Un "pauvre diable" en pays allemands : l'écrivain, maître de langue et professeur royal Jean-Charles Laveaux (1749-1827)

François Labbe

Jean-Charles Laveaux est un auteur méconnu. Traducteur, grammairien, pédagogue, romancier, philosophe, librettiste, journaliste, lexicographe…, son œuvre est pourtant diverse et très riche. L'homme est également demeuré dans l'ombre au moins jusqu'à ce que Hugh Gough lui dédie sa thèse Jean-Charles Laveaux (1749-1827) : A Political Biography.
Or, Laveaux est un homme de lettres remarquable et sa situation pendant de longues années de professeur reconnu dans les pays allemands en fait un "passeur" essentiel dont la réputation a malheureusement pâti du fait qu'hormis pendant l'époque révolutionnaire où il choisit de s'engager politiquement et idéologiquement, il est un homme essentiellement seul, n'appartenant à aucune faction littéraire. Trop jeune, éloigné de Paris, vivant à l'étranger, il n'a pu fréquenter les milieux philosophiques ou littéraires français. Plus tard, cet homme venu d'ailleurs est considéré avec méfiance : il ne fait pas partie du sérail, d'une république des lettres malmenée par la Révolution. La césure de ses vingt ans passés en Suisse et en Allemagne, sa position de "franc-tireur" lexicographe isole le jacobin qu'il est resté au fond de lui-même. En Allemagne, il acquiert certes une certaine réputation mais son caractère particulier, son départ vers l'Alsace en 1791, un certain affairisme font qu'il n'intègre pas non plus le Parnasse des écrivains francophones réfugiés ou tentant leur chance outre-Rhin. Ce sont ces années que cet article retracera particulièrement.
Un préalable : la Haute-Marche
Ce Champenois, issu d'une famille assez modeste de Troyes, condamné à la seule voie qui s'offre aux petites gens douées d'un certain talent, l'Église, deviendra bénédictin et professeur de théologie. Il est probable que ce jeune homme qui enseigne à Paris n'ait pas su refréner sa sensibilité ou ses pulsions comme un satiriste allemand le lui reprochera à Berlin et que ses supérieurs l'aient alors exilé dans un monastère de la Haute-Marche, l'abbaye cistercienne de Bonlieu. C'est à ou près d'Aubusson qu'il fait la connaissance de Françoise Delaporte. Celle-ci est alors très probablement novice ou nonne du monastère de Blessac, où il aurait eu ses entrées en tant que "directeur d'âmes".
Blessac abritait un couvent de femmes de l'ordre de Fontevraud. La vie y était mondaine, on portait des bijoux, des bas de soie, "des juppes de différentes couleurs, des voiles, d'une certaine façon […]". La dot était élevée : 5000 livres vers 1725.
Il semblerait que le Pères attaché au monastère n'étaient pas non plus sans reproche.
Ce qui est certain, c'est que le jeune directeur a, avec cette personne, en 1774, une aventure qui se conclut par un scandale assuré : au début de l'automne, Françoise se rend compte qu'elle est enceinte. Les deux amants n'ont pas le choix, il faut fuir.
Le Poitou, la Haute-Marche, sont d'anciennes terres protestantes, la mémoire des exils et des exilés y est encore forte. Des familles qui ont abjuré au XVIIe siècle ont parfois conservé des contacts avec leurs parents qui ont fui vers la Suisse ou l'Allemagne.comme les descendants du manufacturier Pierre Mercier (1650-1729). Jean-Charles Thibault, sa compagne, sont certainement au courant de tout cela, peut-être ont-ils une adresse où se rendre, ou du moins ils ont entendu parler des parcours habituels : passage par la Suisse et poursuite éventuelle vers Francfort pour une destination finale, la Hesse, le Brandebourg, Bayreuth, la Hollande. Ils s'enfuient donc d'abord vers Genève.
Bâle
Si le Petit Conseil de la ville accepte de les aider financièrement, ils doivent quitter la cité et, d'étape en étape, de demande en refus, sans le moindre sou vaillant, en plein hiver, ils arrivent à Bâle où, au vu de ses diplômes on l'accepterait s'il acceptait d'abjurer le catholicisme et de faire profession de foi réformée. Qu'à cela ne tienne ! Mais pour cela, les deux malheureux doivent prendre la route de Francfort pour y abjurer. Ils le feront en fait près de cette ville, à Neu-Isenburg où ils se marieront.
De retour à Bâle, cet ancien bénédictin est une recrue convoitée par l'université : on l'accepte comme professeur de français. Dès le semestre d'été, il fait partie du corps enseignant sous le nom de La Veaux, car, pour sa protection, les édiles de la ville ont accepté qu'il change de patronyme. Il enseigne donc la langue française de juin 1775 au printemps 1780. En même temps, être civis academicus fait qu'il ne dépend que de la juridiction universitaire, le gage d'une certaine liberté.
Sa vie bâloise (presque six années) a laissé peu de traces. On sait seulement que sa première fille naîtra à Bâle : Marguerite Judith, est baptisée le 21 mai 1775 "fille de Jean Baptiste Charles De la Vaux, prosélyte français et de Françoise Delaporte, son épouse". Les deux premières années suivant son installation à Bâle, il a sollicité du notaire de l'Université plusieurs prêts pour se confectionner des habits, ce qui dénote pour lui et les siens une situation assez médiocre. Ses dettes restent modestes : un peu plus de 24 livres ! Il améliore sa situation en devenant le nègre - le "teinturier" comme on disait alors - du principal éditeur-marchand d'art de la cité rhénane et qui est aussi un collègue de l'université.
Celui-ci, Christian de Mechel, a besoin d'un rédacteur en langue française pour tous les travaux d'édition dans lesquels il s'est lancé. Quand Laveaux arrive à Bâle, il a entrepris de publier un ouvrage de numismatique important consacré à L'Œuvre du chevalier Hedlinger un ouvrage monumental dont il est chargé de rédiger les textes français. Il le fait avec une compétence que les amateurs lui reconnaissent.
Parallèlement à ce lourd travail, Mechel se consacre à un autre ouvrage prestigieux et tout aussi monumental publié également en 1778, que son ami, l'architecte Nicolas de Pigage, dirige et signe : La Galerie électorale de Düsseldorf. Cette galerie, universellement célèbre avait été fondée en 1710 par Johann Wilhelm (1690-1716), le prince électeur palatin et admirateur de Versailles puis complétée, agrandie par ses successeurs, Karl Philipp (1716-1742) et Karl Theodor (1742-1799). On y trouvait des œuvres de peintres hollandais et italiens… L'idée était de représenter toutes les œuvres dans leur cadre : les salles et les murs, le livre devenant une sorte de visite page à page un peu comme aujourd'hui l'informatique permet de visiter le Louvre, un "panopticum" sur papier !
Cette œuvre aura un immense succès malgré son prix élevé (6 louis d'or) et le reproche qu'on lui adresse parfois d'avoir trop réduit certaines œuvres.
Les auteurs, conscients de cette faiblesse de leur ouvrage expliquent dans la préface que les textes sont là pour compenser ce qui peut être considéré comme un manque. Ce sont justement ces textes que Laveaux est chargé de rédiger ou plus exactement, de son propre aveu, il est l'auteur de la préface historique, de la description de presque tous les tableaux des Salles 2, 3, et 5.
Thomas W. Gaehtgens et Louis Marchesano, qui ne connaissaient pas l'article de la Gazette littéraire de Berlin dans laquelle Laveaux se présente aux Berlinois en 1780 et donne la liste de ses écrits, parlent de l'excellence des descriptions d'œuvres et pensent que leur auteur a visité la fameuse galerie. En fait, il est plus probable que Laveaux a expérimenté la technique qui deviendra la sienne comme déjà pour le chevalier Hedlinger : partir d'un texte et l'enrichir stylistiquement et sur le plan des idées. Il se livrera toujours à ce genre d'exercice qui rappelle l'"amplification" habituelle aux élèves. Il dispose des croquis faits par Mechel et des estampes représentant les œuvres ; Mechel et Pigage lui ont indiqué les grandes lignes de ce qu'ils souhaitent et il possède certainement (des passages correspondent avec son texte) le livre récemment paru (1776) de Jean-Victor Frédou de la Bretonnière, un des professeurs de la Galerie : Observations raisonnées sur l'art de la peinture appliquée, sur les tableaux de la Gallerie Électorale de Dusseldorff. Son imagination - nous verrons qu'il en a beaucoup - sa culture et sa virtuosité d'écrivain feront le reste.
Ce travail, assez remarquable pour susciter encore actuellement l'admiration d'historiens de l'art, explique peut-être l'intérêt que le pédagogue Laveaux portera toujours aux beaux-arts et à la valeur pédagogique de l'iconographie.
Mais ce n'est pas tout. S'il n'a pas été directement associé à un troisième travail : l'édition de la Danse macabre de Holbein, il a forcément été au courant de ce projet pour lequel l'atelier Mechel se mobilise afin de rendre un hommage à l'artiste bâlois, tout en saisissant une opportunité commerciale : profiter de la discussion engagée autour des illustrations de la danse macabre, de l'intérêt suscité pour l'œuvre de Holbein, pour faire reparaître L'éloge de la Folie d'Érasme. Il aurait alors sollicité son confrère, le tout jeune éditeur J.-J. Thurneysen, ou lui aurait cédé le marché pour une raison ou pour une autre. L'idée était séduisante : faire simultanément sortir une version latine, une version française et une version allemande illustrées des dessins du maître bâlois.
Laveaux sera le maître d'œuvre pour la version française, l'allemande étant réalisée par Wilhelm Gottlieb Becker, un ancien du Philanthropinum de Basedow, qui, après avoir voyagé en France et en Italie, s'est installé à Bâle en 1778.
Thurneysen, cousin du parrain de la fille de Laveaux Marguerite Judith, recourt donc aux bons soins de Laveaux et prévoit avec lui, semble-t-il, une longue et fructueuse coopération. Becker signale en effet dans une lettre à Wieland que "M. Thurneisen a encore mis en œuvre une traduction de votre Musarion : il n'y a que les gravures qui ne sont pas encore prêtes. Si vous deviez être à peu près satisfait de cette traduction, qui est d'un M. la Veau [sic], il veut continuer avec plusieurs de vos œuvres".
"Un M. la Veau" ! Étonnamment, les deux traducteurs ne semblent ni se connaître ni être au courant du travail de l'autre.
Si Becker, dans son introduction, accorde une valeur philosophico-politique au livre d'Érasme, Laveaux en reste pour sa part à la présentation d'un texte littéraire, d'un ouvrage précieux. La page de titre de l'Éloge de la Folie précise "traduit du latin par M. de la Veaux" et l'Avertissement (certainement dû au traducteur) placé en tête du livre insiste sur la nécessité de cette retraduction.
Cette édition agrémentée des dessins d'Holbein "nouvellement gravés" est une réussite bibliographique et philologique, qui reste toujours agréable à lire et qui est encore republiée même si les dessins du maître sont un peu "modernisés", adaptés au goût du jour.
Son succès commercial n'a toutefois pas été grand et on sait qu'en 1835, le successeur de Johann Jakob Thurneysen, Emanuel Thurneysen, possédait encore quantité d'exemplaires de l'édition de 1780 qu'il cède à 50% de leur prix.
Dans son Magazin der neuern französischen Literatur, Becker, qui, depuis sa lettre à Wieland, a peut-être fait la connaissance de Laveaux, consacre quelques lignes à la traduction de ce dernier :
Cette nouvelle traduction est indiscutablement plus fidèle et plus lisible que celle de M. de Gueudeville. Ce n'est de toute façon pas à moi de la juger, en ayant moi-même fourni une traduction allemande avec laquelle les connaisseurs des deux langues peuvent ici ou là ne pas être d'accord.
En France, si quelques feuilles la signalent, seul le Journal encyclopédique y consacre un court article en novembre 1782 notant que "l'antique traduction de Halluin ne supporte plus la lecture ; celle de Gueudeville manque très-souvent d'exactitude". En revanche, celle de M. de la Veaux a paru "exacte dans les endroits que nous avons comparés à l'original, et partout bien écrite".
En 1794, l'Esprit des journaux la dit toujours en vente chez le libraire Bleuet, une "superbe édition". Elle retrouvera de l'intérêt au XIXe siècle et sera rééditée au XXe. Cependant, les critiques modernes, qui se sont sérieusement penchés sur cette traduction, sont assez sévères.
Sa traduction en prose du Musarion signée du nom : "M. de Laveaux" intéresse peu la critique allemande. J.-C. Weisse écrira dans sa Nouvelle bibliothèque des Beaux-Arts : "Cet excellent poème de notre Wieland, que nous tenons pour le plus patriotique dans son genre, ne peut que faire honneur aux Allemands, quoique sa traduction en prose perde beaucoup du charme de la versification originale."
En France, Le Journal de Paris (19 avril 1782) fait mention - sans plus - en première page de l'Éloge et de Musarion.
L'année suivante, le Journal de littérature et des sciences de l'abbé Grosier en fournit une critique très nuancée. Wieland est certes présenté comme un auteur important et nécessaire à qui veut connaître la littérature allemande, ce qui justifie cette traduction jugée favorablement, surtout sur le plan des idées, mais on craint que "quelques taches légères qui tiennent au caractère national" (des exemples sont donnés) ne gâchent le plaisir de certains lecteurs français, car "quand il s'agit d'être plaisants ou légers, leur ton [ celui des Allemands !] peut être bon, mais ce n'est pas le nôtre" ! Enfin, il regrette le style précieux souvent employé et conclut par cet hommage général aux traducteurs : "Je ne vous dis rien de la traduction. Ceux qui entendent la langue dans laquelle un auteur a écrit ne sont jamais contents d'un traducteur, quoiqu'il fasse ; et ceux qui l'ignorent doivent toujours de la reconnaissance à celui qui leur a fait connaître un bon ouvrage étranger."
Lorsque la Collection de portraits d'hommes illustres vivans (Paris, 1789) parle de Wieland, évoquant Musarion, en note, elle signale la traduction de Laveaux, sans citer le nom du traducteur : "Cette dernière laisse encore beaucoup à désirer. Cependant, c'est la moins mauvaise qui ait été faite des ouvrages de M. Wieland".
Pour un lecteur moderne, le texte de Laveaux, plus "nerveux" que celui de son modèle ne lui est en rien inférieur et, assez rare pour qu'on le note, la traduction est exacte.
Même après son départ de Bâle, il restera en contact avec J.-J. Thurneysen puisqu'en 1785 (voire 1783 ou 1784) paraît chez ce dernier sa traduction complète d'un roman de Johann Martin Miller : Sigevart dont la première édition originale (Siegwart, eine Kloster Geschichte (1776 - une anecdote monacale) a eu, quelques années auparavant, dans les pays allemands un retentissement comparable au Werther de Goethe et un critique réputé du début du siècle, Johann Wilhelm Appel, le qualifiera de "roman de la sensibilité par excellence".
S'il y avait en effet un roman qu'il devait traduire, lui le proscrit, c'était bien celui-là : un succès comparable à celui de Werther - donc la promesse d'un travail lucratif - et surtout une thématique qui aurait dû lui tenir à cœur : une histoire mêlant l'univers des monastères aux amours contrariées d'une âme sensible.
Cette "anecdote monacale" qui s'adresse aux "âmes nobles", Sigevart, dédié aux âmes sensibles, paraît donc d'abord sous l'anonyme en 1783 ou 1784. La première année, on se contente d'un tome (l'original en compte trois), la seconde année paraît le second (en raison du bon accueil du premier, proclame la préface) mais dans cette même préface, on prévient que la suite du roman a été raccourcie pour tenir compte des attentes du public. Dès 1785, l'anonyme disparaît de ce "Roman traduit de l'allemand" et le titre est suivi de la mention "par M. de la Vaux". Il est réimprimé à Genève, chez Barde, (1785, 2 Vol., in-12). Étrangement, Laveaux ne revendiquera jamais officiellement cette traduction. La thématique, une description étonnamment empathique de la vie monacale malgré quelques critiques inévitables (tenant d'ailleurs plus à des individualités qu'au système) ne rendaient peut-être pas cette paternité aisée.
La préface du premier tome est intéressante en cela que le traducteur se considère comme un médiateur et souhaite donner au public un exemple de cette littérature allemande en pleins progrès et en même temps offrir à ses compatriotes le tableau d'une civilisation différente et intéressante. Cette activité de médiateur sera désormais régulièrement revendiquée par Laveaux.
On peut être étonné au premier abord qu'il n'ait pas profité de cet ouvrage pour faire transparaître un compréhensible ressentiment contre les ordres réguliers et l'Église. En effet, la traduction adaptation est respectueuse de la volonté bien-pensante de l'auteur original et il se contente, comme Miller, de plaindre particulièrement la condition des femmes condamnées au couvent par leurs familles par exemple. Les moines, à de rares exceptions, sont des personnages honorables et la vie monacale paraît avoir bien des charmes, le tragique résidant dans le conflit entre l'aspiration naturelle à l'amour et à la famille, et la fascination du renoncement, le désir intellectuel de partager la vie dans un cloître, source de plaisirs spirituels et de sagesse.
La religion en soi, la croyance en Dieu n'est jamais mise en question, seulement, et de manière très prudente, certains usages de l'Église catholique.
Le Journal historique et littéraire consacre une courte notice assez négative à ce qu'il qualifie de "longue et verbiageuse narration", mais le Journal général de France est un peu plus chaleureux, soulignant qu'il "y est question de voyages ; et l'on s'attache à donner particulièrement un tableau fidèle des mœurs des habitans de la campagne. On y trouve d'ailleurs une très-bonne morale, relevée par des situations touchantes et des morceaux pathétiques qui doivent plaire aux ames sensibles.
Sigevart n'aura pas un grand succès, bien que sa diffusion ait été certaine et que la plupart des bibliothèques importantes et des catalogues le mentionnent. Pourtant, là aussi, cette traduction adaptation, qui vise un public curieux de découvrir l'Allemagne est moins diffuse et plus intéressante que l'original.
*
Au bout de cinq années, Laveaux émerge à peine de la misère dans laquelle il était englué lorsqu'il doit quitter la ville apparemment pour une affaire privée : certains évoquent une conduite répréhensible avec une personne du beau sexe, d'autres des détournements d'argent à l'encontre de son patron. En fait, cette histoire de vol, qui ressortira sous la Révolution lorsque les amis du maire de Strasbourg, Dietrich, essayeront de prendre en faute le jacobin qu'il est devenu, s'explique parfaitement. Possédant un caractère très tranché, certain de sa valeur, il n'accepte pas qu'on le traite en inférieur. À partir du moment où il a une certaine notoriété, il refuse les aumônes de Mechel et a probablement pris ce qu'il considérait devoir lui revenir. En outre, il le sait : en sa qualité d'étranger, il a peu de chance d'améliorer significativement sa situation à Bâle.
Au cours de son séjour, il s'est fait un nom. Moins comme professeur, certes, que comme écrivain. Ses traductions, ses compilations ont attiré sur lui l'attention de citoyens de la ville appartenant à la République des lettres. Il s'est ménagé des relations : les Bernoulli, les Mérian, et obtient des recommandations pour aller tenter sa chance en Prusse, à Berlin, ville dans laquelle règne un souverain philosophe qui a autour de lui de nombreux hommes de lettres et savants suisses.
Berlin
Les Berlinois, surtout les descendants des Réfugiés, sont assez peu amènes avec ce converti, ce miséreux qui pense se faire une situation dans la ville et qui débarque le 13 mai 1780. Quand il s'installe dans la place, les relations des principaux membres du Refuge avec le roi sont assez mauvaises et, depuis Leguay de Prémontval au moins, le bruit court que ces Huguenots, pour la plupart, maîtrisent assez mal la langue de leurs ancêtres. Voltaire se gausse de leur jargon et toute l'Europe s'amuse de ces pasteurs imbus d'eux-mêmes et incapables de s'exprimer correctement dans un français qui ne soit pas dépassé, antique ou carrément fautif. Un "professeur" venu de l'université de Bâle, soutenu par des académiciens comme Mérian ou Weguelin, de qui plus est un auteur qui a acquis quelque réputation ne manque pas de les faire frémir. En outre Laveaux arrive avec l'intention d'ouvrir une école et il touche ainsi au domaine réservé des pasteurs, réservé parce qu'il est gage de revenus et surtout de puissance. Les pasteurs Erman et Reclam dirigent en particulier le Collège français qui accueille surtout la bourgeoisie huguenote. Laveaux fait paraître dans la presse son prospectus : il y fait assaut de modernité en matière de pédagogie.
À Bâle, il a été au contact de pédagogues de renoms et il a participé à des ouvrages alors particulièrement novateurs et au moment de son départ, il était en relation avec un important éditeur de Nuremberg pour éditer un manuel de français illustré dont le seul témoignage est fourni par le Journal encyclopédique ou universel d'octobre 1780 :
On vient de nous envoyer l'avis suivant au sujet d'un ouvrage intitulé Nouveau manuel élémentaire, ou Suite d'estampes pour l'instruction de la jeunesse. Il paraît depuis quelques années un grand nombre de livres d'éducation destinés à faciliter aux maîtres les moyens d'enseigner, et aux élèves ceux d'apprendre ; mais ces livres, composés par divers auteurs, différens [sic] presque tous par le plan, le style et les matières, qui se trouvent souvent répétés dans les uns et dans les autres ; ce qui jette quelquefois de l'embarras et de la confusion dans les leçons du maître, et de l'obscurité dans l'esprit des élèves. Rien n'a paru plus propre à remédier à cet inconvénient qu'une collection systématique de meilleures leçons élémentaires, accompagnées d'estampes dont les sujets variés exciteraient la curiosité des jeunes gens, et cacheraient en même temps, sous l'attrait séduisant du plaisir la sécheresse des principes qu'on veut leur inculquer. M. Basedow a donné au public un ouvrage de cette nature, qui réunit assurément plusieurs avantages ; mais comme il ne convient pas à un grand nombre de personnes, soit à cause de sa cherté, soit à cause de la méthode toute particulière que l'auteur y a suivie, soit enfin parce qu'on (n') y trouve pas plusieurs connaissances utiles et même nécessaires à la jeunesse, on s'est efforcé de rassembler dans le nouvel ouvrage élémentaire qu'on offre aujourd'hui au public tout ce qui peut servir à former le cœur et l'esprit de la jeunesse ; et l'on a tâché, soit par la modicité du prix, soit par le choix des matières de le rendre d'un usage général. M. Jean Stoy, pasteur de Hensenfeld [sic], dans le territoire de Nuremberg, est l'auteur de cet ouvrage. Il s'occupe depuis plusieurs années à donner à son plan un degré de perfection qui puisse lui mériter l'attention du public. Voici une idée générale de ce plan. L'ouvrage entier consiste en 52 planches, qui offrent une suite combinée d'estampes en taille-douce, où l'histoire sainte et profane, les principaux sujets du manuel élémentaire de M. Basedow, l'histoire naturelle, les principales opérations des arts et métiers, plusieurs fables et contes moraux, la mythologie, les usages et cérémonies des principaux peuples de la terre, des emblèmes et plusieurs autres choses relatives à l'usage ordinaire de la vie se peindront successivement aux yeux et à l'imagination des jeunes gens, Chaque planche contient neuf divisions. Celle du milieu, No1, qui est la principale, d'où dérivent ordinairement toutes les autres représentent toujours un sujet de l'histoire sainte ; le No 2 représente un sujet allégorique, ou quelque autre sujet instructif ; le No 3 un sujet historique ; […] L'ouvrage entier se distribuera en 9 livraisons dont chacune sera accompagnée de quelques feuilles d'impression destinées à expliquer les sujets. Un avantage essentiel et particulier de cet ouvrage, c'est que tous les sujets d'une planche sont naturellement liés entre eux, ou avec le sujet principal tiré de l'histoire sainte. Cette liaison est d'un grand secours pour la mémoire, qu'elle conduit naturellement, et sans effort, d'un sujet à l'autre ; l'esprit en acquérant ainsi des connaissances, s'accoutume insensiblement à l'ordre dans lequel elles lui sont présentées. Les gravures sont faites par des artistes déjà connus avantageusement ; elles sont aussi bonnes qu'on peut raisonnablement l'exiger pour le prix modique auquel on les donne. Si elles étaient plus précieuses, elles coûteraient plus cher ; et l'auteur aurait manqué son but, qui est d'en faciliter l'acquisition autant qu'il est possible. Nous avons lieu d'espérer que la traduction française du texte allemand satisfera le public : outre l'utilité générale de l'ouvrage, elle offre de plus aux Allemands un livre élémentaire propre à exercer les jeunes gens dans la langue française. M. de la Veaux, demeurant à Bâle, auteur de quelques ouvrages de littérature et qui vient de donner au public plusieurs bonnes traductions, s'est aussi chargé de celle-ci. Les sçavans d'Allemagne, et surtout M. Seyler d'Erlang, dont le public a si bien reçu les ouvrages élémentaires, ont fait l'éloge de celui que nous annonçons aujourd'hui. […]
Ce Journal, qui a reçu le premier numéro, précise : "[…] le tout nous paraît très digne de l'accueil le plus favorable." Pourtant, il n'y aura pas de suite. Il est possible que Laveaux ait dû renoncer, car Stoy était en pleine publication (jusqu'en 1784) de son œuvre originale !
Plusieurs remarques à propos de cette annonce probablement due à Laveaux lui-même : il semble d'abord qu'en 1780, il n'envisage pas encore de quitter la ville de Bâle puisqu'il se lance dans un projet de longue haleine, ce qui accrédite le soupçon d'un départ précipité sans doute dû à des difficultés d'ordre privé. Ensuite, on découvre trois éléments qui seront désormais une constante chez lui : le souci d'une approche ludique et systématique des difficultés de l'apprentissage, s'appuyer sur l'imagination active des enfants, tout cela pour favoriser la mémorisation, enfin, l'idée de mettre au point une sorte de périodique bon marché permettant d'échelonner les progressions et de fidéliser une clientèle, car c'est là le troisième impératif : l'affaire doit être rentable, Laveaux veut vivre de sa plume. Pour l'être, la publication doit allier sérieux et un bon rapport qualité-prix ! Remarquons bien que Laveaux, qui cite ses sources n'innove en rien et s'inspire entièrement de tout ce qui est au centre des préoccupations des pédagogues allemands, surtout de Johann Bernard Basedow (1724-1790), le fondateur du Philanthropinum de Dessau (1774) où l'enseignement du français joue un rôle majeur.
La règle fondamentale est un apprentissage en situation, imitatif, par le seul emploi, rejetant le rabâchage tant du vocabulaire que des règles grammaticales au niveau élémentaire. Les élèves ne devaient utiliser que le français en cours et hors cours à certains jours de la semaine suivant en cela la "méthode directe", monolingue alors fort en cour. Basedow pensait ainsi s'approcher autant que possible de la méthode naturelle d'apprentissage, telle que l'acquisition de la langue maternelle, espérant ainsi deux effets : un apprentissage plus autonome et le bannissement de l'ennui, deux effets devant eux-mêmes renforcer les acquisitions.
Un de ses amis et collaborateur, Ernst Christian Trapp (1745-1818), insistait pour sa part sur les notions de jeu et de plaisir pour faciliter les apprentissages. Toutes ces idées se retrouveront dans les ouvrages que Laveaux élaborera par la suite. Notons que le titre même de ce Nouveau manuel élémentaire rappelle l'Elementarwerk de Basedow (Manuel élémentaire d'éducation), Dessau et Berlin, 1774.
Sur un autre plan, à propos de ce prospectus, ajoutons encore que le nom, à particule, "de la Veaux/Vaux" est définitivement adopté.
On observe donc avec méfiance cet ancien moine prendre place sur le pavé berlinois et proclamer d'emblée ses ambitions. Son arrivée est un peu comme un coup de pied dans la fourmilière des pseudos pédagogues impécunieux et autres "Freules", incapables qui survivent en donnant des leçons de français, mais aussi un défi lancé au Collège français en particulier car il va développer le projet qu'il a certainement eu en tête dès son départ : ouvrir une pension et une école française de qualité comme l'atteste, entre autres, l'abbé Denina.
La Gazette littéraire de Berlin, annonce ce nouvel établissement et publie, en octobre 1780, son prospectus de trois pages.
L'éducation consiste moins à donner à l'homme toutes les connaissances qui lui sont nécessaires qu'à le mettre sur la route qui doit le conduire à ces connaissances ; elle consiste moins à lui donner des talents qu'à l'aider à développer ceux qu'il a reçus du ciel. Pourquoi tant de jeunes gens sont-ils si souvent obligés de recommencer leur éducation en sortant des collèges ? C'est que les maîtres qui les ont enseignés ayant tâché de leur donner un grand nombre de connaissances, sans songer à l'ordre dans lequel ils devaient les leur présenter, n'ont accumulé dans leurs esprits qu'une foule d'idées confuses. Étudier les connaissances qu'un enfant a déjà acquises, ne lui jamais en présenter de nouvelles qu'elles ne se lient naturellement aux premières, le faire passer du connu à l'inconnu, le conduire d'observations en observations, le faire insensiblement remonter des connaissances particulières jusqu'aux principes généraux, voilà la route que la nature nous indique.
Telle est aussi celle que le Sr. de la Veaux a suivi jusqu'ici dans l'éducation de la jeunesse. Les langues latine et française, les principes de littérature et de style, les éléments de géométrie, l'histoire, la géographie, la mythologie, l'histoire naturelle, l'histoire des Arts du dessin chez les Anciens et les Modernes sont les principales sciences qu'il enseigne aux élèves qu'on lui fait l'honneur de lui confier. Voici un abrégé de sa méthode dans quelques-unes de ces Sciences :
Langue française, Belles-Lettres
On commence par faire au jeune élève une bonne provision de mots. Les parties du corps humain, les aliments les plus communs, les vêtements, les meubles, les pièces qui composent un grand édifice, les termes les plus usités des arts et métiers, les choses les plus communes des trois règnes de la nature se gravent successivement dans sa mémoire. À ces exercices se joint la traduction de vive voix. On choisit pour le commencement des conversations, des entretiens, des dialogues etc. dont l'original est français ; on les fait traduire au jeune homme du français en allemand, et on répète cet exercice jusqu'à ce que son oreille soit accoutumée aux expressions, aux tours et à la prononciation de la langue française. Ensuite on passe à la traduction des mêmes ouvrages de l'allemand en français, et enfin à la traduction par écrit. Ces deux derniers exercices ne sont qu'un jeu pour un enfant lorsque le premier a été bien fait.
