d'un député) pénètrent au Musée Grévin et décapitent la Bécassine qu'on venait d'y installer. En août de la même année, des parlementaires bretons protestent officiellement lors de la sortie du premier film consacré à Bécassine (avec Paulette Dubost) : "une insulte pour le peuple breton". Le metteur en scène, Pierre Caron, et ses interprètes avaient dû subir les foudres de certains habitants de Perros-Guirec qui les avaient chassés des plages à coups de pierres. On avait parlé d'enlever Paulette Dubosc et de la libérer, nue. La presse bretonne (de Breiz Atao à Ouest-Éclair) a boycotté le film… Mal reçu à Paris (21 décembre 1940), ce mauvais film tente une seconde carrière en province, sans grand succès. A Nantes, le directeur du Palace, menacé de dynamitage, le retire de l'affiche. Il faut dire que certaines scènes, absentes des albums, ridiculisaient la malheureuse Bécassine et ce qu'elle était censée représenter.
On a longtemps continué à prétendre que la petite héroïne de la Semaine de Suzette déshonorait la Bretagne.
Avec les rééditions des années 70, ces réactions disparaissent toutefois et Bécassine rejoint en toute sérénité le pays des héros de bande dessinée.
Éléments de bibliographie
Calvez Léone et Caouissin Herri, Bécassine vue par les Bretons, 1937.
Couderc, Marie-Anne, Bécassine inconnue, Paris, 2000.
Dantec, Ronan et Eveillard, James, Les Bretons dans la presse populaire illustrée, Ouest-France, Rennes, 2001.
Labé, Yves-Marie, "Bécassine débarque", in Le Monde, 28 août 2005.
Lehambre, Bernard, Bécassine, une légende du siècle, Gautier-Languereau/Hachette Jeunesse, 2005.
Le Meur, Yann, "Bécassine, le racisme ordinaire du bien-pensant", in : Hopala, numéro 21 (novembre 2005-février 2006).
Martin-Fugier, Anne, La Place des bonnes : la domesticité féminine à Paris en 1900, Grasset, 1979 (rééditions 1985, 1998, 2004).
Rohou, Jean, Fils de ploucs, Rennes, 2005.
Vitruve, Raymond, Bécassine, œuvre littéraire, Paris, 1991.


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