Lorsque le jeune homme est parvenu à parler passablement la langue française, c'est alors qu'on lui fait faire des observations sur la manière dont il s'exprime, et qu'on lui fait découvrir les règles de la Grammaire dans les phrases que l'usage lui a apprises. Cette Grammaire, qui est très courte, le conduit insensiblement à l'étude des Principes du Style, c'est-à-dire, à la lecture réfléchie de nos meilleurs écrivains, à l'analyse raisonnée de leurs phrases, de leurs périodes, de leurs ouvrages ; à l'observation des tours qu'ils ont préférés, à la découverte des raisons qu'ils ont eues de les préférer. On finit par l'étude des Principes de Littérature dans chaque genre.
Géographie, Histoire
La Géographie et l'Histoire vont ensemble dès qu'on est parvenu à donner à l'élève une idée claire des principes généraux de la première. Le Sr. De la Veaux a inventé une nouvelle méthode pour enseigner la géographie qu'il a pratiquée jusqu'à présent avec le plus grand succès. Il fait des cartes de carton sur lesquelles il ne marque d'abord que les degrés ; chaque pays, chaque État si c'est une carte générale ; chaque province, chaque canton si c'est une carte particulière, sont découpés de manière qu'on peut les ôter et les remettre à volonté. L'élève compose et décompose ainsi lui-même les cartes, il voit et touche la figure que forme chaque pays ; en le remettant en place, il observe naturellement les différents pays qui le bornent ; et prend une idée bien plus claire de sa situation, de ses limites et de son étendue que s'il étudiait la Géographie dans les cartes ordinaires. On lui fait marquer ensuite sur ces cartes, les sources, puis le cours entier des rivières, et placer les différentes villes relativement à ce cours.
Histoire naturelle
On se sert pour l'Histoire naturelle d'un abrégé de l'Histoire naturelle de M. de Buffon et du Dictionnaire de M. Valmont de Bomare.
Histoire des Arts du dessin
Les leçons dans cette partie consistent dans un abrégé très court de l'Histoire de l'Art chez les Anciens par Winkelmann ; on donne aux élèves une notice courte des principaux peintres, sculpteurs, graveurs de l'Antiquité ; et une idée des principaux chefs-d'œuvre qu'ils nous ont laissés. Ensuite vient une notice un peu plus détaillée des principaux peintres, sculpteurs et graveurs modernes depuis Raphael jusqu'à nos jours ; et une connaissance générale des différents genres de peinture.
Le Sr. De la Veaux prend des élèves en pension et en demi-pension depuis l'âge de cinq ans. Outre les sciences ci-dessus spécifiées, il a soin de prendre de bons maîtres pour enseigner, la danse, la musique, le dessin, les armes et tous les autres arts d'agrément que les parents veulent faire enseigner aux jeunes gens.
À la fin de chaque quartier, on fait faire aux écoliers une composition relative aux leçons qu'ils ont reçues, et cette composition est envoyée sans aucune correction aux parents, afin qu'ils puissent juger par eux-mêmes des progrès de leurs enfants.
Les externes qui veulent assister aux leçons de Langue Française, de Géographie et d'Histoire etc. y sont admis pour un prix modique.
Les personnes qui voudront juger plus particulièrement des connaissances du Sr. De la Veaux peuvent le faire dans les ouvrages suivants qu'il a donnés au public : […]
Sa pédagogie sans être originale ni innovante est "moderne" en ce sens qu'il pense aller du simple au complexe, qu'il choisit une progression naturelle faisant se suivre la découverte, l'observation, l'assimilation et l'approfondissement. Il donne également sa place au principe de plaisir, sans lequel il n'est pas d'apprentissage véritable. Un matériel pédagogique permettant à l'enfant une certaine autonomie dans ses apprentissages est pris en compte. Enfin, le cursus qu'il propose est complet et ne néglige aucune facette du développement. Il restera fidèle à ces principes et on les retrouvera aussi bien dans le Cours méthodique qu'il proposera à Frédéric II que dans ses Leçons méthodiques de langue française pour les Allemands qu'il publiera dans le cadre de l'Université Caroline de Stuttgart en 1787.
L'examen de chaque enfant, de ce qu'il sait est essentiel dans sa méthode (les prérequis des pédagogues actuels), tout comme les évaluations et le lien avec les parents.
Sa déclaration liminaire n'aurait pas été désavouée par Montaigne, et elle est le partage de tous ceux qui s'intéressent (alors - et aujourd'hui !) à la pédagogie.
La grande nouveauté est la place qu'il souhaite accorder aux beaux-arts. Dans ses Nuits Champêtres, il verra en eux le vrai ciment des sociétés, le moyen de les rendre harmonieuses, de leur enlever leur rudesse, de favoriser les rapports entre les individus.
Ce type de prospectus, détaillé, est plutôt rare à Berlin ; en général les annonces des maîtres de langue - quand elles existent - sont laconiques et n'entrent pas dans le détail de la pédagogie : à l'évidence, il ne s'adresse pas à la toute petite bourgeoisie ; il affirmera avoir "été chargé de l'éducation des enfans des premières maisons de la ville".
On le craint donc et certains, au lieu de lui prêter l'assistance promise et attendue (le faire connaître et l'aider en définitive à obtenir un poste "sûr" dans un collège de la ville voire à l'Académie des Nobles), ont cherché à le dissuader de poursuivre dans cette voie. En 1784, c'est ce qu'il reprochera encore à l'académicien Weguelin.
Pourtant, avant que l'école n'existe, l'un des plus influents pasteurs, Jean-Pierre Erman, peut-être pour se concilier le nouvel arrivant, l'aide, comme en témoigne l' (ironique) Lettre de J.C. de la Veaux à Messieurs les Pasteurs, de la fin de l'été 1784. Il lui procure un petit emploi auprès de la princesse de Prusse, lui fournit des travaux de traduction comme l'Histoire des Suisses…
Erman tente aussi d'attirer sur lui - mais en vain - l'attention du tout-puissant secrétaire de l'Académie, le pasteur Formey :
Monsieur et tres honoré Père, Berlin, 5 juin 1780
Monsieur Lavaux qui outre la recommandation de sa physionomie et de tous ses dehors est venu ici fortement recommandé de tous ceux qui l'ont connu à Basle et à Francfort sur le Mein desire ardemment de faire votre connaissance et de vous intéresser en sa faveur. La petite place qu'il a obtenue ches Madame la Princesse Amelie ne fait pour lui qu'un commencement d'etablissement. Il a besoin d'amis qui s'intéressent pour lui et Dieu vous a donné pour etre utile le vouloir et le parfaire. […]
La bourgeoisie de la ville l'accueille également. Une famille particulièrement aisée amie des Mérian et Bernoulli, liée à Claude-Étienne Darget, les César, lui loue un appartement. Charles-Philippe César (1726-1795) est un catholique qui a dirigé entre autres la banque royale de Berlin après avoir été secrétaire du prince Henri de Prusse (en 1759). Il est aussi un amateur d'art avisé et tient un commerce de tableaux et gravures qui a une certaine réputation. Son projet d'école passionne et les enfants de plusieurs familles huppées lui sont confiés.
Cependant, Laveaux n'est ni un pédagogue patient ni un maître laxiste ni un homme décidé à quémander son pain. La probable condescendance des bonnes âmes décidées à lui apporter leur soutien n'est pas de son goût. L'ancien professeur bâlois n'est pas prêt à tout accepter avec l'humilité d'un exilé. Très rapidement, il se brouille avec ces pasteurs ou riches bourgeois qui par ailleurs cherchent à l'exploiter. Erman ne lui paye pas le début de sa traduction de l'Histoire des Suisses par exemple et César se permet d'annoncer sous son nom la traduction de l'Histoire des Allemands de Schmidt qu'il a entreprise. En revanche, Jean III Bernoulli lui est plus fidèle. Il lui a confié la traduction de ses Voyages de Brandebourg, Poméranie, Prusse, Courlande, Russie et Pologne (tome 1) dont l'original est de 1779 et dont la parution commence fin 1781. La préface que Laveaux signe (1er janvier 1782) nous donne l'image d'un auteur qui est plus qu'un traducteur : celle d'un collaborateur. Jean Bernoulli lui ferait en effet confiance pour qu'il "francise" son ouvrage et l'améliore : "[…] une traduction […] considérablement changée, corrigée et perfectionnée". Laveaux affirme aussi traduire ce livre pour permettre aux Français de connaître les "pays du Nord", qui semblent l'avoir impressionné. Il continue à se concevoir comme un médiateur entre les pays allemands et la France.
En même temps, pour garantir son indépendance, il diversifie sa clientèle. Il est en contact avec la bourgeoisie juive de la ville, donne des leçons aux jeunes filles et commence la traduction du livre de Marcus Eliezer Bloch (1785-1797), Ichthyologie ou histoire naturelle, générale et particulière des poissons, dont il fait paraître l'annonce sur deux pleines pages dans la Gazette littéraire de Berlin du 30 avril 1781, traduction qui l'occupera plusieurs années.
L'école, elle, aura une existence éphémère. Très vite, il prend à partie le fils de la famille qui le loge et qui se révèle être un cancre insupportable. Les parents retirent leurs enfants, l'école cesse d'exister au bout de quelques mois, fin 1782. En bref, il rompt avec ces bourgeois qui ont tenté de l'accaparer à leur profit et va jusqu'à publier deux pamphlets, Vituline (1781) qui attaque avec esprit et virulence dans ses mœurs la maîtresse de maison et la réputation de collectionneur du mari, puis Rogna Cassa (1781-1782) un conte philosophique qui reprend et accentue ses accusations de Vituline. Ces deux publications, qui seront traduites et largement diffusées, provoquent un scandale parmi les principaux membres de la Colonie. Dès Vituline, on veut demander raison au nouveau venu et on charge un satiriste allemand August Friedrich Cranz (1737-1801), de répliquer. Il s'ensuit une bataille littéraire intéressante car elle nous renseigne sinon sur la biographie de Laveaux, au moins sur les rumeurs qui courent sur lui et qui l'accompagneront tout au long de sa vie.
Il fait alors flèche de tout bois. Un troisième pamphlet va attaquer l'élite intellectuelle de la Colonie et de l'Académie, toutes ces réputations indues, tous ces faiseurs de promesses qu'ils ne tiennent pas, ces pasteurs et académiciens, qui se prévalent d'un savoir qu'on ne leur reconnaîtrait pas en France. Ils profitent de leur situation en terre allemande pour faire croire qu'ils sont aussi habiles que les écrivains Français du Royaume à manier la langue française et les idées. Il a l'idée d'étaler aux yeux de l'opinion les inconséquences et la nullité de ces gens.
Sa témérité, car ce fuyard s'attaque tout de même à forte partie, s'explique aisément.
D'abord, le roi, qui est au courant de tout ce qui se dit et s'écrit à Berlin, a lu ses pamphlets. Lui qui méprise ces bourgeois infatués, ces pasteurs qui forment un peu un insupportable état dans l'état, il apprécie la plume acerbe de ce nouveau venu et le lui fait savoir. Il pense même, comme nous allons le voir, utiliser, sans risque, les talents de cet exilé pour rabaisser la superbe de l'élite du Refuge.
Ensuite, Laveaux n'a qu'un vœu : vivre de sa plume. Jean-Charles (de) La Veaux est en effet mené par une préoccupation essentielle : assurer à sa famille un niveau de vie confortable en gagnant suffisamment d'argent sans être amené à devenir un écrivain "mercenaire", condamné à chanter la toute-puissance d'un grand dont il dépendrait ou à mettre en littérature les insignifiances de la vie mondaine. Il désire gagner sa vie par son talent d'homme de lettres et par ses qualifications au risque de donner l'impression de n'avoir que des préoccupations vénales, ce qu'on lui reprochera.
Il pense avoir de bonnes chances de réussir car sur le plan des mœurs éditoriales, les pays allemands sont très actifs. Les grandes foires de Leipzig et de Francfort sont des moteurs extraordinaires et le commerce du livre est prospère. Laveaux s'entoure de collaborateurs qui travailleront pour lui et avec lui.
De plus, en ses qualités d'universitaire, traducteur et adaptateur reconnu il apparaît comme un "spécialiste", un possible législateur des lettres et de la langue dans cette capitale où, dit-on, le français dépérit. Il ambitionne de devenir non plus le "nègre" de pasteurs et d'académiciens incapables de s'exprimer correctement en français, mais un nouveau Prémontval qui saura lutter contre les causes de cette décadence maintes fois soulignée par le souverain lui-même : l'ignorance de l'intelligentsia francophone, le piètre niveau des enseignements et des prônes, l'absence de critique et d'autocritique.
Enfin, confiant en ses capacités, il se sent capable de briguer des lauriers littéraires et philosophiques, académiques et il ne va pas tarder à offrir au public quelques œuvres personnelles dont il attend beaucoup.
Un exemple de son caractère et de la foi qu'il a en ses capacités est fourni par deux lettres échangées avec Bernoulli :
Monsieur,
Que diriez-vous de moi d'avoir laissé si longtemps chez moi le reste du second volume de vos Voyages sans le relire ? Vous accuserez un peu l'inconséquence française de cette négligence. Occupé depuis quelques mois à de nouveaux ouvrages pour la foire de Leipzig, je ne viens que de commencer à respirer et à trouver du temps pour relire mon manuscrit. Comme vous m'aviez dit que M. Grell n'était pas pressé et qu'il ne donnerait qu'un volume à Pâques, j'ai cru ne devoir pas négliger de faire de nouvelles connaissances et de nouvelles affaires. Je voudrais bien que ce second tome passe à Monsieur Grell à la foire de Leipzig s'il y est comme je le crois ; si vous n'avez point d'occasion de le lui faire passer, je le ferai moi-même par un libraire de ma connaissance. Je désirerais aussi être payé du premier volume. Les libraires de Berlin partent d'aujourd'hui, aussi, serait-il possible, Monsieur, d'ici à ce temps de mettre ce reste de manuscrit en état d'être envoyé ? Puisque vous avez la bonté de le revoir, je vous laisse entièrement le maître d'y faire tous les changements que vous jugerez à propos si cela est nécessaire nous aurons des séances ensemble quand vous le jugerez à propos.
Les messieurs Bruyet m'ont écrit il y a quelques semaines. Ils vous font des compliments […]
De la Veaux
Berlin, le 11 avril 1782.
Monsieur,
Et moi aussi je voulais tous les jours vous aller rendre mes devoirs et renouveler ma souscription, mais depuis que je suis décidé à quitter ma pension, j'ai des leçons depuis le matin jusqu'au soir, sans compter les ouvrages de littérature dont je suis accablé de tous côtés. Je joins ici le ducat que je vous dois pour la souscription et ce qui a paru pour la langue française, savoir […] J'ai été un peu découragé dans la traduction de vos Voyages en voyant que M. Grell (Gröll) n'imprime point le second volume ; je connais un peu ces messieurs les libraires, à présent je ne suis pas dans une situation à pouvoir jeter ma poudre aux moineaux. J'ai lu votre prospectus avec le plus grand plaisir, c'est une idée de moins pour Berlin, que j'avais depuis long-temps, et que j'aurais assurément écoutée si j'avais eu les moyens de me procurer comme vous une grande bibliothèque […]
Berlin, le 26 décembre (17)82
L'humour de la première lettre, plaisantant sur les clichés dont sont affublés les Français (légers, inconséquents, petits-maîtres) et en même temps son ton péremptoire, l'affabilité de la seconde missive, donnent l'image d'un écrivain qui parle d'égal à égal avec son célèbre interlocuteur, comme il le fera bientôt avec le roi !
Ces deux lettres esquissent le portrait d'un homme de lettres engagé dans son métier et qui écrit certes par passion, comme le prouvent aussi les œuvres de fiction qu'il conçoit alors, mais également pour vivre de sa plume aussi indépendamment que possible : il a tissé ce qu'on appellerait un réseau de relations : Mechel, Thurneysen, Merian, Bernoulli, les Bruyet, importants libraires de Lyon, Breitkopf, Decker, Himburg, Wever... Il a compris l'importance des foires pour le marché du livre. Il participe à la vie littéraire prussienne : il connaît déjà les libraires de la capitale, Weigel à Nuremberg, Reuss à Hambourg, Gröll à Varsovie, Treuttel à Strasbourg, fréquente les lieux de littérature comme le cabinet de Bernoulli, participe aux souscriptions.
Ajoutons que la situation culturelle de l'Allemagne est en pleine évolution. Si, vers le milieu du siècle, les pays allemands comptaient une centaine de librairies, au tournant du siècle, elles étaient plus de cinq cents, dont certaines faisaient des profits très importants. Le nombre des lecteurs - des lecteurs qui lisent de façon extensive - augmente particulièrement après 1770, les sociétés littéraires, les cercles de lecture, les journaux se multiplient et le marché du livre est dynamisé par les foires, en particulier celle de Leipzig où, en 1772 sont présentés 2000 nouveaux ouvrages, 2500 en 1779, 3200 en 1783. À partir de 1780, la demande du public concerne surtout les œuvres "sentimentales", le récit de voyage, le théâtre et le roman éducatif et moral, les ouvrages politiques et scientifiques, la pédagogie et l'étude des langues. Lorsque 50 ans plus tard le critique Wolfgang Menzel dira que "les Allemands sont un peuple de poètes et de penseurs", il pensera surtout au lecteur allemand qui, depuis les années 1760 du précédent siècle lit de plus en plus et profite de l'habitude des réimpressions brochées qui se font partout et permettent de diffuser pour rien les ouvrages à succès.
Laveaux sait l'intérêt porté aux ouvrages traitant de pédagogie, de programmes scolaires, de grammaire. Il sait aussi que ce marché est entièrement aux mains des libraires-éditeurs et qu'il est essentiel de se constituer un réseau solide parmi ces derniers pour pouvoir vivre de sa plume. Nicolai, dans son Nothanker a suffisamment montré combien, dès cette époque, le livre n'est qu'un produit soumis aux aléas de l'offre et de la demande ; Le Bauld-de-Nans, le rédacteur de la Gazette de Berlin, le redira avec ironie, talent et mépris sans son Livre fait par force.
Plus important encore est peut-être qu'il a rapidement et définitivement compris que Berlin est une ville complexe.
Les membres éminents des descendants du Refuge y occupent encore, certes, une place à part, en particulier les pasteurs et les juristes, les financiers, mais le roi, à Potsdam, ne leur est plus (s'il l'a jamais été totalement) favorable. L'édit qu'il promulgue en 1751 ouvre la Colonie à tout étranger de quelque religion ou nationalité qu'il soit, avec des conséquences évidentes pour la "tradition". Si les Huguenots proclameront toujours leur attachement à la maison des Hohenzollern et au roi, leur maître, s'ils affirmeront toujours davantage leur prussianité, l'attitude royale sera de plus en plus distante. L'une des principales figures de la communauté, le pasteur et polygraphe Formey, secrétaire de L'Académie, ne sera ainsi jamais reçu officiellement par le souverain…
Or, les promesses de ses protecteurs "colonistes" quant à une position ont fait long feu : il n'a pas obtenu, lui, le professeur bâlois, le civis academicus, ce qu'il attendait. Il sait cependant que la puissance de ces gens est toute relative. Il va pouvoir donner cours à son aigreur, aigreur qui a d'abord trouvé son expression dans les deux pamphlets qu'il a fait distribuer, et il vise désormais beaucoup plus haut avec son troisième ouvrage.
Depuis quelques années, Frédéric s'est détourné de la France pour des raisons tant politiques que culturelles. Il considère que le royaume, particulièrement en ce qui concerne sa culture, sa littérature, voire sa langue est entré dans une phase de décadence. Fin 1780, la publication de son essai sur la langue allemande De La littérature allemande, des défauts qu'on peut lui reprocher ; quelles en sont les causes ; et par quels moyens on peut les corriger, résultat de discussions avec le philosophe Grave, Hertzberg et d'autres proches, souvent mal compris, fait le point sur ses rapports avec les langues françaises et allemandes : la Prusse a encore besoin du français, parce que c'est toujours et pour longtemps la langue universelle, mais la pérennité de cette situation lui paraît illusoire. Parallèlement, la langue et la culture allemande sont en grands progrès et il prévoit ce jour, plus très lointain, où l'allemand aura pour le moins un rang égal à celui du français.
Laveaux est au courant de tout cela. Henri Le Catt lui en a certainement parlé. Il a des comptes à régler et accepte mal la morgue de l'oligarchie dirigeant le microcosme réfugié où il retrouve la superbe qu'il a pu détester en France. Il a immédiatement vu, après Voltaire, Prémontval et d'autres, le défaut de la cuirasse : le français de Berlin est mauvais. Le petit peuple d'origine huguenote ne le parle quasiment plus et les "patriciens", souvent bilingues, n'y accordent qu'une importance relative. Il ne reste que quelques familles, les hauts fonctionnaires, l'aristocratie franco-allemande, les pasteurs et les académiciens pour maintenir ce qu'on prétend être le bon français et qui ne serait que ce parler antique dont on se gausse en France. Il y a là ce qu'on appellerait aujourd'hui un créneau à exploiter.
Il va donc se lancer dans ce travail, qui lui a été aussi indirectement commandé ou suggéré en haut lieu comme on le verra.
Il donne ainsi pendant l'été 1782, un ouvrage qui est à la fois un programme pédagogique et une déclaration de guerre lancée aux têtes de la communauté francophone : les Leçons de langue française données à quelques académiciens et autres auteurs français de Berlin. Par un Maître de langue. Ouvrage utile à toutes les personnes qui désirent de se perfectionner dans la langue française. Ce livre, écrit dans la veine satirique de ses deux pamphlets précédents se veut aussi être le fondement de la réforme du français de Berlin qu'il envisage : détruire ce qui ne va plus avant de reconstruire.
Dans cette brochure anonyme ("par un Maître de langue"), mais personne n'est dupe, Laveaux, malgré quelques précautions oratoires, ne mâche pas ses mots :
La langue française se corrompt tous les jours de plus en plus à Berlin ; et la vanité pédantesque de certains auteurs de cette ville, qui se renvoient mutuellement des louanges ridicules, ne contribue pas peu à augmenter cette corruption.
Il agit à la fois en qualité de pédagogue et de redresseur de tort. Sa finalité ultime : l'avenir de ces jeunes Prussiens auxquels on est censé apprendre le français, qui se laissent guider par des maîtres indignes d'une réputation usurpée et qui, en définitive, sont "alingues".
Il passe alors en revue les "têtes" de la Colonie, les pasteurs Formey, Erman et Reclam, les académiciens Weguelin, Bitaubé, montrant, exemples à l'appui leurs insuffisances tant intellectuelles que sur le plan de la maîtrise de la langue, et tout cela avec un ton moqueur, une ironie qui n'appartient qu'à lui.
La réaction est immédiate : ce maître de langue, qui vient de traîner dans la boue une famille honorable continue son œuvre destructrice en s'attaquant cette fois aux sommités de la communauté francophone de la ville. Deux camps se dessinent : ceux qui considèrent pour quantité de raisons (intellectuelles, personnelles, sociales, politiques…) que le nouveau venu a raison et ceux qui poussent un cri d'horreur dans la mesure où leur confort intellectuel, leurs certitudes semblent menacés. Pendant deux années, une véritable querelle littéraire déchirera la ville et opposera Laveaux, qui jamais ne cédera, bien au contraire, et Le Bauld-de-Nans, le rédacteur de la Gazette qui se fait (à son grand dam, mais il y est contraint pour ne pas perdre sa clientèle d'abonnés) le défenseur des personnalités attaquées.
Laveaux a fait suivre cette attaque en règle d'un faux document : la Réponse au Maître de Langue qui a donné des leçons à quelques auteurs français de Berlin, par un écolier du Collège français. Il y a donné libre cours à son penchant satirique et fait s'exprimer, non sans humour, ce malheureux élève d'Erman, le directeur du Collège, dans un français burlesque cousu de germanismes (placés en italiques) et de ridicules censés illustrer le travail catastrophique des "maîtres" de Berlin.
On lui répond d'abord par une édition critique des Leçons, qui paraît à Hambourg dans laquelle on le rappelle au bon usage de la critique, au respect des personnes qu'il incrimine : s'en tenir à une présentation objective des faits, sans épigramme ni ironie, en bref de procéder avec tous les "ménagements" possibles :
Les censurer même sur des inadvertances qui leur seraient échappées, serait manquer de politique et blesser la délicatesse qui ne veut pas que des Maîtres publics, soient exposés sans ménagement à la censure publique.
On lui signale aussi, exemples à l'appui, que son propre livre n'est pas exempt de fautes et que pour qui prétend corriger, c'est là un défaut impardonnable. Seul son relevé des germanismes (des barbarismes) est considéré comme assez digne d'intérêt et susceptible de déboucher sur un ouvrage "utile". La Gazette de Berlin disséquera pendant des mois Les leçons, leur reprochant quantité d'incorrections ou de jugements inexacts et donnant la parole à des lecteurs outrés.
Au bout de quelques mois, l'échange d'argument grammaticaux ou stylistiques cédera le pas à des insultes, voire à des attaques ad hominem, et cela des deux côtés, jusqu'au départ de Laveaux en 1785, comme avec une parodie du Mahomet de Voltaire, Vauxal Ier dans laquelle Le Bauld cherchera à le tourner en ridicule.
Laveaux ne sera pas en reste et fera paraître des épigrammes et satires très vives et calomnieuses sur ce dernier. Des lettres sont en même temps publiées dans la ville, qui mettent en doute l'honnêteté et les capacités de ce censeur impitoyable. On ne se prive pas non plus d'évoquer son passé mystérieux, sa fuite de Bâle. On le présente comme un misérable arrivé sans la moindre fortune dans la capitale prussienne et qui n'a dû son salut qu'à la commisération de bien des personnes honnêtes.
Les réactions ont donc été nombreuses et acerbes, mais en même temps, les contradicteurs du maître des maîtres sont bien obligés de reconnaître que le français de l'ancien Refuge s'est forcément altéré et qu'il est temps de réagir.
Frédéric II lut la brochure, nous dit Laveaux dans sa Vie de Frédéric II, roi de Prusse et s'en serait amusé, ce que confirment des auteurs qui lui sont peu favorables comme l'abbé Carlo Denina dans sa Prusse littéraire sous Frédéric II.
Le souverain ne se contentera pas de sourire, il ne va pas tarder à charger ce jeune homme décidément plein d'idées et dénué de préjugés d'aller plus loin.
Laveaux, qui se sait désormais soutenu par le roi en personne, met en place toute une stratégie qu'il va développer sans trop se préoccuper des appels à la modération : faire table rase des préjugés valorisant le français de personnalités établies dans la ville, provoquer un choc bénéfique puis redresser la situation par des mesures ad hoc en élaborant une série de cours permettant aux apprenants et aux maîtres de réformer leurs méthodes et d'améliorer leurs savoirs.
Les Leçons de ce nouvel Érostrate ont servi à mettre le feu au temple, l'incendie se prolongera : une nouvelle publication, le Maître de langue, suit immédiatement (dès le 30 septembre 1782).
Cette fois-ci, il signe : M. de la Veaux.
Les différents cahiers, au fil des semaines continuent en grande partie la méthode des Leçons données. Le ton en est, parfois, seulement un peu plus finement ironique, et des explications grammaticales, stylistiques ou lexicales y sont développés. Les victimes sont à nouveau Erman et Reclam, leurs Mémoires pour servir à l'Histoire des Réfugiés, par une société de gens de lettres, Mémoires dont le premier tome vient de paraître, leurs mauvais sermons, les machinations des pasteurs, la mauvaise traduction d'un livre de Pestalozzi par Pajon de Moncet, le gendre de Formey, le ridicule Dicours sur la législation de Loriol d'Asnière, le fiscal général de Prusse…À la différence des Leçons qui entraient peu dans le détail des explications grammaticales, à propos de tel ou tel compte rendu du Maître de langue, Laveaux prolonge ses critiques par de véritables leçons : sur la prononciation, sur l'interrogation, sur les participes, sur les verbes actifs …
Il relève aussi les impropriétés des écrits du Consistoire et se livre à l'analyse sémantique des termes fautifs. Le Maître de langue est destiné au public mais aussi aux spécialistes, aux professeurs. Laveaux y traite chaque question avec souvent beaucoup de complexité. Il se révèle être partisan des règles établies une fois pour toutes (la "règle générale), car ni l'usage ni les grandes œuvres (Racine même) ne sont, affirme-t-il, entièrement fiables. Sur le plan du lexique, sa rigueur est la même : l'ambiguïté est à proscrire et surtout les termes propres à un registre (technique ou autre) n'ont pas à être utilisés dans un autre registre. Enfin, le dictionnaire - celui de l'Académie - doit être à son avis ce conservatoire du bon langage, la référence absolue.
Laveaux, après avoir pointé du doigt les responsables de la décadence du français dans ses Leçons, les académiciens et quelques pasteurs, poursuit donc son œuvre de dénonciation en attendant de préparer la seconde étape de sa croisade, celle de la "reconstruction" avec son Cours théorique et pratique de langue française qui commencera à paraître au début de 1784, mais qui est déjà en chantier.
Ce périodique, bien fait, riche de nouvelles intéressantes (de nombreuses notes font référence à la vie berlinoise) s'interrompt brusquement au cours de l'été 1783, après 27 livraisons. Dans le dernier numéro, il évoque le complot dont il est victime de la part d' "un tas de grimauds noirs" alors qu'il n'a qu'un but : "rendre un service essentiel à l'État, et sur-tout à l'estimable Colonie française de Berlin."
À partir d'octobre, Le Bauld est moins offensif dans sa gazette : Laveaux vient en effet d'être nommé professeur royal par décision de Frédéric. Désormais, chacun le sait, il vise plus haut, devenir le Maître des Maîtres, trôner à l'Académie comme instance dernière.
C'est donc au moment où il est de plus en plus décrié dans la ville qu'il est en revanche de mieux en mieux accueilli à Potsdam. Thiébault écrit à ce propos que le roi : "[…] ne manquait-il pas de répondre très gracieusement à tous les envois de ce laborieux chrysologue : […] "
"Laborieux", à l'évidence, car Laveaux ne se contente pas de ces ouvrages de dénonciation du mauvais français de Berlin, et fait preuve d'un grand éclectisme. Il écrit, traduit, adapte dans tous les genres.
- Début 1782, il fait paraître, des Histoires de la Bible, une adaptation des Unterredungen mit Kindern über einige biblische Historien des alten und neuen Testaments, Nürnberg, bey Weigel und Schneider, 1782 dont on admire le "français très pur et très simple" et qu'en 1792, L'Intelligenz Blatt der Allgemeinen Literatur-Zeitung citera encore favorablement alors qu'il sera en passe de prendre la direction du Journal de la Montagne.
- Il continue en outre son œuvre de traducteur (Histoire des Allemands, Ichtyologie) et ses travaux de "teinturier", car il faut bien vivre ! Il travaille même pour le roi si l'on en croit un billet de Mérian à lui envoyé.
- Il veut lancer à partir de Pâques 1783 un Journal de Berlin "à l'instar de celui de Paris" mais on lui fait des difficultés et il décide de faire intégrer ce Journal de Berlin mort-né au Mercure de France, qu'il distribue, réimpression d'Altona, à Hambourg, chez Virchaux qu'il connaît.
- Il annonce encore proposer au public, chez lui, les titres que vend Virchaux et d'autres ouvrages, ajoutant à ses nombreuses occupations celle de libraire et envisageant d'ouvrir une chambre de lecture.
- Il édite et adapte au public germanophone des ouvrages de Madame Leprince de Beaumont : en 1783 ses Traits détachés de l'histoire, pour l'instruction de la jeunesse : Ouvrage qui peut servir de suite à l'Histoire universelle de Madame le Prince de Beaumont, et il reprend le succès de Madame de Genlis, le Théâtre à l'usage des jeunes personnes, publié chez Wever à Berlin, 1784 (2 tomes, édition revue et corrigée, puis 4 tomes), Les veillées du château, ou cours de morale à l'usage des enfans, (chez François de Lagarde, 1784). Dans les années qui suivent, il rééditera ces ouvrages avec parfois des modifications.
- Il commence à s'atteler à un Dictionnaire français-allemand et allemand-français à l'usage des deux nations, qui paraît à Pâques 1784 chez Arnold Wever à Berlin (premier tome), "2e édition Augmentée de plusieurs articles revue par M. de la Veaux." Dès 1785, sera publié le second tome. Le 16 février 1784, la Gazette s'amuse de ce dictionnaire qu'elle conspue : il serait fautif et inexact : Laveaux ne pouvait en attendre moins. Il profitera d'ailleurs de ces critiques dans les éditions suivantes et au fur et à mesure des rééditions, il gagnera en réputation jusqu'à devenir à la fin du siècle l'un des dictionnaires bilingues les plus appréciés. En 1785, l'Allgemeine Literatur-Zeitung écrira qu'il est "est à tout prendre encore un des plus utilisables parmi les dictionnaires de poche".
Et en 1793, le même journal aura ce jugement à propos du tome 1 (français-allemand) de la 4e édition : "Sans discussion possible, ce dictionnaire franco-allemand, pour lequel le nom même de l'éditeur est une garantie, est le meilleur dictionnaire de poche destiné aux Allemands. Il se distingue par son aspect exhaustif, l'exactitude des définitions et un choix pernicieux d'exemples".
- Il écrit aussi des ouvrages plus personnels.
Passionné par la venue de l'abbé Raynal à Berlin, il a profité de sa présence pour le rencontrer et se targue à plusieurs reprises de son amitié.
L'accueil enthousiaste de la Colonie est cependant battu en brèche par l'attitude allemande qui voit en lui un personnage vain, un déclamateur plutôt insignifiant. On lui reproche les jugements tous faits qu'il a sur l'Allemagne.
Laveaux a donc participé à l'enthousiasme qui s'est emparé de la Colonie, mais il considère que les académiciens en particulier n'ont pas assez accordé d'importance à ce flambeau de la philosophie. Raynal ayant quitté la ville, il fait paraître un pamphlet qui attaque violemment Jean-Alexis Borrelly (1738-1815), un académicien d'origine française et collaborateur important de la Gazette, accusé d'être le principal responsable de calomnies qui courent sur Raynal : sa Défense de Mr. L'abbé Raynal et de Mr. Borrelly contre les attaques clandestines de quelques chenilles littéraires, À La Haye, Chez les Libraires Associés, 1783.
Cette satire rédigée avec rage et talent est en quelque sorte la chronique d'un dévoilement : son auteur veut y démontrer, en ménageant un réel suspens, la mauvaise foi, l'hypocrisie et la jalousie d'académiciens incapables et peu scrupuleux à l'exemple de Jean-Alexis Borrelly.
Le persiflage, l'antiphrase et l'ironie font toute la méthode employée.
Bien sûr, clame d'abord le pamphlétaire, un homme tel que Borrelly ne saurait éprouver de "jalousie littéraire", il ne saurait ainsi affirmer que l'auteur de l'Histoire philosophique est de Diderot, qu'il est un déclamateur… En conclusion de cette satire philosophique, Laveaux démontre pourtant que Borrelly est bien coupable de ces vilenies. Quant aux prêtres et à la religion chrétienne que Raynal malmènerait selon l'académicien :
Eh bien ! si les prêtres, sous prétexte de religion ont bouleversé les États, pourquoi ne les attaquerait-on pas ?
Le professeur royal profite de son pamphlet pour rappeler indirectement que lui, il est fidèle sujet. Borrelly aurait écrit "Le Brandebourg, siège de la Philosophie ! Idée neuve et tout-à-fait plaisante !", il va chanter les vertus de l'État prussien, non sans arrière-pensées ni flagornerie :
[…] et vous direz sûrement avec moi à ce misérable auteur: apprenez, faquin, qu'on peut appeler le siège de la philosophie un pays qui est gouverné par un Roi philosophe, un pays où la philosophie persécutée trouve un asyle inviolable, un pays qui est assez sage pour profiter des principes et des leçons de ces philosophes proscrits et rejetés par une patrie ingrate, un pays où les prêtres ne proscrivent point, où les tribunaux ne poursuivent personne pour des opinions, en un mot un pays où on laisse du moins à l'homme la liberté de penser, cette liberté qu'il est extravagant de vouloir lui enlever, et qu'on ne lui enlèvera jamais. Tel est l'heureux pays que j'appellerai le siège de la philosophie, tel est le Brandebourg. […] Oui, Mr. le Critique, la raison coule à Berlin des jours sereins.
Il s'en prend alors (non sans visées personnelles) à l'arrogance française vis-à-vis des lettres germaniques :
Avouons-le Mr. Borrelly, un grand défaut de quelques français dans ce pays-ci, c'est cet air leste avec lequel ils traitent les Allemands ; c'est cette affectation avec laquelle ils dédaignent les ouvrages allemands sans comprendre la langue allemande. Transportez à Berlin un misérable poète qui serait sifflé sur le Pont-Neuf, placez-le sur le sopha d'un riche Gallomane ; il vous frondera les plus belles productions de l'Allemagne. Ramler ne sera à ses yeux qu'un froid versificateur ; Lessing qu'un extravagant ; Gessner n'aura point de naturel ; Kleist sera dépourvu de graces ; Wieland ne sera qu'un sot ; Sulzer qu'un pédant imbécile. Voilà les propos que tiennent ces petits ballons littéraires enflés par les louanges germaniques. Dès que ces petits messieurs se sont aperçus qu'ils ont acquis en Allemagne une existence à laquelle ils se seraient bien gardés de prétendre en France, ils dédaignent tout, blâment tout, tout est au-dessus d'eux. Ce sont ces êtres ridicules qui déshonorent notre nation dans les pays étrangers. Les Allemands ne songent pas que ces étourdis sont encore plus méprisés en France qu'en Allemagne, ils croient que tous les Français ressemblent à ces pantins et ils jugent la nation sur ces détestables modèles (p. 58-59).
La Défense de l'abbé Raynal exprime ses convictions philosophiques voire idéologiques profondes. La figure de l'abbé Raynal l'intéresse parce qu'il est l'auteur de l'Histoire des deux Indes, un ouvrage qui clame "la vérité, l'humanité, la liberté, le bonheur des peuples" (p. 18). Si "Son sujet est sublime, son style doit l'être, et il l'est" et Laveaux se laisse aller à des déclarations dignes du futur directeur du Journal de La Montagne :
Je conçois qu'il peut paraître extraordinaire à ces machines humaines qui végètent sur la terre sans avoir une pensée à eux, à ces méchans qui ne se réjouissent qu'à la vue du mal, à ces monstres qui composent dans les ténèbres les poisons qu'ils destinent à ceux qu'ils ont attirés sous l'appas trompeur d'une amitié simulée, qui aiguisent d'un œil cruel le poignard qu'ils plongent en souriant dans le sein de leur ami ; à ces êtres froids qui ne voient sur la terre que la pâture qu'ils dévorent, qui ne connaissent d'autre bonheur que le sourire d'un grand, d'autre malheur que son dédain. Qu'est-ce qu'est pour de tels gens le Philosophe sublime qui s'élève au-dessus du globe, qui secoue dans la fange des préjugés qui font trembler le monde ? La brute dont la tête est courbée vers la terre, n'admire point le soleil qui fait naître l'herbe qui le nourrit. […] Quelle est l'ame honnête et sensible qui ne verse pas des larmes sur le tableau touchant que M. R. nous fait de l'hôtel-Dieu de Paris. […] Quelle est l'ame honnête et sensible qui ne se révolte pas en songeant aux maux que l'Inquisition fait sur la terre ? Quel est l'homme digne de ce nom qui ne frémira pas au récit des supplices affreux que des moines féroces ont fait souffrir à des milliers d'innocens ?
Il fait aussi paraître ses Tableaux Philosophiques (1782) et ses Nuits champêtres (fin 1783/début 1784), deux ouvrages dans le goût du temps, rousseauistes avec des influences marquées de Young revisité par Le Tourneur, de Gray et de Gessner. Celui qui lutte, parfois avec férocité, pour se faire une place au soleil y apparaît comme un être sensible, un sectateur de la nature, le chantre des amours simples et de la famille. Il y est aussi comme un adorateur de l'être suprême aux accents panthéistes, un admirateur du roi philosophe et encore un contempteur de l'inégalité sociale, de la morgue des grands, de l'absence de liberté.
Le "Tableau" est un genre particulier qui renseigne sur les intentions profondes de son auteur. Noël et Delaplace, à la fin du siècle, s'appuient sur l'abbé Batteux pour le présenter comme un texte bref à sujet sérieux et philosophique, entre la narration et la description.
La préface des Tableaux Philosophiques renchérit sur de telles ambitions. Laveaux confesse un double dessein : "corriger les hommes" par "la peinture naturelle de leurs folies et de leurs travers, de leurs vices, de leurs ridicules" et "offrir la peinture vraie des vertus qui font leur bonheur". Il est donc un philosophe, un moraliste, certes, mais un moraliste "aimable" et il se réclame d'ailleurs à la fois de la verve de Hogarth et de la sensibilité de Greuze. Pour remplir ce contrat, il pense avoir eu recours à une idée originale, choisir ses anecdotes dans toutes les époques et dans tous les lieux pour à la fois intéresser et montrer que l'humanité entière est en proie aux mêmes difficultés, que la morale fondamentale est universelle et éternelle. Le livre qu'il propose serait davantage vrai, convaincant, plus adapté au monde moderne par ses récits courts et divers que la comédie qu'il juge "épuisée".
Plus loin, il défend encore son choix d'avoir mêlé les sujets comiques et sérieux. Il a seulement voulu éviter l'uniformité en pensant à l'intérêt du lecteur, écrit-il. En outre, s'il refuse un tel mélange au théâtre, il considère que son livre fait partie de ces ouvrages "qu'on peut prendre et quitter quand on veut". Le lecteur n'est donc pas tenu de lire à la file, ni même dans l'ordre, un tableau sérieux puis une historiette plus gaie.
Enfin, il dénie à son lecteur le droit d'y voir une sorte de roman à clés : toute son inspiration vient certes de ses expériences de vie ou de lecture, mais il "proteste d'avance contre toute application qu'on en pourrait faire", même si les méchants se reconnaîtront inévitablement dans les peintures qu'il fait des vices.
L'écriture de ces vingt Tableaux paraît avoir été un espace de liberté dans lequel il s'est investi et a exprimé sa philosophie de l'existence plus que de la vie, une philosophie qui n'échappe naturellement ni aux modes ni aux tics de langage - la sensibilité et son expression parfois artificielle ou convenue ; les bergers mis en scène, la nature et ses clichés mignards (L'aimable villageoise, Les préjugés vaincus) - ni aux modèles du grand siècle : La Bruyère, Molière, Pascal, La Rochefoucauld…, d'ailleurs ses personnages portent souvent des noms qui ne trompent pas : Orphise, Cidalise, Arsinoé, Euphrosine, Ergaste, Lysandre, Damon.
Ses ennemis pointeront surtout du doigt ses incorrections et il est vrai que son style "décroche" parfois : répétitions inutiles de mots, cacophonies, syntaxe parfois (rarement) hésitante, longueurs, mais ils lui font dans l'ensemble un mauvais procès, Laveaux n'est pas un prosateur indigne.
Les Tableaux sont d'ailleurs très variés dans leur écriture. Le point de vue de la narration - car il s'agit en fait de courtes historiettes voire d'anecdotes - change régulièrement : relation à la première personne d'un personnage extérieur à l'aventure contée, implication du lecteur par le truchement du "vous", narration de l'extérieur par un narrateur omniscient, personnages qui s'expriment directement par le dialogue. Enfin, la plupart se terminent par une chute ouverte : un effet de surprise - mais le lecteur attentif s'y attend ou ne peut que la souhaiter - et un espace ouvert à la réflexion. En ce sens, Laveaux moraliste donne moins de leçons qu'il ne mène son lecteur à méditer la leçon voulue, ce qui n'est pas mal en matière de pédagogie. Ce qui caractérise avant tout cet ouvrage, c'est que son auteur prend toujours la défense des déshérités et s'élève contre un ordre social injuste qui ne fait coïncider que rarement, le mérite et le pouvoir. Le travail et la famille, l'attachement raisonnable, l'absence de toute artificialité, la vertu simple, le contentement procuré par le spectacle de la nature, la solidarité et l'entraide, l'effet corrupteur de l'argent, la supériorité des qualités du cœur et de l'esprit sur la richesse le ridicule des modes vestimentaires et les caprices et la vanité qui s'y attachent, l'opposition entre la ville et la campagne, les méfaits de l'intolérance et du fanatisme, de la superstition, l'hypocrisie sont des thèmes redondants. Rien de très nouveau, pourrait-on dire, mais il en use d'une manière assez particulière. D'abord, s'il aime à mettre en scène une majorité de petites gens au milieu des "travaux heureux qui font le bonheur de l'homme", il donne aussi à voir des bourgeois et des aristocrates, voire un roi. Si les premiers ne sont quasiment jamais "méchants", les autres ne sont pas forcément irrémédiablement mauvais et si la générosité est toujours l'apanage des humbles, elle peut aussi être le fait de tel ou tel personnage fortuné. Laveaux a su éviter le piège du manichéisme. Une seconde caractéristique est la place accordée à la femme. Quelle que soit sa condition sociale, elle est particulièrement fragile, menacée, victime avérée ou potentielle et Laveaux a toujours beaucoup de tendresse pour ses héroïnes. En ce sens, il est, mais ce n'est pas là non plus quelque chose d'exceptionnel, ce qu'on appellerait aujourd'hui un féministe. Elles sont les personnages principaux de la plupart de ses "Tableaux" et viennent de tous les horizons : une comtesse qui fait le choix du bonheur tranquille et vertueux, deux jeunes sœurs, l'une extravertie et l'autre introvertie, naturellement vertueuse, Lotte, la brave épouse d'un brave petit fonctionnaire allemand, Ninon la courtisane entraînée dans le mal par des séducteurs riches et peu scrupuleux, deux aristocrates dévotes et médisantes, une vestale sublime. La situation de la femme - particulièrement de la femme déchue - reflète aux yeux du moraliste très exactement les défauts de la société. En de nombreux endroits affleure l'expérience personnelle sans que l'on puisse vraiment parler de passages autobiographiques : les filles enfermées dans les couvents, la dénonciation du préjugé qui fait qu' "il est de bon ton de mépriser sa femme", la supériorité de la femme naturelle, les traumatismes causés à la mère et à l'enfant par les naissances hors mariage et l'abandon.
Il arrive que la réflexion aborde des questions plus politiques et sociales : il est préférable de ne pas dépenser l'argent de l'État en de vaines fêtes et de toujours parer au plus pressé en cherchant d'abord à diminuer la misère et en améliorant l'hygiène, les conditions de vie de tous les sujets, en leur assurant travail et prospérité des familles. Il conseille aussi les parents : "Le bon père" est la satire de ces parents qui croient faire le bien de leurs enfants en les surprotégeant alors qu'il rappelle, en lecteur de Rousseau, que l'enfance est essentielle dans le développement d'une personnalité mais que cela ne veut pas dire qu'il faille tomber dans un culte imbécile de cette enfance : éduquer c'est certes aimer, mais sans mollesse, en donnant à l'enfant tous les outils qui lui permettront de devenir autonome.
Laveaux s'intéresse également au phénomène de la mode. C'est encore là un thème habituel aux moralistes : les dépenses inutiles, les caprices, l'importance du paraître et l'oubli des vraies valeurs. Cependant Laveaux, s'il la condamne lorsqu'elle est particulièrement futile (il évoque alors la mode), sait aussi (il parle alors plutôt des modes) leur reconnaître une autre valeur et cette reconnaissance annoncée de manière burlesque n'ira pas sans forcer son lecteur à "méditer" la remarque :
Mais n'est-ce donc que sur nos habillements que la mode exerce son empire ? N'est-ce pas au gré de son sceptre frivole que se forment nos goûts, nos penchans, nos inclinations, nos maladies, nos plaisirs ? N'est-ce pas elle qui règle nos tables, nos promenades, nos études, notre esprit, notre cœur, notre conscience ? N'est-ce pas elle qui a fait paraître et disparaître la pédanterie, l'érudition, l'esprit, le libertinage et la philosophie ? N'a-t-elle pas fait succéder l'ariette au vaudeville, la harpe au clavecin, le singe de Nicolet au père Élisée, Jeannot à l'abbé de Beauvais ? N'a-t-elle pas amené tour à tour sur la scène Voltaire, Fréron, Vadé, Jean-Jaques, la Comtesse Tation, Parmentier, Mlle Du Thé, Buffon, Dorat, les grands danseurs, Gluck, Piccini, Barré, Piis, Francklin, Mr. Mercier, Mr. De la Harpe et l'abbé Renal ? […].
Lorsqu'il écrit le chapitre "Les Tombeaux", c'est pour prendre ses distances d'avec la "sombre mélancolie" d'un Young. Au lieu de l'entraîner dans une méditation morbide, la vision des cimetières réveille en son esprit sa haine des fausses valeurs qui règnent dans le monde. Le tombeau est une métaphore : les plus beaux tombeaux sont attribués aux personnages les plus infâmes alors que l'homme vertueux est oublié. Suivent alors une longue évocation du tombeau de Rousseau, un éloge dithyrambique de celui-ci et un rappel un peu plus court des conditions dans lesquelles le "chantre sublime du père des Français", Voltaire, a été enseveli à Sellières, près de Troyes.
Les Tableaux sont également une réflexion sur l'attitude de l'homme face à sa destinée. Laveaux dépeint plusieurs personnages qui se révoltent contre le destin qu'on veut leur imposer ou qui retournent la nouvelle situation imposée à leur avantage. Dans tous les cas, il est préférable d'accepter une honnête médiocrité à toute forme de courtisanerie. Le recueil se termine sur une saynète, "Le Cercle" qui représente la futilité des salons, les discours qu'on y tient et qui sont sans substance, la méchanceté qui y règne et le peu de crédit dans lequel on tient le vrai savoir, les vraies productions littéraires pour se satisfaire de cancans et de mauvais madrigaux faits par de ridicules abbés parfumés.
En bref, pour son premier ouvrage original, Laveaux a pour le moins produit un livre intéressant, en rien inférieur à bien des productions du temps tant sur les plans de l'écriture que sur celui des idées.
Les Tableaux révèlent une âme tourmentée et sensible, influencée par un Rousseau popularisé, et qui rêve de justice, de vertu, de vérité, de nature. Il rejette tous les préjugés et se tourne vers un avenir capable d'offrir à l'homme un cadre de vie plus conforme à ses attentes, un monde où la valeur personnelle des individus, la place de la femme, l'importance de la famille et du travail, les sentiments vrais prendront le pas sur une société enfermée dans l'arrivisme, le mensonge, la méchanceté sous le règne tout puissant de l'argent et de l'arbitraire. Le futur jacobin qu'il sera n'est pas loin.
La Gazette sera évidemment peu tendre pour ces Tableaux : une langue fautive, des plagiats, une philosophie trop négative… Le Nouveau Journal de littérature et de Politique de l'Europe d'Henri David Chaillet, à partir du 31 août 1784 est plus favorable même si les accents déistes et la critique des dévots dérangent. Il les compare aux ouvrages de Louis-Sébastien Mercier, y trouve de l'agrément et concède beaucoup d'art à l'écrivain.
Le livre sera immédiatement traduit en allemand par Mylius, ce qui montre au moins qu'il est jugé susceptible d'intéresser le lecteur germanophone : Philosophisch-historische und moralische Gemälde, Friedrich Maurer, 1783. Une probable seconde édition paraît la même année et l'éditeur indique qu'on y a ajouté la musique d'une romance due au fameux Johann André (1741-1799), éditeur de musique et ami de Goethe. La critique allemande est positive et reconnaît une profondeur de pensée inhabituelle chez un Français !
En 1787 encore, les Büsten berlinischer Gelehrten évoqueront ces Tableaux et les auront en grande estime.
En France, leur écho sera inexistant.
En 1783, il fait paraître Les Nuits champêtres sans nom d'éditeur, mais cette édition est celle que critiquera sévèrement la Gazette : elle n'est pas sans fautes. Laveaux prépare donc une seconde édition. On peut penser qu'alors il songe à quitter Berlin. En effet, il fait précéder cette réédition d'une adresse "À son Altesse Sérénissime Monseigneur le Landgrave régnant de Hesse-Cassel". Cette dédicace courtisane "au Protecteur éclairé des Sciences et des Arts" et à l'Académie de Hesse-Cassel est un appel. Probablement déçu de ses premières années à Berlin, il espère "mériter l'attention gracieuse de (votre) Altesse Sérénissime" pour "compter sur les suffrages de la postérité" et sans doute être invité à se rendre à Cassel. Mais, le 30 septembre, le roi le remercie en personne de l'envoi de son livre et lui décerne - à sa demande, il est vrai ! - le titre de professeur royal. Cela change évidemment tout ! Une nouvelle édition s'impose pour mettre en évidence cette promotion : un professeur royal dit son nom et affirme sa respectabilité ; il n'est plus question de quitter Berlin. Il publie cette fois chez Frédéric Himbourg. Ce petit livre est orné d'un portrait dû au célèbre Schadow (un ami) et gravé par Geuser. Sous le nom de l'auteur, sa toute nouvelle distinction : "Professeur Royal" ! En deux années, Laveaux est devenu quelqu'un : le portrait gravé et les gravures qui ornent le texte en témoignent.
Au bas du portrait, on peut lire le titre de ses deux livres pour lesquels il conçoit une légitime fierté : ses Nuits champêtres et sa Défense de l'abbé Raynal, expression de sa philosophie et de sa sensibilité.
Il s'agit cette fois d' un recueil de textes dans le goût des Nuits d'Young.
Sa préface explique de manière assez convenue pourquoi il a écrit ce livre : émule du Rousseau des Confessions, il proclame qu' "il n'est point d'âme sensible qui n'ait goûté, dans la solitude, ces instants délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la vérité."
Il est une de ces "ames [sic] sensibles" et, après "avoir été ballotté quelque temps sur la mer de ce monde", "rassasié du monde […], la solitude est devenue pour [lui] un besoin." Comme dans cette solitude, il s'occupe "à écrire quelquefois les sentiments et les réflexions qu'elle [lui] inspire", en toute modestie, il en livre au lecteur le produit.
Les dix nuits qui composent le recueil forment une suite assez cohérente, un parcours : la campagne, Dieu, l'homme, la science, la société, la bienfaisance, l'amitié, l'amour, le bonheur et la mort.
Laveaux commence par opposer l'univers des villes "tristes asiles de l'orgueil et de l'esclavage" à la campagne "doux asile du bonheur et de l'innocence" et cette opposition traditionnelle, mais personnellement exposée, se poursuit par l'évocation de la vie du riche, éternel insatisfait, homme inutile perdu dans la perfidie, le mensonge, le jeu et la débauche, tandis que "le remords affreux vole de palais en palais". L'homme de la campagne, le laboureur, lui, dort heureux et tranquille, satisfait de son labeur bien fait.
Une exception, un seul homme des villes échappe aux gémonies : celui qui "travaille à diminuer les maux de l'humanité" - il faut comprendre le philosophe - mais "le fanatisme lui prépare des persécutions et des fers."
Cette première réflexion sur le mal dans le monde et sur la nature vivifiante conduit le narrateur à s'interroger sur Dieu. En bon lecteur de Rousseau, mais avec un effarement presque pascalien, il cherche à dépeindre dans une vision panthéiste qui ne manque pas de force "cette ame invisible (qui) embrasse cette multitude infinie des mondes […]". Puis, à la manière de l'abbé Pluche et de son Spectacle de la nature sans être plus excessif que Young ou Gessner, il montre que ce Dieu est d'abord providence et consolation, qu'il pourvoit à tous les besoins, à tous les vrais besoins.
Ce qui cause le malheur de l'homme, c'est que, s'il a conscience de tout cela, il ne sait pas se contenter de la foi du charbonnier et se tourne vers ceux qui lui promettent d'expliquer pour mieux comprendre, les théologiens, les prêtres. Commence alors une critique en règle des Églises et de la théologie. Laveaux se sert de l'argument alors en faveur chez les partisans de la religion naturelle : "Puis-je croire que Dieu se sert d'un langage obscur pour instruire une création faible et bornée ? […] Barbares ! Vous voulez m'instruire, et vous m'assassinez !"
Il a montré les beautés de la création répandues dans la nature, preuves suffisantes de la bonté de Dieu, il insiste maintenant sur le fanatisme répandu par les prêtres, un fanatisme inévitable dont profitent les pouvoirs temporels :
Les rois, ces êtres faibles, qui oublient souvent qu'ils ne sont que des hommes, les rois prennent de vous des poignards [sic] ; la fureur les égare et trouble leur raison ; ils méconnaissent leurs propres enfants, ils plongent, les barbares ! ils plongent leurs mains dans le sang de leurs sujets.
Et il évoque - dans un style imprécatoire qui rappelle d'Aubigné - la métaphore de cette tragédie de l'intolérance : la Saint-Barthélémy. On ne pouvait mieux aller dans le sens du public berlinois alors que les fêtes du Jubilé s'annonçaient !
Un élément troublerait l'harmonie de la nature : l'homme de la société. En effet, très vite, il est retiré de cette nature : on sépare l'enfant de sa mère pour le mettre dans les bras d'une nourrice, on lui impose l'usage barbare du maillot : "Tu n'éprouves encore que le commencement du malheur que tes semblables te destinent". Toute l'éducation qui suit est privation, amputation de la vraie personnalité et tout s'enchaîne :
Né pour la douceur, l'homme prend dans l'injustice de ses semblables la première idée de la cruauté. La nature crie à son cœur qu'il a droit à une portion de cette terre qui n'appartient qu'à Dieu. Cruellement privé de ce droit, il jette sur ses semblables des regards d'envie ; la haine entre dans son cœur, elle le dégrade, et le met au-dessous des autres animaux.
Il s'ensuit que l'homme devient un loup pour l'homme :
[…] Remontons à la source de tous les maux. Il fallait à l'homme des fruits, du lait et de l'eau, et la terre cultivée lui offrait avec profusion ces premiers biens de l'innocence. Cette nourriture simple qui se présente sous sa main aurait conservé les vertus dans son cœur. Mais il s'est nourri de la chair et du sang des animaux ; il a caché son corps sous un amas d'étoffes bigarrées, il s'est chargé d'or et de diamants ; il a dit avec orgueil : Cette terre m'appartient ; j'en chasserai celui qui n'aura pas assez de force et de férocité pour se défendre ; je le chargerai de fers, je le forcerai à travailler pour mes plaisirs : ce n'est qu'à ce prix qu'il obtiendra les fruits de la terre et la chair des animaux.
De cette perversion de la bonne nature de l'homme découlent alors tous les maux de l'humanité, partout dans le monde : les guerres, le crime, l'intolérance. La jalousie domine : le pauvre envie et hait le riche, le riche envie le puissant et le puissant ne connaît aucune limite à ses appétits ! Enfin, cette situation se répercute même à l'intérieur des familles :
Mais vous, cruels parents, vous qui précipitez vos enfants dans ces tombeaux qu'on appelle des cloîtres, vous qui chargez des fers odieux de la superstition leurs membres à peine formés, quel sentiment peut vous inspirer cette barbarie !
Il ne semble exister aucune échappatoire et Laveaux a alors cette phrase qui fera se liguer contre lui tous ses opposants de Berlin au nom de l'optimisme chrétien ou du positivisme philosophique :
Infortunés mortels, ne vous reste-t-il donc aucune ressource contre la méchanceté de vos semblables ? La vertu… que dis-je, la vertu ?… Non, non, la mort est la seule vertu des malheureux.
La seule solution - originale - qu'envisage alors Laveaux pour redonner vie au "sentiment de l'humanité" prisonnier, caché au fond des cœurs, il l'exprime par l'allégorie d'Orphée apparaissant au milieu du déchaînement universel et parvenant petit à petit à rétablir l'harmonie :
Tel est le pouvoir des beaux-arts, ils réveillent l'innocence endormie ; ils vont chercher jusqu'au fond de nos cœurs les étincelles du feu divin ; ils les raniment et remplissent l'âme de l'enthousiasme délicieux de la vertu.
Cependant, reconnaissant que ces beaux-arts profitent surtout au riche, à une minorité, Laveaux souhaite que les muses aillent vers le peuple et lui permettent d'adoucir ses mœurs. En ce sens, la discussion qui suit sur la science et la raison complète sa pensée.
Contrairement aux animaux, qui se livrent à leur instinct pour aller "vers le bonheur", l'homme est poussé par une insatiable curiosité et une insatisfaction permanente que lui dicte ce qu'il croit être sa raison.
Cette raison, au lieu de lui rendre service, le détourne de sa véritable nature en le jetant dans des recherches sans fin sur le pourquoi du monde. Or, celui qui s'est attaché aux travaux de ceux "qui ont consacré leur vie à la recherche de la vérité" constate que ce ne sont jamais que de "prétendues découvertes", des "erreurs accréditées pendant de longues suites de siècles" qui n'ont servi qu' "à asservir la terre sous leur empire tyrannique" et enfin "s'écroulent d'elles-mêmes et font place à d'autres".
Cette raison ne serait donc que ce qui fait sortir l'homme de la nature et le pousse à s'occuper d'apparences en négligeant "les vrais biens", c'est-à-dire ce que prône la vraie raison, la "raison naturelle" : limiter les besoins à l'utile, au sentiment de la divinité et à la vertu.
La "raison naturelle" aurait disparu avec l'invention des langues qui, remplaçant le "langage naturel" des gestes et des mimiques, substituant "des sons à des choses" ont fait entrer l'homme "dans la vaste région des chymères".
Laveaux brosse ensuite le tableau du temps d'Astrée, de l'âge d'or où l'humanité connaissait le bonheur dans la simplicité, la frugalité et le respect de la divinité alors que lui a succédé la société nouvelle avec un homme "animal faible et dégénéré" qui ne sait plus se contenter et est devenu une citadelle d'égoïsme, le plaisir particulier étant la seule règle de vie. Pourtant, au milieu "de l'esclavage et de la douleur" cet homme conserve la nostalgie des temps heureux.
Même l'amour est dénaturé : si l'amour naturel respecte les penchants, la pudeur et le désir, s'il doit exister sans barrières comme il le montre dans une petite scène charmante et leste, la réalité le transforme et en fait un drame pour l'homme "L'amour qui répand les délices sur tous les animaux fait le tourment de sa vie." Or, le philosophe considère que "l'amour n'est qu'un besoin à la satisfaction duquel la nature attache la plus délicieuse des sensations : tout ce que l'homme ajoute à cette idée simple n'est qu'une erreur qui le tourmente. Ce n'est pas l'amour qui fait son malheur, ce sont les chimères que son imagination déréglée recherche dans ces plaisirs" :
Insensés, vous courrez après des chimères, vous vous tourmentez pour des chimères, vous fondez votre bonheur sur des chimères. L'amour ne connaît qu'une loi ; c'est celle du plaisir. Voyez les animaux, ils ne suivent que la nature, et l'amour les rend heureux. Leurs plaisirs ne produisent point de chaînes. Libres avant comme après la jouissance, le besoin seul les rassemble, le plaisir les unit, l'éducation de leurs petits les retient : ils se quittent ensuite jusqu'au temps où de nouveaux besoins les forcent à se réunir encore.
Bien entendu, il condamne ces "lois barbares qui ont mis des bornes à la nature" : en particulier le célibat des religieux et il consacre plusieurs pages à l'horreur carcérale des cloîtres - d'où sont sortis les régicides - et surtout des couvents.
L'amour serait bien sûr lié au bonheur et la 9e nuit, qui y est consacrée chante les bienfaits de la famille et de la simplicité, du repliement après avoir établi un constat sévère puisque la plupart des hommes y renoncent et courent après de faux-semblants, la richesse, les apparences, le jeu :
Ils ne sont plus, ces tems heureux où l'homme borné aux besoins de la simple nécessité trouvait aisément partout de quoi les satisfaire, ces temps où l'homme marchait libre sur la terre comme l'oiseau vole dans les airs ; le vrai bonheur est disparu avec eux. La propriété a détruit l'égalité naturelle. L'orgueil a paru sur terre, son souffle empoisonné a flétri toutes les vertus ; il a fait naître tous les crimes.
Mortels infortunés ! C'est en vain que vous invoquez le bonheur, en vain que vous tendez vos mains suppliantes vers cette Divinité inexorable. […]
Commence alors un long et fort réquisitoire contre les responsables de ces changements : les prêtres et les théologiens qui ont inventé le dieu terrible et vengeur des Églises : "Le prêtre te poursuis [sic] jusques dans les régions inconnues de l'éternité ; son imagination barbare y allume des flammes dévorantes ; il t'y jette pour y brûler sans cesse si tu refuses de baiser la poussière de ses pieds."
Et il lance un appel vibrant aux âmes sensibles et vertueuses, appel qui n'est pas sans annoncer ses discours de l'époque révolutionnaire et la condamnation de la collusion entre l'autel et le trône :
Ils lèvent avec arrogance la tête à côté des trônes ; ils s'emparent de la jeunesse des rois, et soufflent dans leurs jeunes âmes les principes odieux de leurs fureurs ; ils lèvent sur vous leurs bras sanguinaires. Unissez-vous, armez-vous pour le bonheur de l'humanité. Que la guerre serve enfin au bonheur de la terre ; que l'étendard de la vérité brille de toutes parts. Détruisez enceintes odieuses, sources intarissables de bourreaux ; dispersez ces monstres ; forcez-les à devenir des hommes, et que la cruauté effrayée ne trouve plus d'asile sur terre.
Le symbole de ces temps de souffrance et de dégénérescence est bien entendu la ville : l'argent y règne en maître et justifie tous les méfaits, que les lois rendent souvent encore plus terribles, comme avec la peine de mort que, lecteur de Beccaria dont il reprend quelques arguments, il rejette avec horreur.
Cependant, la vision pessimiste de Laveaux n'est pas absolue, après avoir développé de manière détaillée et "sensible" ce que Jean-Jacques ne fait qu'effleurer, il lui emprunte rapidement son contrat social, mais, là où Rousseau parlait de "souverain", il voit, lui, dans le roi, conscient de ses devoirs, père de son peuple, le maître d'œuvre d'une telle réforme et le professeur royal se laisse aller à un assaut de courtisanerie :
Au milieu des ténèbres qui nous couvrent depuis si longtemps, J'apperçois une lumière éclatante qui brille du côté du nord ; elle environne des trônes et lance ses rayons bienfaisants jusques vers les climats les plus glacés. Prusse, Russie ! Pays heureux, la raison est assise sur vos trônes ; elle appelle de toutes parts la sagesse, les talents et la véritable science. Tous les cultes réunis dans vos cités paisibles rendent hommage au Dieu de l'univers sans se persécuter ni se haïr ; le fanatisme effrayé se sauve pour jamais vers le midi, et rentre dans les cavernes affreuses qui l'ont vomi. […]".
La bienfaisance est présentée ensuite comme un remède possible car elle a une triple action : elle "remplit le cœur d'une joie inexprimable" pour celui qui donne, elle soulage celui qui souffre et réunit les hommes. Cependant il distingue la véritable bienfaisance, naturelle, qui vient du cœur de la bienfaisance faite avec morgue.
Enfin, la dernière nuit est consacrée à la mort et celle-ci, loin d'être horrible comme on le dit, apparaît à Laveaux comme une sorte d'expression de la justice immanente : "elle vient d'un air attendri essuyer les larmes du malheureux. […] Elle le rend à la nature. […] Telle que le doux sommeil, la mort apporte le bonheur aux malheureux humains." En revanche, cette mort "est affreuse pour le méchant" qui croit tout perdre et est rongé par les remords… Cette dernière réflexion comporte de beaux passages mais peut paraître assez confuse car Laveaux y mêle la vision chrétienne traditionnelle du jugement, une éternité de tourments promise aux "méchants", et une âme qui ne disparaît pas avec la mort, puis, la vision matérialiste d'un éternel renouvellement : "Telle est la loi générale de la nature. Tout change d'état et de forme, rien ne peut être anéanti".
Dans l'ensemble donc, un second livre plus "philosophique" que le précédent, un ensemble de réflexions profondes souvent rédigées avec talent malgré les inévitables "décrochages" stylistiques déjà signalés dans ses Tableaux. Sa pensée manque peut-être un peu d'unité et de profondeur. Il a surtout su mettre en forme ses idées, les rendre aisément abordables, agréables à lire. Après tout, il n'avait pas la prétention de fournir un traité philosophique. Ses Nuits appartiennent d'abord à la littérature et leur aspect parfois diffus et superficiel peut contribuer à leur charme.
Ces deux ouvrages, paradoxalement très peu connus en France ont beaucoup contribué à sa notoriété en Allemagne. Dans sa Litteratur-Zeitung, Christian August von Bertram est même particulièrement laudateur quand il parle des Nuits :
Personne ne lira ce petit écrit en regrettant de l'avoir lu. Le masque du vice y est arraché et la vertu y apparaît dans toute son amabilité. L'auteur a distribué dans ces pages des vérités qu'il ne suffit pas de recommander et il les a traduites avec une chaleur qui ne peut qu'aller droit à tous les cœurs.
Le journaliste tient à citer intégralement le portrait que le traducteur fait en introduction de l'auteur, un portrait on ne peut plus favorable.
Les milieux des Lumières voient généralement en ces Nuits - comme dans les Tableaux - un ouvrage éminemment philosophique et d'une manière naturelle, étonnante pour un Français. J.K. Beneke, dans le 59e volume de l'Allgemeine Deutsche Bibliothek de Friedrich Nicolai, manifeste ainsi beaucoup d'empathie pour cet auteur qui s'est heurté, lui semble-t-il, dans sa vie, à bien des difficultés comme en témoigne son livre. Il conseille au lecteur de prendre un peu de distance après la lecture de chaque nuit pour en méditer les implications, et salue la "noble intention" de l'auteur qui a cherché à montrer la simplicité de la nature et à libérer des préjugés. Beneke regrette cependant un style parfois déclamatoire, qui peut devenir monotone, ainsi que quelques imprécisions. Enfin, la sensibilité de l'auteur lui paraît trop forte par instants.
La traduction de Mylius serait de qualité.
En 1787, les Büsten berlinischer Gelehrten encore, ont les Nuits en grande estime.
Personne ne reposera le volume de "Ses Nuits champêtres" sans les avoir entièrement dévorées, ce livre que M. Himbourg a offert au public avec une véritable perfection typographique. Les droits de l'humanité […] y sont rapportés avec une force qui va droit au cœur. L'auteur n'a pas encensé les grands de ce monde, bien qu'avec son adresse il aurait pu facilement le faire car bien des passages prouvent qu'il est un maître dans la grâce de la diction.
L'Allgemeine Literatur-Zeitung est un peu moins élogieuse mais reconnaît en mai 1786 que c'est un livre bien écrit, bien qu'il n'apporte rien de très nouveau et que l'auteur se complaise un peu trop dans des plaintes la méchanceté des hommes.
La critique du Neue Teutsche Merkur, le journal de Wieland, est très ambiguë. En se référant à la préface, elle rappelle que les intentions de M. de la Veaux n'étaient ni poétiques ni philosophiques, puis, le journaliste évoque favorablement les principaux épisodes du livre, soulignant tout de même des jugements trop peu nuancés sur les inégalités sociales, la propriété, la charité, l'amitié, l'amour, la science… L'intérêt du livre résiderait surtout dans le fait que les principes moraux auxquels croit l'auteur sont présentés cette fois avec talent. Laveaux serait un écrivain sachant "revêtir d'un costume aimable et ravissant de vieilles mais importantes vérités".
Il existe alors même une mode "de la Veaux" en Allemagne. Ainsi, la Sittenblatt, eine Wochenschrift, l'hebdomadaire de Carl von Eckartshausen, publie en 1784 un tableau "dans le genre de M. de la Veaux" : "Der Schattenriß" (La silhouette, réécriture d'un passage de la 4e nuit).
Ainsi encore dans le Reichsstadt Lindauisches Intelligenz-Blatt, no 3, du 14 mai 1785, un court texte "dans le genre de la Veaux", "Das Findelkind" raconte l'histoire d'un enfant trouvé par un pauvre homme (traduction-adaptation d'une anecdote de la 6e nuit).
Dans ses Lehren für Jünglinge zur weisen und glücklichen Führung ihres Lebens (Coburg, 1790), le pasteur Christian Friedrich Dotzauer cite la 2e nuit pour convaincre de l'existence de Dieu.
Le plus important est que ces deux livres sont à l'origine de la faveur royale.
Laveaux sait que Frédéric a lu ses précédents pamphlets et les a appréciés. Il fait passer ses Tableaux et ses Nuits au roi par des relations comme son ami Henri Le Catt.
Le souverain répondit à l'envoi de ce dernier titre :
Vos Nuits Champêtres ont été bien accueillies ; et je vous remercie de l'exemplaire que vous venez de m'en adresser. Mais je désirerais qu'en bon grammairien, vous employassiez votre loisir à un ouvrage propre à éviter et corriger les défauts du français, qui paraît dégénérer de plus en plus, et déchoir de cette pureté qui en a fait le premier ornement, etc., Potzdam ce 30 septembre 1783
Frédéric
C'était là plus qu'il ne pouvait le souhaiter : le souverain non seulement félicitait le nouvelliste, mais chargeait le grammairien de cet ouvrage officiel destiné à remédier aux insuffisances du français de Berlin. Et non seulement cela, Frédéric allait participer à l'élaboration de ce Cours.
"Le lendemain, nous dit Laveaux dans sa Vie de Frédéric II, l'auteur reçut le plan suivant écrit de la propre main du Roi :"
Je voudrais que l'on donnât les règles du style par des analyses ; en commençant par les idées, montrant comment elles sont formées et liées entre elles.
Des idées, il faudrait passer à la décomposition des périodes et des phrases, et montrer comment leurs différentes parties s'agencent les unes dans les autres.
Lorsqu'on aura donné plusieurs exercices de cette nature sur les idées et les périodes, il sera bien plus aisé de saisir les règles de la composition et du style ; puis qu'on ira du connu à l'inconnu.
Pour achever de rendre cet ouvrage propre à corriger le mauvais style qui s'est introduit chez quelques écrivains de la colonie française, et dans les mémoires de l'académie, il faudrait faire une critique sévère de toutes les nouvelles pièces, et assigner à chacun ses mérites sans excepter personne.
C'est ainsi que je pense qu'on pourrait redresser le style de ces messieurs, qui dégénère chaque jour de plus en plus.
Frédéric
Laveaux ne perd pas un instant ; en moins de deux semaines, il est suffisamment avancé pour répondre au roi, le 14 octobre 1783 :
Sire,
Je travaille avec ardeur à l'ouvrage sur la langue française dont Votre Majesté m'a tracé le plan. Désireux de remplir entièrement ses vues, j'ai formé le projet d'ouvrir un cours gratuit de langue française en faveur des jeunes cadets ou officiers destinés à apprendre les Mathématiques dans cette langue.
Il poursuit ainsi :
"L'auteur étendit le plan du Roi, et lui ayant envoyé le premier cahier de son ouvrage, il reçut la réponse suivante" :
Le Roi est très-satisfait du premier cahier du Cours théorique et pratique de la langue et de la littérature française, que le professeur de La Veaux vient de lui adresser, quelque vaste que soit le plan de cet ouvrage périodique, S.M. y applaudit etc. Berlin, ce 9 décembre 1783.
En effet, comme nous l'avons mentionné plus haut, le roi, qui ne peut ignorer la "guerre" qui enflamme la communauté francophone de sa capitale, a accordé à son correspondant (qu'il ne verra semble-t-il jamais personnellement) le titre de "professeur royal", titre dont celui-ci se targue désormais.
Enfin, le roi le laisse tacitement libre de publier (sur ce domaine précis de la langue française) sans se préoccuper de la censure. Laveaux en profitera pour narguer ses adversaires et aller parfois un peu trop loin. L'abbé Denina rapporte que :
Frédéric II, à qui il envoyait ces feuilles, parut les approuver. Mr Laveaux demanda le titre de professeur, qu'il obtint d'autant plus facilement que le ministre chargé des affaires ecclésiastiques et scolastiques n'aimait ni les prédicateurs que Mr Laveaux attaquait ni un autre ministre d'État, très peu content de Mr Laveaux.
Ce titre de professeur ne lui a pas été proposé. Il l'a sollicité très habilement.
Il a commencé son Cours et propose, sans contrepartie financière, de débuter pratiquement par des leçons données aux jeunes gens de l'École des Cadets. La gratuité proposée ne peut que plaire au roi, mais c'est une gratuité qui est équilibrée par une exigence. En effet, il continue sa lettre :
Si Votre Majesté daignait favoriser mes vues, je la prierais de vouloir bien m'accorder le titre de Professeur et je serais au comble de mes vœux, si Elle daignait se ressouvenir de moi quand elle disposera de la pension de l'Académie vacante par la retraite de M. l'abbé Pernetti.
Je suis avec la soumission la plus respectueuse
Sire
De Votre Majesté
Berlin, 14 octobre 1783
le très-humble, très-obéissant et très-soumis serviteur
de la Veaux
On retrouve ici cette "âpreté" déjà sensible dans ses lettres à Bernoulli. S'il propose des cours aux Cadets, s'il travaille le plan que lui a fait parvenir le roi, il sollicite un titre pour l'immédiat et une place à l'Académie (la fameuse classe de français) pour bientôt. C'est sans doute beaucoup et on sait que Frédéric II n'aime pas trop les solliciteurs.
Toutefois, ce dernier a dû penser que ce titre de professeur, qui ne lui coûte rien, peut aider Laveaux dans son entreprise, lui donner une aura digne de frapper le vulgaire et de favoriser ses propres projets d'une rénovation du français de Berlin. Dès le 17 octobre, il lui accorde donc cette distinction par un ordre de cabinet après lui avoir fait parvenir le courrier suivant :
Le Roi ne fait qu'applaudir à l'ardeur que le Maître de langue La Veaux apporte pour achever l'ouvrage commandé sur la langue française, ainsi qu'au dessein qu'il a formé d'ouvrir en même tems un cours gratuit de cette langue en faveur des cadets et jeunes officiers, destinés aux mathématiques. Pour encourager et récompenser le zèle qu'il manifeste en cette occasion pour son service, Sa majesté veut bien déférer à sa demande, et vient d'ordonner, à son Ministre d'État, Baron de Zedlitz, de lui faire expédier ; les patentes de professeur de la langue française, et elle est bien aise de le prévenir sur cette faveur par la présente. Potzdam, ce 16 octobre et sur l'adresse au maître de langue de la Veaux, Berlin.
On peut ajouter une petite anecdote révélatrice du caractère de Laveaux. S'il se réjouit de cette nomination, il exige de l'administration qu'on corrige les patentes qui lui ont été données puisqu'on y a oublié la particule, à laquelle il semble beaucoup tenir. Tout ceci repose sur une sorte de manipulation : il s'est présenté au roi sous le nom de "de la Veaux" ; le souverain fait recopier ce nom quand il le distingue ; Laveaux utilise alors cette lettre de nomination comme preuve de sa "noble extraction" !
Monsieur,
Ayant été à la Chancellerie d'État pour y recevoir mes patentes de Professeur ; j'ai vu qu'il y avait une erreur dans la manière dont on a écrit mon nom. Je m'appelle de la Veaux et non La Veaux comme il est écrit sur les patentes. Ce ne peut être ici qu'une erreur du Conseiller Privé du Cabinet puisque dans la lettre du Roi dont j'envoie copie à Votre Excellence, Sa majesté dit expressément que les patentes seront délivrées au Maître de langue de la Veaux. Je prie Votre Excellence de vouloir bien ordonner à la dite Chancélerie que les dites patentes me soient délivrées sous mon nom tel que je le porte et tel qu'il est énoncé dans la lettre que Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'adresser. Les dites lettres-patentes doivent donc porter
Jean
Charles noms de baptême
Thibault nom de famille
De la Veaux surnom de fief
Ou tout simplement Jean-Charles de la Veaux comme je signe ordinairement. J'espère que Votre Excellence voudra bien faire redresser cette erreur, et recevoir l'hommage des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Monsieur
De Votre Excellence
Le très humble et très-respectueux serviteur
De la Veaux.
Berlin ce 28 octobre 1783
Le futur terroriste se réclamant d'un fief !
Au début de 1784, la parution du premier cahier (dès janvier) de ce Cours théorique et pratique de langue et de littérature française répond aux vœux du souverain comme le soulignent la dédicace Au Roi et le sous-titre claironnant Ouvrage entrepris par ordre du roi :
Tous les cahiers de cet ouvrage ont été reçus avec autant d'approbation. Le Roi ajouta en recevant le quatrième cahier : il ne reste qu'à désirer que cet ouvrage contribue à remédier à la décadence d'une langue qui, après être devenue universelle en Europe, mérite bien de parvenir à ce degré de perfection dont elle est susceptible ; et en recevant la septième : il est à souhaiter que vos soins contribuent à épurer le style français si fort négligé de nos jours.
Dans sa Vie de Frédéric II, roi de Prusse, il résumera ainsi cet important épisode de son existence après avoir évoqué le Préservatif de Prémontval et les académiciens :
Un autre grammairien, nommé Laveaux, les persifla en 1782, dans une brochure intitulée Leçons de langue française données à quelques académiciens de Berlin. Le roi lut cette brochure, s'en amusa, chargea l'auteur de faire un ouvrage propre à corriger, disait-il, le style de ces messieurs ; et lui en donna lui-même le plan. Laveaux publia d'après ce plan un ouvrage périodique, sous le titre de Cours de langue et de littérature française ; il y rendait compte des ouvrages nouveaux des académiciens, et relevait leurs fautes d'une manière un peu caustique ; parce que, disait-il, on ne se ferait pas autrement entendre en corrigeant des ouvrages français en Allemagne. Quoique l'ouvrage fût ordonné par le roi, approuvé par le roi, et régulièrement lu par le roi, l'auteur eut beaucoup de persécutions à essuyer, et il s'en tira toujours en mettant les rieurs de son côté. Il réduisit plusieurs académiciens au point de lui présenter très respectueusement leurs mémoires avant que d'oser les lire ou les faire paraître en public. Frédéric qui aimait ces sortes de disputes, et qui était charmé de trouver de quoi rire aux dépens des académiciens, encourageait l'auteur, et le faisait encourager en louant ses critiques à ses soupers, en présence de gens qu'il savait être ses amis. Il affectait même de lui demander son avis sur quelques manuscrits ; et chargeait des académiciens de cette commission.
Avec ce Cours Théorique, Laveaux élargit donc son propos : il ne s'agit plus seulement de détruire mais de reconstruire. "Mon but, dit-il (p. 95) est sur-tout de faciliter aux étrangers la connaissance de notre langue et de notre littérature, et de préserver les français [sic] qui sont éloignés de leur patrie, de la contagion du mauvais langage."
Ce Cours sera souvent exploité par la suite sous forme de "réemplois" donnant naissance à des ouvrages indépendants comme ses Vrais principes de la langue française (1785), son Art de penser (1786) ou sa Nouvelle grammaire française à l'usage des étrangers particulièrement des Allemands (Berlin, 1792).
L'ensemble n'a rien de révolutionnaire, mais n'est pas sans idées ni indications pratiques. Certes, comme le remarqueront ses adversaires, son auteur s'est simplement livré à une compilation des grammairiens les plus courants : Vaugelas, Restaut, l'abbé Girard, l'abbé D'Olivet, Condillac parfois, Beauzée, Wailly, Boindin, Dumarsais, n'omettant pas les remarques faites en son temps par Prémontval. Mais il est un des premiers sinon le premier à se livrer à un travail de synthèse assez complet qui, somme toute, pourrait ne pas être aussi inutile que ses adversaires le prétendront.
Pour l'enseignement du français, dans les pays germaniques, trois grands types d'approche peuvent être distingués : inductive, déductive et mixte. Laveaux hésitera beaucoup, sera surtout adepte de la méthode inductive puis se convertira à une méthode mixte.
Les problèmes qui se posent à tout professeur sont ceux de sa réputation, gage de survie, et de son efficacité : comment donner aux élèves un bon niveau en allant le plus vite, le plus "économiquement" possible, de façon à satisfaire une clientèle qui souhaite que ses enfants apprennent cette langue mais dans une perspective immédiatement utile et d'une manière peu onéreuse ? Dans ces conditions, la valence grammaticale et la traduction seront de plus en plus en vogue car elles permettent une approche apparemment plus méthodique et, conformément à la pensée qui se développe au cours du siècle, un enseignement éducatif et formatif, la grammaire rejoignant la morale.
Laveaux est dans une position particulière. Il n'écrit pas son cours pour un public précis, les élèves d'une école ou d'un institut. Il a reçu le mandat, en sa qualité de professeur royal, de redresser, d'améliorer le français de Berlin, voire de Prusse. Son propos est forcément plus large et son cours ne peut être compris que comme une référence permettant aux professeurs et maîtres de langue de faire le point. Il rédige en quelque sorte un consensus grammatical et méthodologique.
*
Son ouvrage est divisé en trois parties : une introduction théorique, les Réflexions générales sur la langue française, dans lesquelles il étudie les causes de la décadence de cette langue en Allemagne, mais aussi en France comme le suggérait la lettre du roi. Il propose ensuite des remèdes. Ces réflexions se terminent par des Observations générales sur le génie particulier de la langue française et par l'annonce du plan de l'ouvrage.
Une seconde partie plus technique est consacrée à des exercices de langue : De l'art de penser, exercices sur l'art de penser ; De la proposition et exercices sur ce sujet.
La troisième partie porte le titre d'Annonces et critiques. On peut y lire les remarques souvent acerbes sur un certain nombre d'ouvrages parus principalement à Berlin et qui prolongent la verve satirique des Leçons ou du Maître de langue.
Le premier cahier commence par l'envoi au roi, marque de respect certes, mais tout autant cri de triomphe de celui auquel on a rendu la vie difficile les premiers temps de son implantation :
Au Roi
Sire !
Cet ouvrage doit sa naissance aux ordres et aux encouragements de VOTRE MAJESTÉ. J'ai tâché de le rendre digne de votre approbation et de vos regards. J'en ai écarté avec soin la vile flatterie, qui n'honore personne ; et j'y ai présenté hardiment la vérité, qui plaît toujours au vrai sage.
La brièveté de cet envoi évitant toute flagornerie (directe) ne pouvait que plaire à Frédéric, "vrai sage".
L'Avant-propos s'ouvre sur une déclaration fracassante, mais qui répète ce qu'on trouve dans les lettres qu'adresse Frédéric II à d'Alembert, son opinion sur la "décadence" française :
Le style des écrivains français semble dégénérer de jour en jour : la langue française, cette langue si noble, si douce, si claire, si élégante, perd tous les jours quelque chose de cette pureté qui la rendait si recommandable dans le siècle de Louis XIV. On substitue les mots aux choses ; on préfère le brillant au solide ; on prend les écarts pour le génie ; et, perdant de vue cette noble simplicité qui fait le charme des anciens chefs-d'œuvre de la Grèce, on surcharge la langue d'une foule d'ornements grotesques et bizarres qui la rendent méconnaissable.
Le néologisme, si favorable aux esprits médiocres, si pernicieux à la pureté du langage, fait tous les jours de nouveaux progrès.[…]
À ce niveau, pas de différence entre les auteurs de France ou d'Allemagne, c'est de la langue seule qu'il s'agit. Il se prononce pour plus de simplicité, la sobriété classique :
En lisant les ouvrages de nos jeunes écrivains, on se demande avec chagrin : que sont devenus les Fléchier, les Bossuet, les Fénelon, les Rousseau, les Boileau, les Montesquieu, les Voltaire ? Qu'est devenu l'art qui a dirigé ces grands hommes ?
Les raisons de cette décadence affirmée, en plus de l'abandon de la "pureté" mentionnée, seraient à chercher dans le goût du néologisme, qui multiplierait les jargons inintelligibles et surtout dans l'enseignement tel qu'on le pratique.
En effet, Laveaux reproche surtout aux pédants de s'en tenir à l'étude des règles "sèches et isolées" au lieu ou avant d'aborder les chefs-d'œuvre, la démarche "déductive", alors qu'il faudrait, selon lui, inverser et adopter une approche "inductive", directe pour éviter une éducation stérile.
Il ajoute deux idées moins galvaudées, mais que ses études propres du latin et sa situation à l'étranger commandent. On négligerait trop la traduction (qui permet les comparaisons et force à chercher l'expression exacte) et, reprenant peut-être la proposition de l'édition critique de ses Leçons, en particulier de sa Lettre d'un écolier, il conviendrait aussi de consacrer des heures à la lecture critique d'œuvres médiocres, car une telle lecture servirait à illustrer les erreurs en contrepoint des chefs-d'œuvre. Exemples et contre-exemples seraient nécessaires pour former ce qui est plus important qu'un savoir grammatical, le bon goût et le sens du beau, qualités que n'auraient plus les générations nouvelles.
Il constate dans un second temps que cette décadence du français serait pire à l'étranger :
Quel langage barbare ! quels tours forcés ! quels termes impropres ! quel style lâche et entortillé ! quel travail dans les constructions !
Il ne peut éviter la flatterie en affirmant qu'être à l'étranger n'excuse rien et en fournit la "preuve" : "un poème didactique fait à trois cents lieues de Paris, dans lequel on trouve un grand nombre de vers que Boileau n'aurait pas désavoués, et une poésie digne du beau siècle de la littérature".
Laveaux se présente comme un puriste, un admirateur des classiques et il s'oppose, à cette époque, à la littérature de son temps.
Mais, comme ironise l'abbé Denina, il évolue au fur et à mesure que ses connaissances s'étoffent. Plus tard, ayant abordé les grammairiens du siècle des Lumières prônant une grammaire philosophique et néologique, il oubliera ses premières professions de foi ou tentera de les faire cohabiter avec ses nouvelles convictions et cela avec plus ou moins de bonheur. Ses volte-face pourront surprendre, mais c'est parce que son savoir "se fait" et qu'il a un certain mal à fondre ensemble ce qu'il tire de praticiens comme Beauzée, de "savants" comme l'abbé D'Olivet ou Dumarsais et des "bons" auteurs, car il le reconnaît : ces modèles se contredisent souvent. Manuela Böhm le qualifiait sans doute en ce sens et avec un peu de sévérité d' "hasardeur grammatical".
À la suite de l'avant-propos, le premier cahier de son Cours est principalement consacré à des réflexions sur la langue française et tout d'abord aux "causes de la décadence de la langue française en France et en Allemagne". Laveaux ne fait pas à ce niveau de différence. Ces causes seraient liées à l'histoire de cette langue : après une période glorieuse grâce au législateur des lettres et aux bons auteurs du siècle de Louis XIV protégés par l'action de Colbert et servis par la critique du Journal des Savants (le rôle essentiel de la critique est souligné), "le despotisme religieux soutenu par le despotisme politique" a de plus en plus menacé ces avancées avec la Sorbonne et la censure alors que :
La langue d'une nation s'enrichit à proportion de ses idées, et les idées ne s'étendent que par la liberté.
Un second obstacle au maintien de l'excellence serait l'éducation "scolastique" qui règne toujours dans les écoles et qui privilégie les langues mortes aux dépens du français.
Ces réflexions sont étonnantes moins par leur nouveauté que dans le contexte prussien où elles sont émises. Il est mandaté par le roi pour apporter des solutions à une situation précise : le mauvais français de Berlin. Or, il s'empresse de réclamer la fin des despotismes (mais il est vrai qu'on est sous le règne du plus philosophe des rois), de chanter les vertus de la liberté et de vanter l'apprentissage de l'idiome national facilité par l'apprentissage préalable du français. Frédéric II qui examinera l'ouvrage n'a pu manquer de remarquer que Laveaux se fait l'écho de la voix de son maître au moins sur ce dernier point.
Pour pallier la "barbarie scholastique", Laveaux recommande d'apprendre la langue directement, avant de s'exercer à la grammaire si on veut arriver à de bons résultats. Inspiré en partie par Rousseau, il veut laisser à l'enfance l'initiation au goût puis, plus tard, à la raison ; les sciences, la théorie seront postérieures. Cette initiation au goût, qui est aussi initiation à la sensibilité et à la vertu pourrait passer par l'enseignement de la religion, propose-t-il (p. 22-23), mais une religion se situant au-dessus des Églises, une religion philosophique : "Cette tâche n'appartient qu'aux vrais philosophes", ce qui justifie sa traduction des Unterredungen, ses Histoires de la Bible publiées à la même époque.
C'est une attitude traditionnelle à Berlin où les grands prédicateurs étaient désireux de concilier religion, raison et cœur. C'est encore ce que cherche à concilier le pasteur Zollikofer, dont Laveaux traduira les sermons.
Répétant ce qu'il croit savoir être l'opinion royale, il considère que le modèle du français contemporain ne serait plus valable car, l'éducation, la quasi-totalité des journaux (complimenteurs, insipides, fades, p. 27) ne joueraient plus leur rôle de critiques en France où "la censure est plus despotique que jamais" et où "ce sont les femmes qui procurent des places à l'académie française", et il conclut par une flatterie :
C'est du fond du Nord que les récompenses viennent chercher nos philosophes : c'est le roi de Prusse et l'impératrice de Russie qui les encouragent ; […].
En ce qui concerne la situation de l'Allemagne et de la Prusse plus particulièrement, son diagnostic reconnaît après Prémontval que la langue des Réfugiés n'a jamais pu être un bon français : la majorité des exilés par "la Révocation […], cet acte de faiblesse", était constituée de gens simples et obscurs issus de différentes provinces. Leurs patois se sont vite mêlés à un allemand mal appris et mal prononcé.
Si les premiers pasteurs (formés en France) étaient des gens de culture, leurs successeurs, affirme-t-il, viennent souvent du peuple et leur action éducative, leurs sermons ne peuvent améliorer ce français, le "style réfugié", pour reprendre Voltaire. Des exemples tirés de la Bible française de Berlin et des psaumes chantés dans les temples, à son avis cousus d'impropriétés, viennent étayer sa démonstration.
Il décerne aussi une nouvelle volée de bois vert aux auteurs incapables de Berlin qui croient écrire en français, gâtent le goût et cherchent à vendre leurs brochures à la foire de Leipzig, tous comédiens, valets de chambre, commis, maîtres de langue, et il s'acharne particulièrement sur "une gazette prétendue littéraire" et son public (p. 40-44). Les grammaires utilisées dans la ville (de Hilmar Curas; de Robert-Jean Des Pépliers) seraient indigentes et les dictionnaires insuffisants. Hormis l'Académie des Nobles, les écoles de Berlin propageraient le "jargon colon-germanisé", particulièrement le collège français. Enfin, les maîtres n'ont, le plus souvent, aucune formation et on ne devient maître, assure-t-il, que parce qu'on ne sait rien faire :
On a vu des filles de campagne quitter leur village, s'affubler d'une robe et d'un mantelet et former sous la protection des prêtres des pensions brillantes, où elles enseignaient à la jeune noblesse le français dans toute sa pureté.
En conclusion des causes de cette décadence du français, Laveaux fait remarquer que cette langue était bien présente en Brandebourg avant l'arrivée des Réfugiés et que si ces derniers ont marqué une influence négative, les Allemands, eux, parlent "un français assez pur", la noblesse a un vrai goût pour la littérature française et "Berlin est le Paris de l'Allemagne" grâce à l'accueil qui a toujours été prodigué aux gens de lettres français de talent par le souverain :
Le génie qui les y appelait leur a prouvé par ses ouvrages, qu'on pouvait faire de bons vers sans aller à Paris. (p. 47)
*
Les causes ayant été exposées, il reste à présenter les solutions envisagées, "les moyens de remédier à la décadence de la langue française". Laveaux est très éclectique, mêlant la situation française et la situation berlinoise, la philosophie, la morale, la grammaire et les hommages aux libertés prussiennes.
La réforme des études, tant en France qu'en Prusse, s'imposerait. Laveaux propose d'abord une laïcisation de l'enseignement.
Une éducation à la liberté formera le cœur et l'esprit, et "la langue s'élèvera comme l'âme, elle s'ennoblira comme elle" (p. 48). Cette liberté sera aussi le gage d'une presse digne de ce nom capable "d'étendre la sphère des connaissances, de donner de l'énergie à l'ame et au langage".
Ensuite, le rôle de l'Académie devrait être redéfini : au lieu de composer d'ennuyeux éloges, elle devrait s'occuper utilement "à de bons ouvrages élémentaires (et) en faisant un dictionnaire digne d'elle."
Il conviendrait aussi de "mettre de l'équité et du discernement dans le choix des faveurs qu'on fait aux gens de lettres". (p.52)
Enfin, Berlin, "le centre du bon goût", a besoin, dans l'Académie, d'une "classe particulière de langue française, destinée à faire en Allemagne ce que l'Académie française devrait faire en France" mais qu'elle ne fait pas, c'est-à-dire veiller à la qualité des productions puisque les auteurs berlinois, éloignés de Paris, "éprouvent rarement ces critiques sévères et utiles que produisent souvent la rivalité et l'envie". Cette Classe de français, composée de "Français de nation" et d'Allemands versés dans les deux langues, serait chargée de concevoir les ouvrages élémentaires, un bon dictionnaire bilingue, un journal littéraire qui critiquerait les ouvrages français parus à l'étranger. Elle aurait aussi pour tâche de contrôler le savoir des précepteurs et maîtres de langue. En dernier lieu, elle disposerait d'une imprimerie avec un personnel qualifié pour réimprimer les ouvrages français de qualité et en diminuer le prix, ce qui serait aussi avantageux aux lettres qu'à l'État. (p. 54-55)
Plus loin, Laveaux propose une traduction correcte de la Bible, le recours aux Odes sacrées de J.-B. Rousseau pour remplacer les mauvais psaumes dont disposent les fidèles, de nouveaux catéchismes et un choix de bons sermons qui permettrait de réaliser des économies en diminuant le nombre des pasteurs puisque, avec ce recueil, le travail de préparation des prônes serait facilité.
Un autre élément essentiel à l'amélioration du français à Berlin serait un travail sur la prononciation, particulièrement destiné aux pasteurs.
Ces dernières propositions sont évidemment adressées au roi. Laveaux pense qu'il pourrait diriger cette Classe de français. Il a ce côté "préfet des études" qui ira en s'accroissant : il souhaite être le "Maître des maîtres", comme on le raillera. Cependant, son admiration pour Frédéric l'aveugle et il ne semble pas voir que de telles idées sont illusoires : Berlin ne sera jamais le Paris de l'Allemagne ni le sauveur d'un français idéal. Il ne se rend pas vraiment compte du vent de fronde qui souffle à Berlin et dans tout le Brandebourg contre tout ce que le vieux roi a mis en place et en particulier contre cette académie "française" voire dans certains milieux contre les influences françaises. Il ne voit pas enfin la différence entre l' "Aufklärung" royale et l' "Aufklärung" bourgeoise, la coupure entre ce despote de moins en moins éclairé et les forces vives d'une nation allemande de plus en plus sûre d'elle et qui n'attend même pas le meurtre ou la mort du père pour renaître sous des formes vraiment nationales.
Les idées pédagogiques et didactiques qu'il formule sont très générales, mais avec les chapitres Art de penser et Exercices qu'il proposera après ce préambule, avec l'édition qu'il donne alors des Veillées et du théâtre de Madame de Genlis et d'autres livres dans ce genre, avec son dictionnaire, avec le manuel grammatical qu'il élabore, elles recevront dans les mois qui viennent leur substance et le Cours théorique est au centre de ce dispositif pédagogique.
Le 3e chapitre, consacré au "génie de la langue française" semble prendre le contre-pied de ce qui est assez généralement admis en simplifiant la pensée de Voltaire. Il rejette la question souvent soulevée de la "construction" naturelle ou pas des langues : "Toutes les constructions sont naturelles, lorsqu'elles peignent clairement la pensée" et il en déduit que "les langues n'ont aucun avantage les unes sur les autres". En fait, en lecteur de Dumarsais en particulier, et de son continuateur Beauzée, il ne fait que répéter ce qu'ils ont écrit, mais ses remarques viennent alors qu'on est en pleine discussion sur la question qui a été mise au concours par l'Académie concernant l'universalité du français.
S'il met ensuite en doute la réputation de régularité et de clarté du français, langue monotone, selon lui, et ne permettant pas a priori assez de libertés par manque de flexibilité, c'est pour aussitôt affirmer que le génie se trouve moins dans les qualités intrinsèques de quelque langue que ce soit que dans l'habileté de ceux qui l'utilisent. Le français ayant "moins de ressources que toute autre pour peindre les pensées", s'il a produit des chefs-d'œuvre, c'est parce qu'il a eu des écrivains qui ont su profiter pleinement de ses ressources et surtout de sa "qualité particulière" qui "[…] n'est pas l'ordre respectif des parties principales, mais l'art avec lequel elle rapproche ces parties". L'art, c'est-à-dire la capacité qu'ont eue les écrivains de ne pas toujours suivre dans les constructions "l'ordre que les grammairiens appellent direct". Pour prouver sa thèse, il ne se contente pas d'exemples illustratifs, mais aussi de contre-exemples prouvant combien la langue française peut être pitoyablement employée : "Prenons par exemple un mauvais ouvrage […]" et il cite des passages stylistiquement défectueux des Mémoires pour servir à l'histoire des Réfugiés, du pasteur Erman : "La langue française ressemble à ces instrumens qui ne souffrent point de médiocrité. Sous la plume d'un homme dépourvu de génie, elle sera nécessairement froide et monotone."
Laveaux considère comme qualité de la langue française : "la noblesse et la délicatesse" qui condamnent certains mots à ne pas accéder à tous les registres et il se montre réticent à l'emploi de néologismes.
Au milieu de ces considérations assez communes, le futur jacobin donne en revanche une définition plus étonnante à l'époque où il l'écrit :
La plus belle, la plus riche des langues, c'est celle du peuple qui fut toujours le plus jaloux de conserver sa liberté, chez qui la superstition n'étouffa point ce sentiment précieux […], c'est celle des Grecs.
Ces préliminaires établis, il expose le plan des études qu'il propose (chapitre 4) : la découverte et l'apprentissage des parties du discours, la manière de développer les pensées, la syntaxe, le style. Puis viendront des exercices de traduction de l'allemand en français pour marquer les différences et les nuances. Enfin, la langue parlée sera l'objet de la dernière partie : prononciation, prosodie (à Stuttgart, il inversera cet ordre, commençant par la prononciation).
Le cours de langue sera lui-même suivi d'un cours de belles-lettres qui permettra des comparaisons avec la littérature allemande.
En bref, il résume sa méthode : "[…] des règles, des modèles, des exercices et des critiques" en se référant à l'abbé Batteux, Duclos, d'Olivet, Girard, Condillac, Dumarsais, Beauzée etc.
*
Sans entrer dans le détail d'un ouvrage dont le premier tome compte à lui seul environ 300 pages, disons seulement que la première partie (après les Réflexions sur la langue) est constituée par L'art de penser, un chapitre alliant les réflexions philosophiques et grammaticales à un cours de logique et à des exercices qui sont en fait des démonstrations d'études stylistiques et de descriptions de texte.
Il commence par des remarques sur la façon dont les idées naissent dans notre esprit. Après des considérations sur l' "ame", qui hésitent entre le concept religieux traditionnel et une acception sécularisée de "faculté de connaître", Laveaux se montre comme un adepte décidé du sensualisme : "C'est des sens que nous viennent toutes nos idées, même celles du sentiment intime de notre existence ; même celles dont l'objet paraît ne point tomber sous ses sens ; même celles des ames, des Anges, de Dieu". Il va même assez loin, vers une réhabilitation de la matière : "[…] la matière, cette matière dont nous sommes formés ; cette matière, l'objet, la cause, la source de nos besoins, de nos plaisirs, de nos idées, de nos sensations, de nos richesses, de notre gloire, de notre beauté ; cette matière, la seule chose que nous connaissions, a été avilie, méprisée ; et l'imagination extravagante de l'homme a formé mille fantômes qui glacent maintenant de terreur et d'effroi. "
Il fournit plus loin quelques aperçus de sa "méthode" et de l'importance de l'éducation, seul moyen d'échapper à l'habitude et aux préjugés, mais il faut prévoir une sage gradation. Éduquer, c'est donc d'abord accoutumer les enfants à "déterminer l'usage des mots dont ils se servent" et les "exercer à appliquer les noms usités, aux choses qui sont tous les jours entre leurs mains. […] L'enfant ainsi accoutumé à sentir la véritable détermination des noms des objets qui sont sans cesse sous ses yeux, apprendra facilement par la même méthode à se faire une idée des noms que l'on donne aux objets moraux".
Cet apprentissage qui se répercute dans tous les domaines de la vie doit être conduit de façon ordonnée : les termes de "clarté", "ordre", "passer insensiblement", "former une suite"…, reviennent constamment dans son exposé,
Il insiste sur le fait que l'éducation, bien conduite, est le bien essentiel pour sortir l'homme de la nuit à laquelle on le contraint le plus souvent, et il reprend presque mot pour mot les paroles de l'Essai sur les préjugés quand il écrit :
Nous sommes environnés des ténèbres de l'erreur ; ne croyons rien sur parole, examinons ce qu'on nous propose à croire ; ne livrons pas notre ame à l'esclavage de l'opinion. Jettons nos regards dans les siècles qui sont écoulés, nous verrons toujours les enfans, tristes jouets des erreurs de leurs pères, sucer avec le lait des préjugés toujours inutiles, souvent funestes, que la tyrannie, l'ignorance ou la méchanceté avaient établis.
L'enjeu est d'importance : laisser l'enfant dans l'erreur, l'habituer aux préjugés, en faire un esclave, le priver de "liberté", c'est soutenir le mal et préparer un monde insupportable, car la vérité, le beau et le bien, la vertu, sont liés.
Une capacité humaine doit en outre être au centre des préoccupations de l'éducateur : la volonté, et le chapitre suivant cherche à indiquer comment "diriger les opérations de la volonté".
Enfin, après ces principes d'éducation touchant l'entendement et la volonté, il aboutit à ce qu'il nomme "l'invention", une idée elle aussi ancrée chez Condillac, l'"Ingenium", c'est-à-dire la faculté créative.
Si nous avons devant les yeux un but que nous voulons atteindre, l'invention consiste à trouver les moyens qui peuvent nous y conduire.
Comme pour Diderot, cette invention dépend pour Laveaux directement de l'enthousiasme, cet "état de chaleur et de fermentation, qui résulte tout d'un coup d'une foule de combinaisons, d'idées, de réflexions, de raisonnements, de rapports".
Il conclut ce passage par le rappel de la nécessité, pour un auteur, de mettre de l'ordre dans les parties, et il se réclame des considérations de Condillac sur "l'unité d'action dans les ouvrages faits pour intéresser et l'unité d'objet dans les ouvrages faits pour instruire".
En lecteur d'Épicure ou/et de Montaigne et des pédagogues allemands, il insiste toujours sur une sorte de principe ludique indispensable : "Sans l'attrait ou l'espérance du plaisir, l'esprit découragé languit dans la carrière de toutes les sciences", "Le plaisir est le but de toutes nos actions, de tous nos désirs, de tous nos projets, de toutes nos pensées" (p. 31), un principe qui guidera toujours sa carrière de pédagogue.
D'autre part, "Tous nos talens doivent nous diriger vers ce que nous aimons" et il convient de diriger, d'endiguer - sans les éteindre, car elles sont un moteur - les passions. Laveaux en distingue plusieurs : la passion de la vérité et de la vertu, qui sont indissociables, puis l'amour de la gloire "la plus douce récompense de la vertu et le plus puissant ressort des bonnes choses", car, selon lui, rien au monde ne se fait "gratuitement". La raison serait la faculté qui permet de régler ces passions : "Telle est la force de la raison sur les passions lorsqu'elle a pris dans l'ame le premier et le suprême empire. Alors elles produisent cet accord heureux de toutes les facultés de l'ame qui concourent à lui faire connaître le vrai et aimer le bon."
Une des finalités de l'éducation serait donc de fortifier la raison et de ramener l'homme à ces deux pulsions essentielles en veillant à ce que la seconde soit positive, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas "fondée sur les préjugés et le mensonge" (la "fausse gloire", celle d' "Alexandre et de Mahomet") mais "sur les principes de vérité et de vertu tirés de la nature par un sens droit", la gloire dont jouissent "Titus et Socrate".
Il prend alors l'exemple de l'écrivain : la vraie gloire d'un auteur consiste "dans une pensée simple, vraie, tirée de la nature des choses, exprimée simplement".
Il est ainsi indispensable que l'éducation forme "aux délices de la vérité et de la vertu" : "Dieu n'est heureux que parce qu'il répand par-tout le bonheur de la divinité. […] C'est donc par le désir de faire du bien à nos semblables que nous pouvons l'approcher".
Pour parvenir vraiment à ce but, il est encore une faculté latente essentielle : la sensibilité, "cette qualité précieuse de l'ame qui fait qu'elle est toujours disposée à être vivement émue et touchée". Cependant, il insiste sur le fait que la condition sociale des individus fait qu'elle ne peut pas se développer également. Le paysan écrasé par son travail ne peut éprouver les mêmes émotions qu'un homme de goût : "Les beautés physiques et morales de la nature ne forment pas sur une ame livrée à l'abrutissement de l'esclavage ou de la misère, une impression aussi forte que sur celle d'un homme instruit et libre".
Mais une solution existe : l'éducation des enfants car elle "peut aussi contribuer beaucoup à donner cette sensibilité".
Suivent une série d'exercices portant sur la structure, l'organisation des idées (des fables de La Fontaine, Ésope, Phèdre, La Motte ; une tragédie, Iphigénie de Racine ; un discours : Sur l'origine et les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, de Rousseau et l'exemple inverse, cacologique, de "mauvais ouvrages" comme une fable anonyme ou le mémoire sur l'éloquence de Borrelly)
Enfin, dernière et importante partie de son ouvrage, les Annonces et critiques dans lesquelles il poursuit pour une part sa croisade contre le mauvais français de Berlin. Cette fois, il s'en prend au discours académique du ministre Hertzberg, "Sur les formes des Gouvernements", prononcé le 29 janvier 1784 et immédiatement publié. Avec causticité, il va chercher à prouver que cet académicien, allemand, qui veut en remontrer à "l'immortel Montesquieu", n'en a ni les capacités intellectuelles ni linguistiques.
Cette diatribe, assez unanimement mal reçue, va marquer pour lui le début de la fin d'une carrière berlinoise qui semblait prometteuse.
Les Annonces examinent encore différents écrits français de Prusse (un discours de l'académicien Prévost, le Dictionnaire catéchitique à l'usage de la jeunesse, du pasteur Chifflard de Stettin, une traduction de l'Oberon de Wieland, par Monsieur de Boaton, le maître révéré d'Anacharsis Cloots à l'Académie des Gentilhommes …).
En résumé, si les constatations et les intentions de Laveaux sont en grande partie recevables quant à la qualité du français de Berlin et aux remèdes qu'il souhaite introduire, l'affaire soulevée par la critique du discours académique de Hertzberg prend de l'ampleur. La réprobation est quasi générale, car le nouveau venu s'attaque aux structures mêmes du monde prussien, touche à la fibre patriotique.
Les auteurs allemands, qui en général se préoccupent assez peu de cette querelle, considérant comme Friedrich Nicolai en 1760 à propos de Prémontval, qu'il ne s'agit là que de disputes sans importance, verront cette fois d'un assez mauvais œil qu'un Français s'en prenne à un ministre prussien connu pour ses sentiments patriotiques.
Le ministre en personne n'est pas resté insensible. Il s'est plaint au roi, qui lui a fait comprendre qu'il n'y avait pas à prêter attention à de telles insignifiances, qui ne touchent pas à son honneur de ministre. Cependant, sur son intervention probable, Laveaux est rappelé sinon à l'ordre du moins au bon usage des droits qui lui sont tacitement accordées.
Hertzberg jouera alors le grand seigneur (pour montrer à Laveaux sa petitesse ? Pour ne pas heurter le roi ?) en s'abstenant de poursuivre davantage et en laissant à Laveaux la liberté problématique dont il jouit. Mais il a été averti.
Le second tome du Cours, publié en janvier 1785 (Berlin, Wever) est plus technique que le premier : 256 pages sont consacrées à l'approche et à l'étude de la proposition avec les exercices correspondants.
Les Annonces et critiques, plus importantes que dans le premier tome, traitent principalement des dissertations lauréates du prix sur l'Universalité de la langue française (une centaine de pages).
Sans entrer dans les détails, Laveaux, comme la plupart des Allemands, considère que le travail de Rivarol est nul et reflète bien la décadence dans lequel s'enfonce la France. Il ne manque pas de rappeler les circonstances, à son avis scandaleuses, du choix effectué : le Discours de Rivarol a été l'objet d'une véritable campagne de promotion de la part d'une coterie dirigée par le prince Henri voulant distinguer le texte d'un Français alors que le public ne pouvait concevoir "qu'une pièce si mal écrite eût pu entrer un moment en concurrence avec le beau mémoire de M. Schwab". (P. 8)
Le grand défenseur de Rivarol sur les bancs des académiciens se révélera être son vieil ennemi, le protégé du prince Henri, Jean-Alexis Borrelly. Laveaux s'acharnera à montrer la faiblesse des arguments de celui-ci.
Son propre examen du discours de Rivarol est une dénonciation très pertinente de l'amateurisme du présumé comte, dénonciation faite avec précision, humour et acrimonie.
L'examen se termine par : "Voilà tout ; et l'Académie avait demandé [...]", citant à nouveau le sujet pour bien montrer que Rivarol est loin d'avoir rempli le contrat proposé.
Cette analyse est suivie d'une ironique Très-humble requête du Public à M. Borrelly, dans laquelle Laveaux, plus persifleur que jamais, feint de s'exprimer au nom d'un public convaincu par les arguments de l'académicien selon lesquels Rivarol "possède à un degré supérieur, un goût épuré, et formé par l'étude des grands modèles, un style tel qu'on en voit peu et que son mémoire, morceau très précieux à la littérature est un chef-d'œuvre qui doit étonner les nations". Il reprend alors bon nombre des fautes de Rivarol (p. 39-45) et conclut sa démonstration par un "Petit essai de Style dans le goût de cet habile littérateur" (p. 46-48), dans lequel il s'est amusé à coudre ensemble les expressions les plus étranges ou fautives de Rivarol sous la forme d'un discours esthétique burlesque, un pot-pourri qui n'est pas sans esprit.
Bien entendu, les membres de la Colonie berlinoise, tous partisans de Rivarol mais satisfaits de ce prix remis ex aequo à Schwab et Rivarol, poussent leur Gazette à montrer cette fois moins la prétendue nullité du "Zoïle berlinois" que son acharnement à détruire en lançant les bruits les plus faux au risque même d'arranger les citations à son goût. Il remplacerait la sage critique par les "sarcasmes qui ont fait jusqu'ici les délices de nos tabagies et de nos halles pour faire le procès à l'Académie et à M. de Rivarol." (p. 26)
Ce numéro se poursuit violemment : celui qu'on a intitulé Le procureur du Public devient l'accusé, ses origines mystérieuses, sa nullité, sa méchanceté, la clique qui le soutient… On oppose Le bon écrivain à l'Écrivailleur jusqu'au supplément du 7 février 1785 qui n'est plus qu'un véritable catalogue des maladresses du "Zoïle de Berlin".
Le tome III du Cours ne paraîtra qu'en 1787.
La partie "technique" de ce troisième tome est consacrée aux éléments du discours : des noms, des adjectifs, des verbes, des pronoms, des articles, des prépositions, des adverbes. Laveaux se limite à ces sept catégories, qu'il présente dans le détail, sans originalité à partir de grammaires générales courantes comme celles de Pépliers ou Beauzée, avec quelques idées empruntées à l'abbé Girard et à De Wailly, à Dumarsais, toujours probablement par le biais de l'Encyclopédie méthodique (articles "Analyse" (Beauzée), "Genre", (Douchet/ Beauzée), "Ponctuation" (Beauzée).
Les Annonces (cahiers 9 et 10), qui avaient fait le succès des cahiers précédents, sont réduites à la longue recension du Discours académique de l'abbé Denina "Réponse à la question Que doit-on à l'Espagne ?" prononcé le 26 janvier 1786 à la suite d'un article de Masson de Morvilliers (1740-1789) paru dans l'Encyclopédie méthodique (Volume Géographie moderne, tome 1, 1782) : "Que doit-on à l'Espagne ? Depuis deux siècles, et depuis quatre, depuis dix, qu'a-t-elle fait pour l'Europe ?"
Plus que d'une recension, il serait préférable de parler une nouvelle fois de la volonté de montrer la prétendue nullité d'un académicien.
L'abbé Denina, en janvier 1786, avait prononcé ce discours en réponse aux thèses de Morvilliers qui cherchait à démontrer le profond retard intellectuel et scientifique de l'Espagne, ne disant pas un mot du siècle d'or et ne mettant en avant que l'Inquisition ou les clichés habituels sur ce pays (jalousie des maris, indolence, paresse, goût de la tauromachie…) S'il admettait quelques grands écrivains, il se demandait où étaient les savants, les mathématiciens, les médecins, les biologistes, les philosophes. Il terminait son article en reconnaissant tout de même que, sous l'égide de la philosophie, quelques timides progrès commençaient à se faire jour.
Denina avait voulu y lire surtout un exemple de la fatuité française. Bon connaisseur de la vie intellectuelle et des littératures de France et d'Espagne, il va chercher à montrer l'outrance des propos de Masson qui parlerait par méconnaissance de la réalité ibérique. Il ira même jusqu'à inverser les termes du débat : en fait, contrairement à ce que prétend l'encyclopédiste, l'Espagne aurait beaucoup apporté à l'Europe et les Français seraient bien oublieux de tout ce qu'ils lui doivent. Le siècle de Louis XIV serait inimaginable sans l'exemple espagnol : jusqu'à Mazarin au moins, "l'Espagne a fait pour la France […] plus que la France n'avait encore fait pour les autres nations", dit-il en substance.
Laveaux consacre donc quarante-quatre pages à la critique de ce discours qui met en question le génie français et il brosse en creux un tableau dithyrambique du "génie français" allant jusqu'à paraphraser Rivarol dont il se moquait il y a peu !
En conclusion, oubliant ce que lui-même a pu dire et écrire, il renvoie Denina à tous ces envieux qui à Berlin disent du mal de la France :
On sait qu'il existe à Berlin une cabale ultramontaine, dont l'ignorance a pris à tâche de renverser la littérature française qui l'offusque. […] Mais les gens de bon goût, et il y en a un grand nombre à Berlin, feront toujours leurs délices des bons ouvrages français, et les ultramontains cabaleurs passeront comme l'ombre.
Carlo Denina, qui n'acceptera pas que son discours académique soit maltraité, fera paraître des Lettres critiques pour servir de supplément au discours sur la question Que doit-on à l'Espagne... ?. Dans une des deux lettres à W. von Dohm, l'abbé s'en prend violemment à Laveaux, à "M. le professeur très-ignorant surtout dans la littérature latine".
En France, les deux premiers tomes du Cours théorique ne font pas l'objet de quelque critique que ce soit. On ignore naturellement ce manuel réputé destiné aux Allemands, alors qu'il représente une synthèse intéressante de l'évolution de la pensée grammaticale jusque dans les années 1760 en France.
Dans les pays allemands, il est souvent cité mais peu discuté par les auteurs et publicistes. Quand on le fait, c'est pour lui reconnaître une certaine valeur, mais on peut aussi y lire une certaine satisfaction : cette querelle, ces tentatives de sauvetage d'une langue importante mais étrangère constituent bien la chronique d'une mort annoncée.
L'Allgemeine Literatur-Zeitung, généralement reconnue comme bien informée, compétente et objective écrit ainsi dès 1785 :
Comme la manière d'écrire des écrivains français se dégrade de jour en jour, qu'on remplace les choses par les mots, que le brillant est préféré au profond, que la rage d'innover progresse toujours davantage et que les livres écrits en français hors de France pullulent de barbarismes, de tours forcés, d'expressions mal employées, Monsieur de la Veaux, encouragé par l'ordre du roi a décidé de travailler contre le dépérissement de cette langue.
Le journaliste rappelle alors les remèdes proposés, qu'il approuve, mais il insiste sur un élément que l'auteur a laissé de côté et qui serait essentiel : la communauté française de Berlin et de Brandebourg diminue chaque année, de tels efforts risquent de ne plus servir à rien.
Pour le reste, le commentateur considère que la langue française corsetée dans ses règles ne permet ni la clarté ni la précision que loue l'auteur du Cours, que la syntaxe du français, l'agencement strict des parties du discours n'est pas aussi favorable à cette clarté qu'on le proclame, voyant au contraire dans les libertés de l'allemand une raison de supériorité.
Il est particulièrement laudateur en ce qui concerne les "Annonces et critiques", car elles seraient marquées du sceau de la franchise et, selon lui, font honneur à la sincérité de l'auteur et surtout à la liberté d'expression en Prusse..
Le travail sur la préposition, l'objet et le but, le temps et le lieu, les périodes reçoivent l'assentiment du critique. Les exercices qui suivent sont jugés particulièrement utiles et le fait que Laveaux expose, pour les expliquer et les corriger, quelques fautes commises par de grands auteurs emporte ses suffrages car "l'admiration des Français pour leurs grands auteurs n'est pas aveugle". Il remarque aussi que si les classiques du XVIIe siècle sont quasiment sans reproche, les auteurs contemporains, comme le montre Laveaux, sont souvent inexacts, ce qui va tout à fait dans le sens de ce qu'on pense en Allemagne : la France est entrée dans une période de décadence intellectuelle. Les qualités d'écriture, de goût, le grand savoir de l'auteur des Cours sont enfin mis en exergue, même si on aimerait que parfois (à propos d'Hertzberg) il soit un peu moins sévère. En revanche, on trouve tout à fait juste d'avoir démontré la nullité de M. B(orelly) et de son mémoire sur l'éloquence.
Les Büsten berlinischer Gelehrten, périodique appartenant à l'Aufklärung radicale, qui, en 1787, accordent à Laveaux l'honneur d'une notice biographique, écrivent ainsi après avoir rappelé qu'à côté de romans il a été l'auteur d'"une nouvelle grammaire française qui le fit connaître du roi" :
Celui-ci le nomma professeur de l'Académie Militaire avec un salaire de 800 Rthl en le chargeant de travailler à l'épuration de la langue française des écrivains et des pasteurs. C'est ce qu'il fit avec ce célèbre ouvrage périodique qui se poursuit encore et parut sous le titre de Cours théorique et pratique de la langue et de la littérature française.
On reconnaît au premier Cahier d'avoir bien montré la décadence du bon français écrit parmi les Berlinois et d'en avoir donné des exemples qui en soulignent les ridicules.
C'est en effet ce que retient surtout la critique allemande et c'est aussi ce qui explique que Jean-Charles de la Veaux, ce Français qui dit leur fait aux Français, est rarement négativement considéré. Il est d'ailleurs important de lui conférer une dignité, de lui accorder une compétence, une expertise en matière de bon goût et de jugement : sa critique n'en aura que plus de force.
L'auteur de ce "Buste de de La Veaux" poursuit son évaluation en affirmant que le cours de logique du second cahier prouve que "M. de la Veaux est tout autant un philosophe important pour l'enseignement que ses Nuits Champêtres en font un philosophe pour le monde."
Une réédition complète aura lieu chez Wever en 1797, douze cahiers en trois volumes que le libraire présentera ainsi dans son catalogue de 1796 : "Tous les jugements compétents concordent : les écrits de J.C. Delaveaux quant à la correction et au style sont parmi les plus excellents que la littérature française puisse proposer".
À cette occasion, Simon Debonale, le nouveau Maître des Maîtres en Allemagne, se livrera à une critique sévère de son prédécesseur en s'emportant contre le Cours théorique à son avis peu fiable, inexact, cousu de fautes et dénotant en particulier la méconnaissance de règles élémentaires, l'ignorance des pronoms indéfinis, une mauvaise ou désuète orthographe qui provoque des erreurs de prononciation. Il est vrai qu'à cette époque, Debonale pense surtout au directeur du Journal de Strasbourg puis du Journal de la Montagne !
Au cours de cette affaire, Laveaux a manqué de prudence. Les encouragements royaux, son titre, les lettres royales l'ont certainement enivré et il s'illusionne sur le rapport des forces. La protection du souverain est certes importante, mais limitée pour trois raisons.
D'abord parce que celui-ci est très âgé et malade ; ensuite parce que Frédéric n'a jamais qu'une préoccupation : utiliser à son bénéfice les individus qu'il semble distinguer. La fameuse anecdote à l'encontre de Voltaire "on presse l'orange et on jette l'écorce" jadis colportée par La Mettrie est toujours vraie. Enfin, Frédéric a bien dû se rendre compte que ce n'est pas un Cours, aussi bien fait qu'il soit, qui permettrait au français parlé par ses Colonistes de s'améliorer et les prétentions affichées par son professeur ont pu lui paraître assez creuses.
D'autre part, ses adversaires sont certes un moment bousculés, déstabilisés mais avec les fêtes du Jubilé, la publication des Mémoires d'Erman, la propre reconnaissance des milieux francophones qu'il est urgent d'améliorer l'enseignement du français, ils regagnent vite la confiance de tous ceux qui ont douté et leurs coups de boutoir portent : à force de répéter que Laveaux est un plagiaire, d'exposer ses incorrections de langue, de répéter qu'il n'est qu'un piètre écrivain, un écrivailleur imbu de lui-même, qui veut fallacieusement faire croire que grâce à ses efforts, Berlin pourrait devenir la première ville francophone au monde en dehors de Paris, et une capitale susceptible d'en remontrer aux Français eux-mêmes : Berlin institutrice de Paris un peu comme Athènes le fut de Rome (Gazette du 11 octobre 1784), ils parviennent à discréditer celui qui s'enferre dans sa manière ; depuis trois années, il ne sait qu'ironiser de plus en plus lourdement sur les membres éminents de la Colonie, n'hésitant pas à recourir aux insultes et médisances…
La défaveur sera rapide : nommé professeur royal fin 1783, félicité pendant l'été 1784, il est discrètement rappelé à l'ordre peu après puis très sérieusement au printemps 1785.
En effet, le vieux roi ne semble plus se préoccuper de lui et, avec son Cours, Laveaux ne connaît pas les succès qu'il espérait. Dès le 25 avril 1785 un correspondant de la Gazette apprend à ses lecteurs que "M. le professeur royal Laveaux déclare dans un Avis qu'il a mis sur la couverture de son 6e cahier du Cours théorique et pratique, que des tracasseries clandestines l'obligent à prendre d'autres mesures pour l'impression des critiques dont il régale ses lecteurs".
Laveaux a dû, malgré son titre et ses protestations, soumettre ce nouveau cahier à la censure. Hertzberg, bien que manifestant son dédain en public, est bien décidé à ne pas lâcher sa proie.
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Par ailleurs, il termine les premiers tomes de sa traduction de l'Histoire des Allemands. Il tient à cette traduction, car - comme il l'indique en introduction - il souhaite que le public francophone apprenne enfin ce que sont les Allemands. Sa rencontre avec l'Allemagne a été positive. On sait qu'il a de nombreux amis allemands et il désire continuer à être le passeur qu'il a déjà été avec ses romans traduits.
Laveaux fera donc paraître entre 1784 et 1789 en tout huit tomes de cette Histoire sur les douze de l'original. Il interrompt son travail sans qu'on en sache la raison. En 1784, les premiers volumes terminés paraissent également à Reims (Cazin, 5 volumes in-8).
Peu de réactions de la part des journaux sur cet ouvrage en France.
Le Journal encyclopédique est le premier à en parler en octobre 1786. Le journaliste en souligne le succès, "la diligence et l'habileté" de la traduction et il en donne (sur huit pages) des extraits.
L'esprit des journaux français et étrangers, en octobre 1787, cite de longs passages, mais ne dit rien sur l'auteur de la traduction, se contentant de le signaler. Dans sa Prusse Littéraire, l'abbé Denina écrit :
Le plus louable de tous les travaux de ce professeur laborieux est sans contredit la traduction de l'Histoire des Allemands de Mr. Schmidt, malgré les fautes qu'on lui reproche et qui sont plus l'effet de l'ignorance de la matière que de celle de la langue.
Les quelques sondages que nous avons faits révèlent une traduction assez soigneuse, proche de l'original avec toutefois une nouvelle présentation, un allégement du texte.
En Allemagne, l'Allgemeine Literatur-Zeitung voit dans cette traduction un grand service rendu à la nation française qui ne posséderait jusqu'alors que l'histoire du père Barre, extrêmement fautive, et les Annales de l'Empire de Voltaire, qui ne vaudraient guère mieux. Il souligne la valeur de la traduction mais aussi ce qui est inévitable : la difficulté à rendre les nuances et quelques erreurs, refusant d'en accabler "un auteur aussi correct et possédant aussi parfaitement sa langue, qualités pour lesquels M. de la Veaux est bien connu".
La traduction de Laveaux sera, en France, la base de travail de beaucoup d'historiens du XIXe siècle s'intéressant à la période couverte, c'est-à-dire au moins jusqu'à la fin du Moyen Âge : Adrien-Alexandre-Marie Hoverlant de Beauwelaere, Louis Nigon de Berty, Edward Gibbon, Antonin Pierre Laurent Macé etc.
Dans le cadre de sa querelle avec le ministre Hertzberg, il trouve encore le temps d'écrire un pamphlet, Eusèbe ou les beaux profits de la vertu dans le siècle où nous vivons. Ce petit livre, qui paraîtra pour la foire de Leipzig en mars 1785, provoquera un véritable scandale.
Avec ce texte, Laveaux fournit sans doute un de ses meilleurs ouvrages. Il s'agit d'un roman philosophique, comme l'indique la préface, imité de Candide, qui joint à l'intérêt d'une narration romanesque, une réflexion philosophique et, ce qui est le genre dans lequel Laveaux excelle, une satire très habile.
La brochure connaît un vrai succès, mais est vite interdite, et les exemplaires sont saisis. Qu'à cela ne tienne, Laveaux sait d'où le coup est venu et il n'est pas prêt à céder devant la menace. Eusèbe réapparaît peu après sous la marque des héritiers de Marc-Michel Rey à Amsterdam, une adresse probablement fictive comme l'indiquent Quérart et la plupart des bibliographes : il a profité de ses connaissances à Leipzig pour narguer les autorités prussiennes qui ont frappé, sous la pression du ministre Hertzberg.
Ce dernier, depuis les critiques du Cours Théorique ronge son frein et ne veut pas laisser sans réponse le passage que Laveaux lui a consacré dans ce conte philosophique. Ainsi proteste-t-il devant le roi :
Non content de critiquer le stile de quelques petits mémoires historiques, que j'ai lus à l'Académie, à quoi je n'ai rien à dire, il ne cesse de m'attaquer par ses sarcasmes personnels dans ses écrits, et il vient d'y mettre encore le comble en publiant ici sans censure un Libelle diffamatoire, qui a pour titre Eusèbe, et dans lequel cet Eusèbe voyageant, à l'imitation de Candide de Voltaire, dans le pays D'Ostrogothie, me dépeint sous le nom ironique d'ami des hommes, qui écrivait sur la bienfaisance et la population, comme le dernier des hommes, et m'attribue des faits de dureté et d'injustice, qui sont absolument controuvés, contraires à mon caractère, et même impossibles dans nôtre État.
On voit au moins que quand Laveaux a pris quelqu'un en grippe, il ne le lâche pas facilement et ne se laisse pas impressionner par la qualité ministérielle de sa victime.
De quoi s'agit-il dans Eusèbe ? C'est d'abord une réécriture, une imitation du Candide. Cependant, le sous-titre de l'œuvre originale, "ou l'optimisme", ne convient cette fois pas du tout : le conte de Laveaux devrait s'intituler : Eusèbe ou le pragmatisme.
En effet, ce petit roman qui, au moins pour les cinquante premières pages, est d'une écriture étonnante pour le dix-huitième siècle (courts chapitres, phrases brèves et le plus souvent indépendantes, économie de descriptions, de métaphores, un style "minimaliste" et nerveux), donne à la vie d'Eusèbe une rapidité intéressante : le jeune héros est véritablement emporté par les événements.
Un chirurgien de campagne élève son fils Eusèbe dans le respect de la vertu et lui fournit les éléments d'une éducation qui devrait suffire à assurer son existence. Il rencontre un capucin qui lui expose avec cynisme deux principes essentiels : la fin justifie les moyens et la loi du plus fort est la seule loi de la société, le plus fort étant celui qui possède le plus. Emporté par le tourbillon de la vie, le jeune homme comprendra petit à petit que ce moine n'a pas tort et que les vertus et le savoir qui forment le fond de sa personnalité ne servent à rien dans un monde entièrement corrompu par l'argent. Il rencontrera au cours de ses pérégrinations un prétendu ami des hommes, Hertzberg, qui se révèle être un personnage ignoble et un ennemi des Lumières, de la philosophie.
Laveaux dénonce l'inhumanité d'un monde vénal et faux, il écrira son "Contrat Social", plus tard, quand il croira pouvoir le faire, à Strasbourg et à Paris, et c'est seulement bien après, quand ses dernières illusions auront disparu, qu'il fera sienne la conclusion de Candide et cultivera son "jardin", écrira ses dictionnaires…
Eusèbe est recherché du public pour son aspect satirique, mais aussi pour la superbe gravure liminaire que Laveaux décrit en préface :
Le Vice désigné par un poignard, et des serpens est assis sur un trône, et appuie un pied sur son épaule. La Fortune debout devant le Vice, lui verse d'une corne d'abondance de l'or, des mitres, des croix, des cordons etc. tandis qu'un Génie, aux pieds de la vertu secoue tristement un sac dont il ne tombe rien. […]
Cette gravure imprimée anonymement a eu pour auteur un jeune artiste promis au plus bel avenir, Gottfried Schadow. Les lettres de ce jeune homme, publiées en 1864 nous l'apprennent et témoignent du scandale causé par Eusèbe et du danger couru par l'auteur de la gravure. Sa mère lui écrit en effet peu après la parution du livre :
[…] J'en oublie presque que j'ai encore quelque chose à te dire. Tu as bien fait la gravure pour le Euseup (Eusèbe), le livre a fait beaucoup de bruit et Lawa (La Veaux) a eu le toupet de le vendre publiquement. Le ministre H. a exigé son départ ou sa revanche et le roi qui évidemment place plus haut son ministre qu'un Français aussi léger, a interdit très sévèrement à Lawa de recommencer. Comme on s'est sérieusement demandé qui a fait les gravures et qu'on a appris qu'un élève de Tassa (Tessaert) les a faits sans doute sous sa direction et Berger a dit à Genelli que tu serais bien bête d'avoir fui à cause de cette affaire. […]
Schadow aurait accepté de réaliser l'illustration liminaire d'Eusèbe par amitié pour Laveaux et par détestation de la tyrannie bureaucratique et de la censure de son pays. Sa mère arrangera son départ pour fuir les poursuites attendues.
Il s'est attelé (avec des collaborateurs) à une synthèse bilingue de la partie grammaticale de son Cours amendée de la grammaire de Wailly et des idées novatrices de Girard : Les Vrais principes de la langue française oder neue französische Grammatik, Berlin, 1785. Prêt à être publié fin 1784, Christian Friedrich Himbourg le fait paraître avec privilège de "Joseph, empereur romain", ce qui le garantit des habituelles contrefaçons. Une gravure liminaire illustre la pensée de son auteur : sur un socle où on peut lire "Siècle d'or de la langue française", la statue de Louis XIV entourée des portraits de personnages portant la perruque du grand siècle : les "classiques" de la littérature française. Un homme, avec perruque et épée, un maître de langue sans doute dans toute la noblesse de sa fonction, présente ce sanctuaire à un enfant.
Avec cette grammaire, il pense fournir un véritable manuel destiné aux apprenants, comme l'indique la préface, le moyen de recourir à une base d'apprentissage simple. Dans son esprit, elle est indissociable du Cours.
Deux grandes parties : d'abord les règles de la prononciation et du discours, puis le style.
L'Allgemeine Literatur-Zeitung la trouvera confuse, particulièrement en ce qui concerne la nomenclature allemande. Elle regrettera aussi les nombreuses erreurs.
En 1785 encore paraît également un livre très important, mais qui passe assez inaperçu (il quitte Berlin, doit s'installer à Stuttgart et s'y imposer…) : son Essai philosophique sur les prêtres et la prédication.
Cet essai se divise en trois parties : deux textes liminaires, une réflexion sur la fonction sacerdotale et deux sermons commentés d'un pasteur philosophe qui semble l'avoir beaucoup impressionné : Georg Johann Zollikoffer (ou Zollikofer).
Dès l'épître dédicatoire, il résume le thème qu'il va développer : les qualités que doit posséder le prêtre. Cet état, "le plus respectable de la Société", doit être relevé car il aurait été perverti jusqu'à en être méprisable par "l'ignorance, la superstition, la mauvaise foi". Sa véritable mission est éducatrice : "instruire le peuple" et n'avoir pour objectif que de tendre à la vérité : "Non à cette prétendue vérité que vous avez apprise de la bouche de vos maîtres, sans la comprendre, mais à cette vérité que la nature enseigne, que le cœur avoue, que tous les honnêtes-gens de toutes les religions adoptent sur toute la surface du globe."
Le but que doit se fixer le futur prêtre est la liberté et le bonheur du genre humain. Enfin, devenir vraiment prêtre, c'est entrer "dans la carrière de la raison".
Le lien est aisé à établir avec les réflexions qui parsèment ses Tableaux et ses Nuits, mais sans la douceur d'une écriture qui se voulait poétique. Ce lien est encore plus évident dans le court Avant-Propos où, avant de présenter son livre, il rêve ("un de mes rêves favoris") de prédicateurs philosophes et de l'impact qu'ils pourraient avoir sur les foules. Lisant justement par hasard les sermons d'un de ces hommes rares : Georg Joachim Zollikoffer, il a aussitôt pensé (nouveau lien cette fois avec ses ambitions pédagogiques et réformatrices) à les traduire pour en faire profiter les futurs prêtres catholiques et pasteurs de la Colonie berlinoise, qu'on voit, affirme-t-il, sortir des collèges insuffisamment formés, "s'affubler d'un manteau et d'un rabat" et qui ne savent que "débiter des fadaises". Le livre qu'il propose sera donc composé de réflexions tirées de ses observations et de deux sermons du pasteur Zollikoffer qu'il a traduits pour donner un modèle aux futurs ecclésiastiques : "Ce serait sans doute une révolution à désirer, que la philosophie et le bon sens fussent prêchés dans nos églises".
Il clôt son préambule par un cri d'espoir qui paraît aussi sincère que ses méditations des Nuits. L'Église s'est fondée sur les ruines du paganisme ; la raison doit s'établir "sur les ruines des superstitions inventées par les prêtres chrétiens de toutes les sectes". Ces idées seront fondamentales quand il sera à Strasbourg et réclamera qu'on applique strictement les lois contre le clergé non assermenté.
La seconde partie de l'ouvrage, les réflexions philosophiques sur les prêtres, est divisée en quatre chapitres dont les titres parlent d'eux-mêmes : Qu'est-ce que les prêtres ?/ De la cruauté et des persécutions des prêtres./ Du pouvoir des prêtres./De la réforme des prêtres.
Dans le dernier chapitre de son essai, il va indiquer les voies d'un renouveau sacerdotal car, pas plus qu'il ne renonce à la nécessité d'une religion, il ne conçoit de société sans l'existence d'un clergé, mais un clergé véritablement réformé dans le sens de la philosophie.
Il est d'avis qu'il faut en finir avec ces prédications qui ne traitent que de thèmes religieux incompréhensibles pour la majorité, qui ne font que conspuer "les prétendus vices des jeunes paysans", qui mettent l'amour au pilori. S'il considère que ses idées sont déjà mises en pratique dans plusieurs pays, "les Français seuls, qui se sont réfugiés dans les différentes contrées de l'Europe, paraissent avoir apporté chez leurs hôtes, ce misérable esprit d'intolérance qui les a fait massacrer et bannir. Ils sont intolérans au milieu de la tolérance. Dans quelques villes d'Allemagne, les Prêtres français réformés rugissent dans les chaires contre les Juifs, contre les philosophes, contre les catholiques, contre les luthériens."
En conclusion, il présente les textes qui font la matière de la troisième partie, les deux sermons de G.-J. Zollikoffer :
Il prêche comme aurait prêché Socrate, comme prêcheraient de nos jours ces philosophes que l'on proscrit. Les sermons de cet ecclésiastique philosophe, devraient servir de modèle à tous les Prêtres honnêtes de nos jours. J'en ai traduit deux qui pourront faire juger de l'ame de ce philosophe sublime. Ma traduction est sans doute bien au-dessous de l'original. Ils sont écrits avec un style noble, avec une précision et une élégance qu'il est difficile de faire passer dans une autre langue.
Cette dernière remarque est digne d'être relevée : le pourfendeur du Discours de Rivarol reconnaît à la langue allemande des qualités que bien peu de Français sont alors capables de remarquer et d'apprécier.
Le livre se conclut par ses dernières recommandations :
Tous les amis de l'humanité conviendront que c'est ainsi que l'on devrait prêcher. Les sermons devraient se borner à nous enseigner nos devoirs et à diriger les opinions de manière à nous les faire aimer. Ils devraient fronder les grandes erreurs, qui font le malheur de l'humanité, et qui tendent à sa ruine ; ils devraient s'élever hardiment contre ceux qui violent les droits sacrés de l'humanité, développer à l'homme la sainteté de ses droits ; lui en démontrer l'inaliénabilité, et prouver à ceux qui y portent atteinte, qu'ils agissent contr'eux-mêmes, parce qu'on ne viole jamais impunément les premières lois de la nature ; ils devraient nous peindre sous des couleurs riantes, les douces vertus qui font le bonheur des hommes et qui les enchaînent les uns aux autres par les liens de la nature. O Prêtre, croirais-tu donc déshonorer ton ministère, en peignant dans le temple du Dieu de l'univers, les douceurs de l'amour qui élèvent l'âme, en travaillant à le faire triompher du libertinage honteux qu'on lui a substitué ? Si tu prêchais ainsi, tu prêcherais avec la nature, et tes sermons seraient écoutés.- O, peins-nous le bonheur des amans, des époux, la douce volupté que produit, l'amour paternel, la piété filiale ; peins-nous les doux plaisirs de la société, les avantages de la douceur, de la bonté, de l'indulgence ; représente-nous l'horreur de l'infidélité, et les suites affreuses qu'elle entraîne ; que le vrai bonheur de l'homme soit ton but ; mais ne considère point ce bonheur en hypocrite ; considère-le en homme. Dépose ces foudres ridicules qui ont fait trembler si longtems la terre ; quitte ces habits bigarrés qui te distinguent des autres hommes ; jouis avec nous de tous les plaisirs de la société ; ne renonce plus à certains alimens, au bonheur d'être époux et père ; sois homme, et nous t'aimerons.
La facture de cet extrait prouve au moins que Laveaux aurait été (et qu'il l'a sans doute été au début de sa vie) un excellent prédicateur. Il annonce l'éloquence qui marquera ses discours révolutionnaires.
Dans l'Essai philosophique, Laveaux montre une fois de plus qu'il est un des rares Français qui jugent alors l'Allemagne et la littérature allemande sans a priori et en connaissance de cause : il y exprime un respect sincère de certaines œuvres, de certains auteurs, de la langue également, d'un état d'esprit. Il a déjà plusieurs fois fait allusion au sérieux des intellectuels, à l'esprit de tolérance plus répandu qu'en France qui reste pour lui le pays où l'opinion publique est marquée par l'inconséquence et la superficialité, où le philosophe connaît souvent un sort difficile et, pense-t-il en admirateur du "grand siècle", où une régénération serait d'autant plus souhaitable. Son image de l'Allemagne perdra sans doute de son éclat lorsqu'il sera confronté, à Stuttgart, à des réalités allemandes plus présentes : il y côtoiera des professeurs, de grands esprits et sera souvent déçu. À Berlin, le professeur royal est un peu "au-dessus de la mêlée" : il observe et critique, soutenu, pense-t-il, par le souverain ; à Stuttgart, il enseignera dans une université et devra partager le lot commun …
Il donne encore la traduction de Ludwig Müller, Tableau des guerres de Frédéric le Grand, ou plan figuré de 26 batailles rangées, Potsdam, 1785 (chez l'auteur), qui aura au moins quatre rééditions.
L'Esprit des journaux de janvier 1788 précise que la traduction est du professeur de la Veaux et fournit au lecteur un compte rendu très complet de l'ouvrage en notant la très belle carte qui accompagne ce livre mais en déplorant les nombreuses incorrections qui le déparent sans en empêcher ni la lecture ni l'intérêt.
En 1787, Wever republie ses Critiques et annonces en un volume : la Critique de quelques auteurs français qui écrivent en Allemagne, Ouvrage extrait du Cours Théorique et pratique de langue et de Littérature française, comme il l'avait fait en 1784 avec d'autres chapitres de ce Cours : De l'art de penser ou, en 1785, en partie, avec Les vrais principes de la langue française. Ce sont des réimpressions partielles susceptibles de bien se vendre.
Juste avant de quitter Berlin, il a entrepris la traduction du livre d'un auteur allemand peu connu, mais dont la thématique l'intéresse, Christoph Gossler, son Versuch über das Volk, zum Besten der Armen, Decker, Berlin, 1786, qui devient l'Essai sur le peuple et paraîtra à Stuttgart. On y traite de la situation de cette couche de la population qui vit d'un travail manuel. L'auteur s'interroge sur les causes de la misère dans laquelle se trouvent ces gens avant de proposer des remèdes. Selon lui, ces gens souffrent d'abord de deux penchants : ils sont portés à la débauche et vivent dans la mécréance. Dans ce second cas, c'est parce qu'ils n'ont pas reçu d'éducation religieuse solide. Le seul remède serait l'éducation des masses, l'apprentissage des droits et des devoirs, le développement du sens de la justice, les exemples donnés par les plus riches. Une surveillance des mœurs du peuple serait envisageable. Par ailleurs, cet essai traite de la pauvreté et de la mendicité et des moyens de les supprimer, de l'usure, du scandale des soldats invalides abandonnés à leur sort, des malheurs causés par la loterie, de la justice souvent favorable aux riches, tant de thèmes qui se retrouveront dans les rapports que le fonctionnaire Laveaux rédigera quand il sera chargé, par exemple, des hôpitaux de la Seine.
Tout cela ne représente certainement qu'une partie de ses publications. Il a participé à des recueils ou des journaux comme l'atteste l'ironie de Le Bauld s'amusant par exemple du paquet de poésies qu'il a envoyées en France pour y être imprimées.
*
Son avenir n'est plus à Berlin ; il sait depuis quelque temps déjà qu'avec le nouveau souverain, il ne bénéficiera plus des mêmes conditions d'expression. Il s'est alors tourné vers une solution de repli, n'oubliant pas de rassembler tous les documents qui pourront lui servir pour des œuvres à venir. En particulier, il a le projet d'une grande histoire du XVIIIe siècle et accumule le matériel nécessaire. Frédéric II sera un des personnages phares de cette histoire.
Laveaux s'est fait trop d'ennemis dans la capitale : les Prussiens "de souche" voient certes en lui un Français disant des membres influents de la Colonie et de ses compatriotes ce qu'eux-mêmes ne peuvent décemment pas dire ; il est pour eux, avec son titre et ses ouvrages, l'instrument idéal de leur détestation de ces Français arrogants et imbus d'eux-mêmes, incapables de reconnaître le génie allemand ; pour la plupart des membres de la colonie berlinoise, il est une sorte de traître et un personnage grossier, un plagiaire peu instruit, un arriviste seulement capable de répandre son fiel en donnant à certains Allemands l'impression d'être un grammairien de talent et un homme de lettres distingué.
Pourtant, qu'on ne s'y trompe pas. Si Laveaux s'est attiré beaucoup d'adversaires, il ne manque ni d'amis ni de relations en dehors même de ceux qui le soutiennent dans sa "croisade" contre le mauvais français, dans les milieux de l'édition et de la librairie certes, mais aussi parmi la communauté juive de la ville, avec de nombreuses personnalités liées à l'Aufklärung, voire avec de simples pasteurs. Plusieurs anecdotes donnent de lui une image bonhomme qu'un correspondant de Kant évoque dans ses lettres au philosophe. Il a aussi des contacts avec le milieu des artistes et voyage assez souvent, ce qui suppose bien des relations hors de la ville. Nous savons, par des lettres, qu'il a des rapports avec les Bernoulli, avec Merian, avec le conseiller wurtembergeois baron de Bühler, avec le savant Ring, avec les principales familles israélites de Berlin, avec Schadow, avec le sculpteur Tessaert…
Les feuilles de l'époque vont signaler son changement pour Stuttgart, ainsi Olla Potrida parle de la venue du "très célèbre professeur de la Veaux" et de ses publications en cours (1786).
Par l'ordre ducal du 7 novembre 1785, Laveaux est donc recruté comme professeur de littérature et de langue françaises à la Hohekarlsschule, l'établissement universitaire fondé par le duc de Wurtemberg, Charles-Eugène.
Il s'installe dans un appartement situé non loin du centre-ville, y possède un jardin, élève des poules…Sa seconde fille Dorothée Rose y voit le jour le 14 novembre 1786.
À peine arrivé, le duc lui fait savoir qu'on est peu satisfait du niveau de français des élèves et qu'on attend de lui un renouveau. Cette mission n'a pas dû être très bien perçue par ses collègues : il vient de Berlin remettre de l'ordre là où ils auraient failli ! Il n'hésitera d'ailleurs pas à le leur rappeler quand ceux-ci invoqueront le manque d'intérêt même des élèves :
Preuve qu'ils n'ont point été bien enseignés, preuve que l'instruction à cet égard a besoin d'être réformée, que faut-il penser de maîtres qui ayant enseigné une langue à des enfants pendant trois, quatre, cinq, six et sept ans, n'ont pu parvenir à leur apprendre à lire, à décliner, à conjuguer ? Que penser d'un professeur qui prétend qu'on n'y parviendra jamais, malgré tout ce qu'on pourra faire ?
Dès le mois de mai 1786, il remet donc à l'intendant von Seeger son "Plan d'instruction pour la langue et la littérature françaises à l'université Caroline" : deux sections, la première "Pour les philologues", c'est-à-dire destinée aux enseignants ; la seconde "Pour les étudiants".
Un "livre élémentaire" est proposé à ses collègues, en quatre parties, dont il donne les têtes de chapitres : Recueil de dialogues, scènes de comédies, fables…, en précisant que ce sont là tous des "originaux français" ; Traduction allemande de ces morceaux "aussi simple et aussi littérale qu'il sera possible" ; Règles de prononciation relatives aux lettres ; Vocabulaire contenu dans les parties précédentes.
Dans un second "livre élémentaire", on retrouvera des pièces semblables à celles qui sont dans le précédent, mais "un peu plus difficiles que les premières", puis une initiation aux "parties de l'oraison" "en allemand", et l'apprentissage du vocabulaire en distinguant les catégories grammaticales. Enfin, il préconise de continuer les exercices de prononciation "relativement aux parties du discours".
Il indique un troisième et un quatrième livres élémentaires, plus complexes, avec une approche de l'orthographe, des règles, des homonymes. Les textes sont désormais "tirés des meilleurs auteurs français" et on y joint un recueil de morceaux allemands pour la traduction "avec des remarques", une étude des synonymes et un traité de la construction.
Les élèves quant à eux disposeront de deux livres élémentaires : le premier composé d'un abrégé de la rhétorique, d'un recueil des plus beaux morceaux, d'un traité du style, d'un traité du goût, d'un traité des tropes, de règles pour bien lire "dans le ton", d'une poétique, de l'Art poétique de Boileau "avec remarques". Le second manuel consistera en un cours de belles-lettres, d'une histoire de la littérature française, des éloges de Fontenelle, de d'Alembert et de Thomas, des "lectures et traductions des meilleurs ouvrages français relatives aux sciences de destination de chaque division particulière."
Ce plan certes est marqué par l'intention d'une progression graduée et d'une approche inductive de la langue avec une introduction assez rapide de la grammaire, mais sans que celle-ci soit coupée de la réalité des textes et des situations.
Il conclut très sûr de lui par l'exposé de ses exigences :
Tel est le plan d'après le quel il me semble que l'on devrait reformer l'instruction de la langue française à l'académie Caroline. […] Si son Altesse Sérénissime daignait approuver ce plan et me donner les ordres de l'exécuter ; je le ferais avec le plus grand zèle ; et je prierais son Altesse Sérénissime de vouloir bien ordonner qu'il me fût payé 5 florins d'honoraires pour chaque feuille d'impression. Stouttgard ce 30 mai 1786. De la Veaux
Le professeur de la Veaux, traite quasiment d'égal à égal avec "Son Altesse Sérénissime", comme il l'a toujours fait avec ses mandants. S'il ne prend guère la peine d'entrer le détail de son projet, il fixe ses tarifs.
Ce plan est communiqué aux différents professeurs et chacun doit donner son avis.
On sent chez les collègues du nouvel arrivant de la méfiance pour ne pas dire un rejet, mais en même temps de la prudence, car ce professeur royal par la grâce de Frédéric n'est pas n'importe qui et il a été recruté par le duc, l'ordonnateur du plan et du manuel qui en découlera ; tous savent en outre que la qualité des résultats obtenus en langue française laisse à désirer. Cependant, les critiques vont toutes dans le même sens : ce plan n'est qu'une maigre et confuse nomenclature de vieilles idées, le "rénovateur" des études du français a-t-il bien les capacités de remplir sa mission ?
Dès le 21 juin, Laveaux répond violemment aux critiques.
Dans une lettre rageusement écrite (écriture "jetée" sur le papier, ton emporté), il s'étonne de l'audace de ces examinateurs au "style barbare" et cite quelques-unes de ce qu'il considère être les marques de leur incompétence. Il s'en prend particulièrement au professeur Schwab, le concurrent de Rivarol, "qui a traduit un ouvrage de Salzmann de la matière la plus platte et la plus fautive", concluant avec fatalisme : "Quelle confiance voulez-vous que des parents aient dans des professeurs de langue française qui ne savent écrire quelques lignes sans faire une douzaine de fautes ?".
Il n'hésite pas à gauchir, à exagérer ce qui a été dit et ridiculise ainsi ses "collègues" :
J'ai été surpris de voir des Professeurs dire que le traité d'orthographe est inutile (il a seulement été mis en question) ; que les maximes sont ce qu'il y a de plus aisé (leur mémorisation a été évoquée); que les règles sur la prononciation des lettres autorisent à mal prononcer (les critiques portent sur un apprentissage "hors vocabulaire" des phonèmes) ; les qu'il faut apprendre règles de la construction avant que de connaître les matériaux avec lesquels on doit construire (les professeurs souhaitent seulement que le lien entre ces deux éléments soit plus clairement défini) ; qu'il faut que les écoliers apprennent avec beaucoup de peine, afin de mieux retenir (on insiste seulement sur la nécessité de l'effort), qu'il faut commencer par les choses les plus difficiles ; parce qu'au commencement les enfans dévorent les difficultés ; et dans un autre endroit que notre plan blesse l'ordre d'une bonne méthode parce qu'il ne procède point du facile au moins facile […]
Ses remarques couvrent sept pages d'une écriture serrée. Laveaux reprend son plan et les critiques point par point tout en donnant libre cours à son aigreur et à son ironie : s'il n'a pas indiqué de méthode précise, c'est par respect pour ses collègues ("L'auteur du plan a eu trop bonne opinion des Maîtres et des Professeurs de l'académie Caroline"). EnfinIl ne peut s'empêcher de reprendre ses collègues sur tel ou tel terme employé, de ne pas accepter leurs remarques formelles, et ceci toujours sur un ton hésitant entre l'onction feinte et la satire.
Il va clore sa lettre/diatribe par une déclaration qui a dû mettre ses correspondants assez mal à l'aise, surtout Schwab :
Nous n'avions pas cru que les maîtres et les professeurs de l'université Caroline fussent des gens de routine, des gens capables de dépit, des gens incapables de réussir. Mais si cela était, il y aurait un moyen ; que l'on choisisse quelques jeunes élèves de l'académie et qu'on travaille à les former pour devenir de bons maîtres de langue, comme on en a formé des danseurs, des comédiens, des musiciens, des peintres, des graveurs. Ces jeunes gens ne coûteraient pas tant que les maîtres, il ne faudrait plus un si grand nombre de professeurs, et on ne serait plus obligé d'avoir recours, pour ces places à des Allemands incapables de réussir.
Le manuel annoncé dans le plan a été vite terminé. Ses Leçons méthodiques de langue française pour les Allemands contenant tout ce qui est nécessaire pour apprendre et enseigner cette langue comportent deux volumes et commencent à paraître au début de 1787, sur les presses de l'université Caroline.
Quelques mois auparavant, le 3 juin 1786, le duc avait fait savoir à von Seeger que Laveaux venait de les lui envoyer. Il n'est pas vraiment satisfait et doute que ce travail puisse vraiment améliorer les compétences en langue française, mais il attend des autres professeurs qu'ils suivent désormais la voie ouverte par le "Professeur de la Veaux". L'ouvrage sera immédiatement traduit par le professeur Kausler :
La première partie est un recueil de dialogues, scènes de comédies, petits proverbes dramatiques et autres morceaux originaux français, ou traductions libres de l'allemand écrites purement et dans le goût de la nation, la seconde est une traduction littérale, et mot à mot, autant que la pureté de la langue l'a permis, de tous les morceaux contenus dans la première partie; avec des notes en bas des pages qui suppléent aux tournures ou aux expressions que le génie ou l'usage de langue allemande a empêché de rendre mot à mot. La troisième partie offre un vocabulaire de tous les mots qui se trouvent dans les deux premières parties, selon l'ordre où ils se rencontrent.
À cela s'ajoutent un traité de la prononciation et un syllabaire. On notera au passage, l'accent mis sur l'idée de "pureté".
Pour répondre aux sollicitations de ses collègues, Laveaux est entré dans quelques détails méthodologiques :
[…] prononcer en sa (de l'élève) présence lentement et distinctement d'abord une petite phrase tout entière de la langue qu'on veut lui apprendre, puis chaque mot l'un après l'autre, en y joignant le mot correspondant de sa langue maternelle, en lui faisant répéter ces mots de sa langue, à chaque mot de la langue étrangère qu'on prononce ; en répétant cet exercice jusqu'à ce qu'il soit parvenu à comprendre et à expliquer sur-le-champ, de vive voix, des phrases entières de la langue étrangère.
Laveaux est en effet persuadé que pour donner aux apprenants "la routine d'une langue", il faut privilégier ce sens de l'ouïe et ne jamais apprendre de mots hors contexte. Ces premières structures perçues et apprises, on les traduit, la langue maternelle servant à mieux appréhender la langue nouvelle, une idée qu'il emprunte sans doute à sa propre expérience mais aussi à Restaut. La grammaire - à laquelle il ne renonce pas - ne sera abordée qu'ensuite, idéalement au moment où l'élève, guidé par le maître se posera des questions sur les structures vues. De même, s'il proscrit les listes de vocabulaire pour les débutants, il ajoute : "Le vocabulaire appris par cœur est utile, mais nous blâmons la manière et le moment" ; cet apprentissage pourra donc avoir lieu, mais avec des élèves avancés. L'essentiel est d'assurer un bon départ.
Bien entendu, comme le Cours théorique et pratique, le manuel de Stuttgart reste marqué par certains principes de Basedow et sa "méthode naturelle" : un apprentissage actif, en situation, imitatif, renonçant au rabâchage, particulièrement avec les débutants.
Pour le philologue Albert Streuber l'importance du grammairien Laveaux réside dans le fait qu'il a su tirer l'essence des efforts, des tentatives méthodologiques des grammairiens du XVIIIe siècle, et d'en condenser le plus précieux, le plus fructueux en un système propre.
La remarque correspond tout à fait à ce que nos propres recherches nous ont montré.
Ainsi, le "voyageur" Laveaux, qui a accumulé expériences et savoirs à Paris, en Haute-Marche, en Suisse, en Prusse, en fait à Stuttgart la synthèse.
Il ne s'agit toutefois dans ces leçons que d'un cadre, d'idées directrices laissant aux maîtres l'initiative d'une adaptation aux conditions dans lesquelles ils enseigneront. Laveaux est en fait davantage didacticien que pédagogue. Ceci dit, on doit tout de même reconnaître qu'avec ses ouvrages destinés au Carolinum, il rassemble tout ce qui pourrait servir de base à un enseignement moderne des langues :
- d'abord, il impose une méthode et souhaite que tous les enseignants travaillent dans le même sens,
- puis, il insiste sur la nécessité de différencier l'apprentissage des langues mortes et vivantes, tant au niveau des finalités poursuivies qu'à celui des moyens employés,
- ensuite, il insiste sur la nécessité de s'appuyer sur les connaissances de la langue maternelle, les exercices de traduction entrant dans ce cadre,
- enfin, il ne se contente pas d'une découverte "inductive" de la langue mais, à un certain moment, il introduit l'apprentissage de la grammaire, l'assimilation des règles et leur réemploi.
Le registre visé n'est ni celui des salons ni celui de la rue, mais une langue courante et correcte.
Bien entendu, une telle méthode ne peut être efficace que si elle est largement appliquée par des maîtres compétents, et Laveaux insiste à plusieurs reprises sur la nécessaire formation, les conseils pédagogiques ou didactiques qu'il prodigue dans ses cahiers en étant la première figuration. L'enseignement des enfants et la formation des maîtres sont les deux faces d'une seule situation. Depuis Berlin, il le répète : la seule vertu de la naissance en France et d'avoir le français pour langue maternelle ne suffit pas. Une gouvernante, une "freule" (Fräulein), un maître de langue qui n'ont pas étudié la grammaire ne peuvent transmettre correctement leur langue ; un professeur qui se contente de la routine non plus. À Stuttgart, il découvre également la nécessité de faire travailler la communauté enseignante de la même manière, dans le même sens.
Notons encore que dans son nouveau livre, le Maître des Maîtres ne renonce pas à son humour décapant pour convaincre de travailler autrement. Ses collègues usent et abusent du Télémaque, il le leur rappelle malicieusement :
En Allemagne, la plupart des Maîtres sont dans l'usage de faire traduire aux commençants Télémaque de français en allemand. Je conçois que cela est fort commode, parce qu'on a une édition de ce livre avec des notes où les mots les plus difficiles sont expliqués en allemand. Mais cela est-il utile ? C'est une autre question. Télémaque est assurément, dans son genre, le chef-d'œuvre de notre langue ; mais c'est un poème, et il est ridicule de commencer à apprendre une langue par la lecture d'un poème. Passez trois années entières à faire traduire Télémaque à un jeune homme, qu'il le sache par cœur d'un bout à l'autre ; et il ne sera pas en état de demander un poulet dans une auberge, ni ses pantoufles à un domestique […].
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La France prérévolutionnaire ne prête pas attention à cet ouvrage, ce qui n'est pas le cas en Allemagne.
La traduction du professeur Kausler commence à paraître en 1787 (imprimerie ducale de Karlsruhe). L'Allgemeine Literatur-Zeitung en publie un compte rendu en novembre 1788. La préface, selon le journaliste, présenterait de la meilleure façon possible, les atouts de la langue française. Elle insiste sur le fait que l'on commence naturellement par les exercices, avant l'énoncé des règles et le journaliste salue une méthodologie complète et longuement présentée. Les dix-neuf dialogues (tirés de Dancourt, Madame de Genlis, Berquin…) recueillent ses suffrages, mais il considère qu'on aurait davantage dû considérer les capacités imaginatives des enfants et la nécessité de les élever moralement. Des exemples sont donnés de quelques inconséquences, mais comme elles se trouvent dans la traduction, on ne se prononce pas à ce sujet sur l'original. Cette traduction est jugée d'ailleurs "peu allemande" et le lexique qui y fait suite refléterait ces maladresses. Le traité de prononciation apparaît aussi comme assez inexact et surtout inutile : si les élèves apprennent les rudiments de la langue par des exercices et des dialogues, à quoi bon ce traité qui clôt le manuel ?
Après la parution de la traduction de la troisième partie, accompagnée d'un lexique, en 1789 (Methodischer Unterricht), le journaliste de l'Allgemeine Literatur-Zeitung écrit en juin 1791 :
M. de la Veaux qui, dans les années passées s'est rendu célèbre par la publication d'écrits grammaticaux et il est vrai que bien des jeunes gens doivent à ses principes d'avoir acquis une meilleure connaissance de cette langue française généralement tant aimée. […] Ce livre peut être d'un grand avantage s'il est entre les mains d'un professeur qui ne veut pas simplement que ses élèves apprennent des listes de vocabulaire mais qui désire aussi leur inculquer le sens, la signification, l'utilisation, les différences et les ressemblances des mots et qui sait leur donner l'occasion d'utiliser ces mots. Oui, ce livre ouvre la voie d'une utilisation avantageuse des ouvrages de Mauvillon, Wailly et Roubaud.
La dernière remarque sous-entend bien sûr qu'il n'est qu'une propédeutique à des études plus approfondie et place l'ouvrage du professeur de Stuttgart derrière ceux des auteurs cités.
L'année suivante, le même journal présente la seconde édition de 1790 :
Ce livre mérite d'être recommandé à tous les jeunes gens amateurs de la langue française parce que, en relativement peu de pages, il ne donne pas seulement les parties du discours mais il enseigne quantité de choses sur leur emploi et sur les différences caractéristiques […].
On note cependant quelques imprécisions dans l'introduction méthodique, en particulier sur l'emploi du subjonctif, et le journaliste propose au grammairien une autre façon de présenter cette question. On préfère aussi la présentation traditionnelle des articles (défini, indéfini, partitif) et on ne croit pas que les innovations de Laveaux en ce domaine apportent quelque chose ni soient durables. Les explications sur l'emploi de la préposition "à" paraissent trop copiées sur Girard et peu "philosophiques", mais :
Comme seul le traitement philosophique d'une langue est source de plaisir pour l'enseignant et vraiment utile pour l'apprenant, c'est justement ce qui fait qu'en général, le créateur de cette méthode a su l'employer, son livre est plus utile et mieux fait que des centaines d'autres.
Jean-Baptiste Daulnoye, un prêtre émigré, semble s'être inspiré de ses travaux. Il insiste seulement davantage sur la traduction et la comparaison des langues allemande et française dans ses Neue französische Sprachlehre (Dortmund, Leipzig, 1797 - qui s'ouvrent sur une citation de l'abbé Girard) et Große französische Sprachlehre mit vielen etymologisch-kritischen und historischen Anmerkungen (Hannover, 1799), comme dans tous les manuels qu'il publiera en direction d'élèves plus ou moins âgés.
Il sera aussi suivi par un pédagogue assez renommé, Wilhelm Friedrich Hezel (1754-1824), qui offre au public la même année un Neues Elementarwerk. Hezel s'oppose directement à un tenant de la méthode déductive, qui a alors une certaine réputation, Johann Valentin Meidinger.
En 1799 encore, Johannes Weissenstein, professeur au Handlungsinstitut Elberfeld, reprend le manuel de Laveaux et l'adapte en tenant compte des remarques qui ont été faites dans la presse et ailleurs : son Neuer methodischer Unterricht in der französischen Sprache, Elberfeld. Il indique (plus pour profiter du renom de son prédécesseur que par respect de la propriété littéraire inexistante en Allemagne) "suivant le plan de M. de la Veaux".
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Le manuel n'est pas sa seule occupation. Son activité de professeur à l'Académie Caroline, son programme est parfaitement décrit dans le catalogue annuel des cours. Il ne le modifiera pas pendant son séjour. Il participe aux examens, recrute des collègues… Sa situation de "maître des maîtres" lui offre certaines libertés : il ne fait que rarement partie du conseil académique, dont les réunions se font en allemand, ce qui est peut-être la raison de ses absences.
Comme tous ses collègues, il doit en outre participer activement à la vie culturelle de son établissement, voire de la capitale : fêtes, célébrations, théâtre. Il lit des poèmes lors de fêtes officielles, écrit des saynètes pour l'anniversaire du duc ou de la duchesse … Il est même l'auteur du livret d'un opéra du Mozart Wurtembergeois, Johann Rudolf Zumsteeg, Zaalor, dont la première a lieu à Stuttgart en mars 1787.
Le duc exige également un certain nombre de services de ses professeurs comme la constitution de listes de livres qui seraient importants pour la bibliothèque de la ville qu'il a créée. Il aimerait aussi qu'une académie se crée…
À côté de ces obligations professionnelles, rétribuées par un salaire qui n'est pas très élevé, il continue à écrire suivant les trois directions qui lui sont habituelles :
- des ouvrages alimentaires comme sa Réponse à M. de Rebeur au sujet du nouvel ordre judiciaire établi en Prusse (Stouccard, 1786), la traduction (?) d'un opuscule de Johann Heinrich Casimir von Carmer (1720-1801), le président de la commission des lois de Prusse,
- des traductions qui l'intéressent comme celle de Gossler, l'Essai sur le peuple, qui paraît aussi en 1786 à Stuttgart "au profit des pauvres" ou sa traduction (sans doute plus "économique") des deux tomes de Franz Georg Anton von Miller (1759-1801), son collègue de l'université Caroline, Tactique pure pour l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie, (1ere partie) et la suite l'année suivante. Le livre est également bien reçu, particulièrement dans les milieux militaires ; la renommée Allgemeine Literatur der Kriegswissenschaften, de Heinrich F. Rump cite encore la version française en 1824 et le Dictionnaire de l'armée de terre, du Général Bardin, indique en 1849 qu'il "a eu de la vogue, et n'est pas sans mérite". Matti Lauerma, en fait, en 1956, "un bon exemple de la qualité de la littérature militaire prussienne de l'époque".
- enfin ses ouvrages plus personnels, de plus en plus marqués par son goût pour l'Histoire, préparant ainsi son grand œuvre, cette Histoire du XVIIIe siècle, qui ne verra pas le jour, mais dont il parle souvent.
Le 12 avril 1788, il envoie ainsi au duc sa Vie de Frédéric II roi de Prusse en 4 tomes, qui vient de commencer à paraître fin 1787 à Strasbourg.
La première édition est imprimée avec privilège du roi et est dédiée à Maximilien Joseph de Deux-Ponts par "Treuttel, Conseiller de cour". Une courte préface explique qu'on n'a pas voulu donner un livre d'histoire et que l'auteur a seulement eu l'ambition de "rassembler" tout ce qui est épars, "fournir d'amples matériaux" tout en s'autorisant quelques jugements qui n'ont qu'une valeur personnelle. S'il a choisi l'anonymat, ce n'est pas pour se soustraire à ses responsabilités : si on lui demande les preuves, il les fournira. Il s'est appuyé sur un corpus de 300 à 400 ouvrages et documents et fournit d'ailleurs la liste des principaux à la suite de cette préface.
En Allemagne, piqués par ce Français qui veut être un des premiers à écrire sur le défunt souverain, on l'accuse immédiatement de plagiat comme par exemple l'abbé Denina :
On peut dire que ce n'est qu'un véritable plagiat. Il est très certain que depuis le commencement du premier volume jusqu'à la fin du troisième, tout ce que l'auteur donne pour être de sa composition, est traduit, tant bien que mal, d'une histoire allemande intitulée De la Silésie avant et depuis l'an 1740. Le compilateur en fait à peine mention parmi quarante autres ouvrages qu'il indique fort lestement ; et l'ouvrage qu'il nous donne comme une Vie de Frédéric […] n'est dans le fond pour les trois-quarts que l'histoire de la Silésie sous Frédéric II. Partout où l'auteur allemand ne lui fournit pas la narration, et même les pensées incidentes qui forment le style, il remplit l'espace d'une manière si pitoyable, qu'on ne saurait concevoir quel usage il a fait des trois ou quatre cents ouvrages où il dit avoir puisé ses matériaux. […] Le quatrième volume est puisé à une source plus conforme au goût du compilateur. C'est une brochure attribuée à Voltaire sous le titre de Vie privée de Frédéric II […] Après avoir transcrit sans façon une trentaine de pages du Mémoire satyrique de Voltaire, l'injudicieux auteur nous donne l'histoire des querelles du maître de langue Lavaux au lieu de la vie littéraire du roi Frédéric.
Vis-à-vis de ce roi guerrier, qu'ils s'entêtent à montrer si peu au courant des lettres allemandes, les historiens allemands, qui recherchent d'abord l'exactitude, se livrent à l'exégèse des sources de cet ouvrage jugé trop favorable à Frédéric. La publication de trop d'anecdotes, d'affirmations gratuites ou apparemment gratuites, les gêne et ils sont très réticents vis-à-vis de Laveaux et de sa Vie de Frédéric II.
Si Nicolai, dans ses Anekdoten von Friedrich dem II. (Berlin, Stettin, 1790) ou dans son Allgemeine Deutsche Bibliothek est sévère vis-à-vis d'un travail qui, pour lui, n'est qu'un exemple de la légèreté française, du dilettantisme qu'il reproche à l'auteur, l'Allgemeine Literatur-Zeitung est plutôt positive. Son journaliste reconnaît certes que l'ouvrage n'est pas parfait mais réfute l'accusation de plagiat : ce livre est considéré comme une bonne "compilation", avouée par son auteur, destinée en premier lieu au public français.
Quelques années plus tard, un important philosophe, l'auteur du très célèbre Über die bürgerliche Verbesserung der Juden (traduit par Bernoulli - avec l'aide de Laveaux ?- De la Réforme politique des Juifs, 1781), Christian Conrad Wilhelm von Dohm saura faire la part des choses dans ses Souvenirs :
Il (Laveaux) fut engagé auprès de l'Académie Militaire de Stuttgart. C'est là qu'il écrivit, dès la mort du souverain, cette Vie qui, selon ses propres déclarations n'est en rien une histoire complète, mais une collection de faits marquants que l'on trouve dispersés dans de très nombreux écrits allemands peu connus de l'étranger. Ce but, en lui-même, était digne d'éloge et son accomplissement ne l'est pas moins. La Veaux raconte avec ordre et goût, d'une écriture agréable et plaisante ces moments et il a comblé les lacunes avec des documents choisis avec raison. Il sent la grandeur de son héros, et sa description simple fait partager un tel sentiment. Il développe les avantages du règne de Frédéric, met en valeur avec justice ses grandes qualités sans dissimuler ses faiblesses et ses erreurs. Il a parfaitement su utiliser les sources qui étaient encore disponibles (la plupart d'entre elles, tout comme de nombreux écrits du roi, n'étaient pas encore imprimés). Il n'était pas possible d'exiger plus de lui. Comme il n'a jamais été proche du roi, jamais été à son service et qu'il n'a jamais eu accès aux manuscrits, il n'était pas possible d'attendre de lui des développements nouveaux, et comme, en plus, lorsqu'il écrivait ce livre, il se trouvait éloigné des états prussiens, il n'était pas en état de pouvoir effectuer de nouvelles recherches pour s'assurer de la véracité de certains faits. Cependant, un lecteur attentif ne peut manquer de remarquer que l'auteur comprend mieux la langue allemande que la plupart de ses compatriotes et qu'il a bien connu les lieux où se déroule son histoire.
La position médiane est résumée par ce qu'en dit Friedrich Karl Gottlob Hirsching (1762-1800) : "Elle contient de nombreuses et bonnes anecdotes ; mais cette histoire n'est pas pragmatique".
En France, où, malgré les propositions et les ouvrages de Voltaire, l'Histoire reste en grande partie anecdotique ou événementielle, la réception du livre est satisfaisante. Il en va de même dans toute l'Europe. Denina en souligne le grand débit et il faut bien reconnaître qu'il s'agit pour l'éditeur Treuttel, avant tout d'une opération commerciale. Il publie même, pour ceux qui ne peuvent acquérir l'ensemble des volumes, cette même année 1788, des condensés comme ce livret de 128 pages, les Traits caractéristiques et anecdotes de la vie de Frédéric II, par J.C. Laveaux.
Le seul obstacle à une plus large diffusion en France est l'imminence des événements révolutionnaires, mais les tirages sont tout de même importants (1re édition : 3000 exemplaires !) et tous les libraires d'Europe (et des États-Unis) le proposent. Les publications de Laveaux sur le roi de Prusse seront, par la suite, citées par tous les historiens, au XIXe siècle voire au XXe encore.
Dès la parution des quatre premiers volumes, le Journal encyclopédique en rend compte (février puis en mars 1788). En février, on reproduit sur plus de trois pages l'avis amphigourique annonçant la publication :
Il serait difficile de trouver dans l'histoire un homme aussi extraordinaire que Frédéric II. Né avec le goût des plaisirs, la soif de la gloire subjugua dans son cœur toutes les autres passions et en fit le plus grand homme de son siècle. Il n'est aucune espèce de gloire à laquelle il n'ait sçut atteindre. Simple dans ses mœurs, fidèle dans ses liaisons, ami des sciences et des arts qu'il cultivait avec succès, créateur de l'art militaire, intrépide dans les combats, réunissant dans les plus grands dangers tout le feu de l'héroïsme au sang-froid de la réflexion ; inébranlable dans les revers, inépuisable dans les ressources, maître des événements par l'ascendant de ses lumières et de sa sagesse, plus actif dans la paix que d'autres au milieu des troubles et des dangers de la guerre […].
Cet avis est suivi de l'annonce du plan de l'ouvrage sans aucune autre remarque sinon que Treuttel publie aussi les Œuvres du Roi de Prusse. 15 pages d'extraits sont donnés.
La personnalité de Frédéric intéresse seule et peu importe pour le grand public la façon dont cette Vie est écrite.
En avril 1788, l'Esprit des Journaux en fournit à son tour une recension, soulignant le projet de l'auteur : ne pas écrire l' "histoire" (il est encore trop tôt) mais "rassembler en un corps d'ouvrage tout ce qu'on a écrit de plus marquant sur cet homme extraordinaire". On s'étonne cependant de la rapidité avec laquelle cette "vie" a été composée et publiée (18 mois après la disparition du souverain) mais l'ouvrage "se ressent assez peu de cette précipitation : plusieurs parties sont très bien traitées."
S'il fallait une preuve de l'intérêt que porte le public à l'ouvrage de Laveaux, ce pourrait être l'attitude du jeune Bonaparte. Il continue à Paris les lectures d'ouvrages historiques commencées à Brienne et de nombreuses notes de lecture en 1789 concernent la Vie de Frédéric II (édition 1787), particulièrement la description des alliances diplomatiques et la tactique militaire.
Nous ajouterons que, pour un lecteur contemporain, indulgent sur la vérité historique, la Vie de Frédéric II est très agréable à lire.
Parallèlement, dans la foulée, pourrait-on dire, le nom de Laveaux est mêlé à l'édition des Œuvres posthumes de Frédéric II, roi de Prusse, mais il ne s'agit que d'une méprise de certains bibliographes qui confondent les Œuvres posthumes et les suppléments à la Vie de Frédéric II, méprise habilement entretenue par Treuttel qui participe à l'édition de ces Œuvres posthumes, ce qui montre au moins la notoriété dont jouit Laveaux.
C'est encore pendant son séjour en Wurtemberg que Laveaux collabore avec Jacques (Jakob) Mauvillon aux 7 tomes du livre de Mirabeau : De la Monarchie prussienne sous Frédéric le Grand (Londres 1788).
On ne sait pas quelle a été sa contribution, mais, en 1787, il est très pris et n'a certainement pas eu un rôle très important : Mirabeau a pu utiliser sa connaissance de Berlin et de la Colonie pour corriger l'ouvrage et en compléter certains passages. D'ailleurs, lorsque Laveaux, le 2 avril 1792, prononce son discours lors de la commémoration de l'anniversaire de la mort de Mirabeau, il fait savoir qu'il lui avait demandé à Berlin de collaborer au Conservateur, le journal qu'il voulait lancer à Berlin, mais il ne dit mot de De la Monarchie prussienne, or, il n'y aurait eu aucune raison de ne pas avouer cette collaboration flatteuse à une époque où l'armoire de fer n'a pas encore été ouverte.
Selon W. Erman, arrière-petit-fils et biographe de Jean-Pierre Erman, Laveaux se serait contenté de copier des extraits des Mémoires de son père pour Mirabeau, ce qui expliquerait par exemple une charge contre le pasteur berlinois.
Pour le reste, Il complète comme nous l'avons vu son Cours théorique et pratique de langue et de littérature. Ses Critiques de quelques auteurs paraissent en 1787 : il ne s'agit que de la reprise de ses Annonces du Cours Pratique, une pure opération éditoriale et commerciale, qui a pu se faire, comme cela est habituel en Allemagne, sans son accord (il n'y a pas apparemment de modification dans les textes). L'éditeur Wever est habile dans ce genre d'affaire. Les Critiques, par leur aspect sulfureux, étaient en effet ce qui était le plus susceptible d'attirer le lecteur.
De même, il poursuit ses rééditions des ouvrages de Madame de Genlis, le Théâtre à l'usage des jeunes personnes (plus tard réédité en 1795 toujours chez Wever en 4 tomes) et Les veillées du château (réédité chez Lagarde à Berlin en 1794), ceux de Madame Leprince de Beaumont, le Magazin pour les jeunes dames qui entrent dans le monde, 4 tomes en 1786 (Wever), "nouvelle édition revue et corrigé par M. le Professeur de la Veaux", est-il précisé.
Enfin et surtout, ses Vrais principes n'ayant eu qu'un faible écho (réédités en 1787), il redonne chez Wever une grammaire française en allemand peu de temps après, en 1790. Cette fois, il n'a pas réellement produit une nouvelle grammaire, mais a seulement supervisé la traduction/adaptation de la fameuse grammaire de Wailly, la Grammaire française ; ou la manière dont les personnes polies et les bons auteurs ont coutume de parler et d'écrire, Paris, 1754.
Cette Französische Sprachlehre für die Deutschen nach Wailly, est destinée aux apprenants allemands possédant une certaine culture grammaticale de leur propre langue, sous une forme simple, claire et facilitée par l'utilisation de traductions et de la langue allemande pour les explications et la nomenclature. Une grammaire, qui aura un certain succès si l'on considère que la cinquième édition paraît chez Sander, le successeur de Wever, en 1807, mais un succès surtout dû au nom de Wailly.
Pour le Literatur-Zeitung en revanche, cette grammaire "d'après" Wailly est bien imparfaite : on ne sait pas ce qui a été retranché de l'original ni ce qui a été modifié "pour les Allemands" ni pourquoi… Le journaliste subodore une action commerciale : on se sert des patronymes célèbres de La Veaux et de Wailly pour vendre. Rien de plus !
En 1808, l'Allgemeine Literatur-Zeitung, reprend les mêmes critiques (en y ajoutant l'absence d'index) en s'interrogeant sur la nécessité d'une nouvelle traduction de ce livre certes essentiel mais destiné à des apprenants avancés. On regrette en plus que les faiblesses (les définitions souvent peu claires) de Wailly n'aient pas été corrigées.
Par contre, la Neue Leipziger Literaturzeitung (1807, no 66) est relativement positive. Le journaliste rappelle les modifications de la troisième édition qui en auraient fait un manuel acceptable, une actualisation est toutefois souhaitée pour les futures versions.
Il révise aussi son Dictionnaire français-allemand et allemand-français pour la troisième édition qui va paraître en 3 tomes en 1789-1790. Dans une annonce accompagnant son catalogue de 1789, Wever affirme avoir remédié aux insuffisances remarquées dans l'édition précédente et dues aux difficultés à se procurer un bon papier ainsi qu'à l'éloignement de l'auteur. Mais il rappelle que la valeur intrinsèque de ce dictionnaire a fait que les deux éditions ont été rapidement épuisées et que, compte tenu des modifications apportées, son prix sera plus élevé.
La 4e édition également "augmentée de plusieurs articles, revue par M. de la Veaux" avec "privilège du Roi de Prusse et de l'Électeur de Saxe" verra le jour en 1793, toujours en 2 volumes, mais on peut douter qu'il y ait été pour quelque chose : son nom est simplement utilisé comme garantie de qualité par Wever.
Une 5e édition est publiée dans les mêmes conditions en 1797, en 4 tomes "augmentée des expressions de nouvelle création et de plusieurs articles" ; la 6e - toujours en 4 tomes - en 1798-1799 et est également mise à jour. L'annonce que fait paraître Wever dans la presse pour la 5e édition (par exemple dans le Journal des Luxus, novembre 1796) indique qu'on a ajouté - ce qui n'est pas sans intérêt alors que Laveaux prépare son Dictionnaire de l'Académie augmenté - des termes technologiques et tenu compte des évolutions du langage sous la Révolution avec des mots nouveaux (tels influencer, bureaucratie, sans-culottiser, amalgamer…) et les termes politiques (Conseil des Anciens, Assemblée nationale, Directoire…). Un tableau des poids et mesures accompagne l'ouvrage. On promet une belle impression sur papier de Hollande.
Puis, le Dictionnaire est réédité, mais chez Vieweg, l'éditeur de Brunswick : une 7e édition, en 1801, 4 tomes, et une 8e en 1807 revue par l'abbé Grandmottet. Enfin, Laveaux fera republier son dictionnaire par König à Strasbourg, en 1810-1812, marquant qu'il s'agit là de la 7ème édition, ce qui indiquerait qu'il n'a pas reconnu les parutions chez Vieweg et que la mention de cet éditeur sur la page de titre de l'édition de 1801 serait fausse : "Corrigée par le professeur de La Veaux".
À propos de la quatrième édition, l'Allgemeine Literatur-Zeitung sera particulièrement louangeuse :
Indiscutablement, ce dictionnaire français, dont le nom même de son auteur est une caution suffisante, est le meilleur dictionnaire portatif pour les Allemands. Il se distingue par le fait qu'il est très complet, que les explications sont justes et les exemples particulièrement bien choisis.
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Laveaux travaille toujours dans l'urgence et un ouvrage terminé, il passe à un autre ou plutôt, il est constamment sur plusieurs chantiers. Pourtant malgré cette charge énorme de travail, il reste attentif à la vie littéraire et ne se prive pas d'intervenir quand il le juge nécessaire.
Il a ainsi trouvé le temps de lire les Souvenirs de Formey, le probable grand responsable de ses difficultés en arrivant à Berlin, et son sang n'a fait qu'un tour : une bonne occasion de servir au vieux pasteur une volée de bois vert. Il rédige son virulent essai : Frédéric II, Voltaire, Jean-Jacques, d'Alembert et l'Académie de Berlin vengés du secrétaire perpétuel de cette académie, ou M. Formey peint par lui-même, avec plusieurs lettres curieuses de Voltaire (Paris et Strasbourg, 1789).
L'avant-propos explique la genèse de cet ouvrage : "Je passais des heures délicieuses dans la lecture des Œuvres posthumes de Frédéric II, lorsque mon libraire m'envoya un ouvrage nouveau en deux volumes intitulé : Souvenirs d'un citoyen. M. Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie de Berlin […] Chaque page augmentait mon indignation et je ne pus m'empêcher de prendre la plume pour réfuter ce monstrueux ouvrage, dernier effort d'une méchanceté expirante."
Il va non seulement dénoncer les mensonges du pasteur, mais encore en prouver toute la vilenie, toute l'hypocrisie en mettant en parallèle les principes que clame l'auteur du Philosophe chrétien et le mal qu'il dit de Frédéric, de Voltaire, de Jean-Jacques, de d'Alembert…
En bref, cet ouvrage est un brûlot qui attaque en Formey un esprit étroit et borné, mesquin, incapable de comprendre les esprits supérieurs, la jalousie d'un écrivain qui n'a pas eu la gloire espérée, en un mot le "prêtre" hypocrite et lâche, ne connaissant que la méchanceté comme arme, le prêtre tel qu'il le déteste depuis toujours et tel qu'il le décrit sans son Essai sur les prêtres. Avec brio et humour, il dresse le tableau d'un méchant homme qui ne sait que déprécier et, habilement, à plusieurs reprises, il affirme que ce "Prussien" est un bien mauvais serviteur du nouveau roi, comme il l'a d'ailleurs été de l'ancien et il conclut ainsi :
Voilà les principales choses que j'ai cru devoir relever dans l'ouvrage de M. Formey. Les injures lancées contre Frédéric et sur-tout contre Voltaire m'ont engagé à faire cet ouvrage. La gloire de Frédéric est au-dessus des traits de M. Formey, mais Voltaire est mort, les calomnies de M. Formey pourraient en imposer à des étrangers et même à des Français qui n'ont pas été à portée de connaître ce grand homme. Pour repousser l'accusation, il a donc fallu démontrer que l'accusateur n'avait pas même épargné son Roi et son bienfaiteur, pas même la société respectable dont il est membre et secrétaire, qu'il s'était rendu coupable envers des gens de lettres du premier mérite, de plusieurs procédés indignes qui doivent le faire regarder comme un homme qui ne mérite aucune croyance. Il a fallu démontrer qu'affectant des principes de douceur, de probité, de charité chrétienne, il s'est sans cesse conduit avec méchanceté et injustice, avec acharnement et inconséquence.
Dès 1790, une traduction allemande paraît à Strasbourg, mais on n'en parlera pas davantage. En France, où les premiers bruits de la Révolution se font entendre, on ne remarque pas ce nouveau livre de Laveaux. En outre, Formey y est très peu connu et il appartient à une génération quasiment disparue…
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Le destin du Carolinum est malheureusement déjà scellé car il est trop coûteux. Peu après la mort du duc, il sera fermé (1794) et la Méthode de Laveaux, naturellement liée à cet établissement, perd d'autant plus de son intérêt que son auteur va quitter Stuttgart pour la France dès l'été 1791 et qu'avec la population d'émigrés qui envahit les pays allemands, la langue française sera plus que jamais nécessaire, ce qui incitera d'autres professeurs à proposer des approches qui auront un succès plus large comme Simon Debonale, Johann Valentin Meidinger (1756-1822) ou Friedrich Gedike (1754-1803).
L'atmosphère à la cour de Stuttgart est donc un peu "fin de règne" alors que la Révolution se poursuit en France. Les perspectives d'avenir sont quasiment inexistantes. Et puis, comme toujours, Jean-Charles de la Veaux s'est fait beaucoup d'ennemis : l'intendant de l'École, von Seeger, fatigué des trop nombreuses plaintes qui lui parviennent, le secrétaire Vischer, qu'il traite avec hauteur, plusieurs de ses collègues, des voisins, bien d'autres encore.
Enfin, la Révolution, depuis 1789 enthousiasme les esprits philosophiques en Allemagne. Strasbourg est à proximité de Stuttgart et les nouvelles y parviennent rapidement. La politique du duc, sa personne même, la contamination par l'absolutisme monarchique moderne, "éclairé" avaient de nombreux adversaires en Wurtemberg, dont les traditions avaient préservé le Ständewesen (les États) un régime qui obligeait le prince à coopérer avec ces "États" constitués par les différentes autorités sociales du pays. Certains, et ils n'étaient pas rares, voyaient dans le Landtag modernisé, régénéré par les Lumières, le point de départ d'un renouveau des institutions du pays. La Révolution française avec cette Constituante née de la réunion des États Généraux venait de montrer que ces vieilles institutions pouvaient donner l'élan nécessaire à une évolution jugée inéluctable. L'intérêt pour ce qui se passait outre-Rhin était donc grand et les publicistes wurtembergeois ne se privèrent pas de renseigner l'opinion publique, une opinion de toute façon assez peu favorable à Charles Eugène dont les frasques de jeunesse, l'absolutisme rigoureux, l'arbitraire étaient autant sujets de scandale qu'en France l'était la Cour.
Laveaux collabore depuis longtemps avec Treuttel et est particulièrement au courant des événements, qui ne peuvent qu'aller dans le sens de ses convictions : la France a choisi de se régénérer sous les auspices d'un roi qui paraît renoncer à tout despotisme et les Églises commencent à perdre de leur pouvoir.
Certains de ses collègues, comme Friedrich Christophe Cotta (1758-1838), le frère de l'éditeur, sont enthousiastes, suivent les événements au jour le jour n'hésitent pas à manifester ouvertement leur sympathie pour la Révolution.
Il est évident que de nombreux étudiants considèrent aussi avec bienveillance ces bouleversements que leur expliquent certains de leurs professeurs. La rigueur qui règne dans l'établissement, le régime des punitions est depuis longtemps détesté par la plupart des élèves (témoin en est des années auparavant Schiller). Ces étudiants sont fascinés par ce qui se passe de l'autre côté du Rhin, le vent de liberté qui semble y souffler.
Quelques-uns vont entrer au service de la République ; Cotta va passer à Strasbourg et y publier son Journal Politique.
Quel a été le rôle joué par Laveaux ? A-t-il pris position ? Il n'existe pas de preuves décisives, seulement des indices, mais il est vraisemblable qu'il n'a pu rester en dehors des discussions. Ses ouvrages sont connus un peu partout en Europe et il a la réputation d'être un philosophe. Ses Nuits Champêtres sont lues dans plusieurs pays d'Europe. Un exemple de cette "notoriété" est fourni par un professeur et grammairien juif de Livourne, Aron Fernandes (1761-1812), un jacobin de la première heure dans sa ville, qui y voit un ouvrage révolutionnaire et le traduit en italien au plus tard en 1791, le complétant même par un commentaire.
Puisque de tels faits sont avérés, il est peu probable qu'à Stuttgart, où on dispose des versions françaises et allemandes, il n'aurait parlé avec ses étudiants ni de ses livres ni de ses idées ni de la Révolution en marche. L'admirateur des philosophes, le philosophe qu'il est, ne demeure certainement pas muet et goûte évidemment cette gloire sinon silencieuse au moins discrète. Nous savons que s'il déteste la critique, il apprécie les compliments. Mais Laveaux est prudent. Il a souffert en France, peut-être à Bâle également. Il a appris à Berlin que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire et qu'il faut se méfier des protections, même les plus hautes. S'il ne veut pas mettre en péril sa situation ni surtout celle de sa famille, cet intuitif sent qu'il va être amené à prendre des décisions, sans doute à partir vers la France, pays où un nouvel avenir peut s'ouvrir à lui. Ce changement, s'il doit se faire, devra s'effectuer dans l'ordre : pas de départ précipité comme jadis, mais une sorte de "gentlemen agreement" : il va "préparer" son arrivée à Strasbourg où ses activités et sa réputation d'écrivain lui ont ménagé des appuis, puis il demandera la fin de son contrat, son congé, et souhaite que le duc l'accepte. Sans scandale ni difficultés : on ne sait jamais de quoi l'avenir pourra être fait.
Dès le début de 1791 (le 18 février) il a contacté la municipalité strasbourgeoise. Dans sa Réponse de J. Ch. Laveaux il affirme : "De Stouttgard, j'ai averti la municipalité de Strasbourg des complots que l'on tramait contre ma patrie, j'ai averti d'un projet formé pour surprendre Landau.".
Qu'il ait eu un rôle d'agitateur discret dans le milieu de ses étudiants, comme le pense F. Kuhn, est donc probable ; peut-être même songe-t-il déjà aux preuves de civisme qu'il devra fournir lors d'un retour en France et les prépare habilement.
Toujours est-il que lorsqu'il possède assez de preuves de son patriotisme et de ses sentiments révolutionnaires pour qu'on ne le considère pas en France comme un émigré sans qu'à Stuttgart on voie en lui un adepte de la Révolution, le duc l'autorise à se rendre à Strasbourg pendant l'été 1791 (juste après Varennes) officiellement pour régler des questions personnelles.
Laveaux n'a jamais rompu brutalement (hormis lorsqu'il a quitté son cloître) avec les maîtres qui l'emploient : il a quitté Bâle, apparemment, de plein gré ; il quitte Berlin parce qu'on lui a proposé un poste de professeur à Stuttgart et il reste très déférent vis-à-vis du nouveau roi de Prusse…
Ayant obtenu de Treuttel des assurances quant à une carrière possible, il va essayer de rompre à la satisfaction des deux parties le contrat qui le lie au Carolinum et ainsi de ménager l'avenir au cas où l'Alsace s'averrait être une impasse.
C'est alors que se produit (est produit ?) l'incident du théâtre.
Madame Laveaux s'y rend régulièrement et, comme son mari, elle bénéficie de billets gratuits. Or cette fois-là, on exige qu'elle paye sa place (mesure d'économie générale ? Marque du dépit de l'intendant que la conduite de Laveaux insupporte ? Volonté de l'intendant von Seeger de pousser à la faute le colérique Laveaux dont il souhaite se débarrasser ?). Scandale, bien sûr ! Laveaux proteste : on ne le respecte pas, on insulte son épouse et on néglige les termes du contrat, qui lui assurent certaines prérogatives comme la gratuité du spectacle. Le ton monte entre l'intendant et le professeur (qui se sait observé par ses étudiants) ; Laveaux se laisse aller à des paroles sans doute vives. On parle même de gifle. Von Seeger se considère comme insulté. Il réclamera réparation ; Laveaux exige également des excuses et, profondément blessé (!), propose sa démission, une démission qui sauverait la face des deux parties.
Cet incident tombe vraiment à point nommé ! Laveaux peut effectivement demander son congé et, en échange, il s'excusera auprès de l'intendant pour les paroles et les gestes qui lui ont échappé. Il ne quittera pas Stuttgart pour des raisons professionnelles ou pour rejoindre la France révolutionnaire, mais pour une question d'honneur.
Plus tard, dans sa Réponse de J. Ch. Laveaux, il fait de ce départ une sorte de triomphe : "La veille de mon départ, les étudians de l'académie sautèrent pendant la nuit les murs de la pension, vinrent me donner une sérénade, et m'envoyèrent une députation pour me féliciter de rentrer sur les terres de la liberté. Ils crièrent sous mes fenêtres avec leurs parens : Vive la liberté ! vive la nation française ! vive Laveaux !"
La scène est vraisemblable mais nullement attestée. Lorsqu'il quitte la ville, son collègue Cotta et l'étudiant Kerner étaient déjà à Strasbourg. D'autres membres du Carolinum suivront rapidement.
Ajoutons que ce départ d'Allemagne, fin 1791 est tout de même assez tardif et n'a rien d'un acte héroïque. Pour ne prendre que deux exemples parmi les académiciens de Berlin. Bitaubé qui séjournait en France ne voulut pas rentrer à Berlin à la Révolution, désirant y participer. Avec la guerre, il perdit sans regret tous ses droits en Prusse, mais l'an IV, il fut un des premiers membres de l'Institut.
L'ennemi "intime" du professeur royal, Alexis Borrelly, académicien en titre, se montra actif jacobin dans la capitale prussienne et se rendit à plusieurs reprises à Paris. En 1792, il fut chassé de Prusse pour ces activités, rentra à Paris, lança des journaux, enseigna en lycée, fut nommé à l'École centrale du département de Toulon, puis professeur à la faculté des Lettres de Nîmes.
*
La Révolution l'attire car ce qui semble se passer dans le royaume de France correspond assez à ce qu'il a toujours dit et écrit, souhaité. Il pense s'établir à Strasbourg, mais il a vite compris que l'"étranger" n'entre pas facilement dans le "club" très fermé de la bourgeoisie de la ville. Il s'introduit alors dans la Société des Amis de la Révolution, en devient l'âme si l'on peut dire, pousse à sa radicalisation en faisant entendre sa voix par l'intermédiaire du journal qu'il dirige grâce à Treuttel : le Courrier de Strasbourg. Sa perspicacité lui fait dévoiler les machinations des hommes en place, leur hypocrisie, mais lui-même cède parfois à la haine. Enfin, il est - un temps au moins - persuadé de la mission de la France révolutionnaire devant répandre dans le monde la bonne parole. Parallèlement, il a une famille dont il veut assurer le bien-être et il souhaite faire la carrière à laquelle il pense avoir droit.
On le craint à Strasbourg, mais il sait que son pouvoir, dans cette ville de province, renfermée sur ses traditions, ne durera pas ; on l'emprisonne d'ailleurs un temps et il en acquiert l'aura du martyr, une aura qu'il exploitera tant qu'il le pourra. Il part alors pour Paris, là où tout se passe, où tout est possible. Il sera proche des Girondins, sans doute par calcul, mais un calcul déçu, puis il se rapprochera de la Montagne, toujours fidèle à la jacobinière, qui elle-même évolue, et assez convaincu par la raideur de Robespierre. Il dirigera le Journal de la Montagne, s'opposera à une déchristianisation qui risque de mener à ce qu'il abhorre autant que l'anarchie : l'athéisme ; il sera à nouveau jeté en prison, risquera la mort et puis mènera une double vie d'imprimeur-éditeur, de lexicographe assez lié aux Idéologues et de grand fonctionnaire de la République puis de l'Empire. Il côtoie Madame d'Houdetot et de grands personnages comme Pierre Bénézech ou le médecin Cabanis. Il fronde l'Institut et l'Académie en produisant - seul - un dictionnaire bien supérieur à l'édition officielle de la fin du siècle : la sienne ouvre le XIXe !
Il mourra âgé, propriétaire disposant d'une honnête fortune, entouré de ses filles et de ses gendres.
Ses filles, sa famille. Car c'est là le moteur, le second moteur de son existence à côté de l'ambition de l'homme de lettres. Moteur et frein à la fois. En effet, le bien essentiel pour lui est certes la liberté. Jamais, il n'aura été un écrivain stipendié, inféodé, ou plutôt, il aura tout fait pour l'être le moins possible. Il a cherché à vivre de sa plume, de ses travaux, sans rien devoir à qui que ce soit, même si, souvent, il a été obligé d'accepter des compromis, qui ont parfois été compromissions. Il a en effet dû tenir compte de cette famille qu'il aime par-dessus tout et à laquelle il a toujours cru devoir le bien-être pour conjurer les années de misère qu'elle a connues. Alors, il n'a pas tout sacrifié aux muses malgré ses indéniables talents puisqu'il veut assurer une vie confortable aux siens tout en restant libre.
Il essayera de tout concilier, mais son œuvre littéraire n'aura pas l'écho qu'elle aurait pu avoir…, pourtant le lexicographe, l'historien, le traducteur voire le "romancier" seront pillés au cours du XIXe siècle.
Sans qu'on l'avoue.

University of Oxford, 1974, mais qui ne traite vraiment que se sa carrière (tapuscrit en langue anglaise).
En 2017 paraîtra chez Honoré Champion la monographie complète que j'ai consacrée à cet auteur : Jean-Charles Laveaux, un aventurier littéraire (650 pages).
Archives de la Creuse, H 284-521.
J. B. L. Roy-Pierrefitte, Études historiques sur les monastères du Limousin & de la Marche, op. cit., volume 1, p. 22 et suivantes.
Les moines de Bonlieu commanderont en 1786 un tableau au peintre Delaporte, peintre de Lyon !
Michelle Magdeleine, "Reisen und Irrfahrten", in : S. Beneke et H. Ottomeyer, Die Hugenotten - Zuwanderungsland Deutschland, 2005. La Suisse était la plaque tournante et il y avait 2 chemins principaux vers l'exil : Bâle-Germersheim-Francfort (puis le Brandebourg, la Hollande ou Hesse-Cassel) / Schaffhouse-Heidelberg-Bayreuth-Ansbach-Brandebourg).
Selon le journaliste berlinois August-Friedrich Cranz dans ses Bockiade (1782), il aurait d'abord erré en France, vivant de leçons, puis, à la suite d'affaires troubles, il aurait dû fuir avec son épouse en Suisse…
Archives de l'Université de Bâle, Ki. Ar.g.I 13.
Archives de l'Université de Bâle, Ki. Ar.g.I 13, fol. 226-242.
Archives de Bâle, (Staatsarchiv) PA141aF1, fol. 217. Le parrain est Jean-Jacques Thurneysen "docteur en médecine" et les marraines : Marguerite Lindmeyer et Marie Judith Gueimüller (Geymüller, apparentée aux banquiers bâlois et autrichiens). Marie Judith Frey fille d'un officier au service de la France épouse en 1743 Reinhard Geimüller (ou Geymüller) dont la famille est liée aux Battier, Sarasin, Bernoull, Iselin, le patriciat financier et intellectuel de la cité…
Archives de Bâle (Staatsarchiv Basel), Universitätsarchiv, Schuldsachen (1589-1795), VI, 2.
Au nord des Alpes, seules les galeries de Vienne et de Dresde pouvaient lui- être opposées.
Voir plus loin le prospectus de la pension qu'il ouvre à Berlin, où il donne sa bibliographie et la part prise dans cet ouvrage. Le contentieux qui a dû l'opposer à Mechel fait qu'il revendique exactement sa part !Voir Meusel, Das Gelehrte Teutschland, Lemgo, 1797, volume 5, p. 103, et J.-M. Quérard, La France Littéraire, Paris, 1834, volume VI, p. 11.
Thomas W. Gaehtgens et Louis Marchesano, Display & Art History: The Düsseldorf Gallery and Its Catalogue, Numéro 11, The Getty research Institute, Los Angeles, août 2011, p. 32 et suivantes. Les auteurs considèrent que les notices de Laveaux sont bien supérieures aux descriptions de Frédou de la Bretonnière et manifestent un vrai sens esthétique.
Immédiatement reproduit à Stuttgart (chez K. Wittwer).
1753-1813. Becker à Bâle a collaboré aux Ephemeriden der Menschheit d'Isaac Iselin et à plusieurs périodiques. Il a aussi traduit de nombreux ouvrages (voir : Ulrich Im Hof Isaak Iselin und die Spätaufklärung). En 1780, il publie chez Breitkopf à Leipzig la première livraison de son intéressant Magazin der neuern französischen Literatur dans lequel il évoque rapidement la traduction de Laveaux (mais d'aucun de ses livres par la suite).
Wielands Briefwechsel, Vol. 7.2, Akademie Verlag, 1997.
Dernièrement par Philippe Farget (Kindle éditions) !
Martin German, op. cit., p. 18. Les Göttingische Anzeigen von gelehrten Sachen, septembre 1780, font une recension très positive de la traduction de Becker et trouvent 2 fautes d'impression dans le texte latin. Pas un mot de la version française.
P. 464. "Par M. Delaveau".
Voir Jacques Chomarat, "L'Éloge de la Folie et ses traducteurs français au XXe siècle", in : Bulletin de l'Association Guillaume Budé, 1972, Volume 1, Numéro 2, pp. 169-188. L'auteur place la traduction de Laveaux au niveau de celle, médiocre, de J. et A.-M. Yvon, Éloge de la folie, Paris, 1967.
Belle qualité de l'édition (papier, caractères Haas, frontispice gravé et dessiné par Saint-Quentin. Chaque chant est orné d'une gravure et par un cul-de-lampe…). Republié à Avignon en 1788 chez Joseph Guichard, puis l'an VII à Paris, par Laveaux lui-même.
Neue Bibliothek der schönen Wissenschaften und freyen Künste - volume: 32,1, Leipzig, mars-avril 1792. Frédéric Weinmann en fait un traducteur mineur, qu'il cite simplement sans s'attarder sur lui : "Les premiers traducteurs de la littérature allemande", in : Frontières, transferts, échanges transfrontaliers et interculturels, éd. par P. Bélar et M. Grunewald, 2005, p. 326.
Article reproduit dans L'esprit des journaux français et étrangers, Paris, 1783. En 1784, sans nom d'auteur, on donne une réédition corrigée du Musarion de Laveaux (Société littéraire typographique, Kehl). Lorsque la Décade Philosophique et Littéraire consacre une série d'articles à Wieland ("Notice sur la vie de Wieland", No 17 et 19, T. 17, 1798), il n'est pas fait état de la traduction de Laveaux.
Les ouvrages bibliographiques du temps donnent une version française à Bâle en 1783, parfois 1784 à Bâle toujours mais anonyme et une version publiée à Paris en 1785 par M. Delaveau. Nous n'avons pu nous procurer que l'édition (apparemment inconnue) de Bâle, "chez Thourneisen le fils" 1784-1785 (2 tomes).
L'original, Siegwart, eine Kloster Geschichte, est paru en 1776. Impossible de savoir quand cette traduction a été réalisée. En 1784-1785, J.-J. Thurneisen donnera une contrefaçon des Œuvres Complètes de Voltaire qui se fait alors à Kehl, puis les Œuvres de Frédéric II, sur lesquelles nous reviendrons.
Parution en 1776 pour le premier tome, deux années après Werther et chez le même éditeur ! Goethe, lui-même, rapproche les deux ouvrages dans Dichtung und Wahrheit (Goethes Werke, Berliner Ausgabe, Bd 13, Berlin und Weimar, 1971, p. 890).
Werther und seine Zeit, 1896.
1er juillet, 1785, Luxembourg.
27 septembre 1785.
Rouget de Lisle, ami du maire Dietrich, et alors en poste à Huningue, excédé par les attaques de Laveaux, se fait le rapporteur de ces bruits dans la Feuille de Strasbourg en juin 1792.
Ce que rapporte entre autres Dieudonné Thiébault, Mes souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin ou Frédéric le Grand, sa famille, sa cour, son gouvernement, son académie, ses écoles, et ses amis littérateurs et philosophes. 3e édition, Paris, 1813, T. IV, p. 107.
André-Pierre Le Guay de Prémontval, Préservatif contre la corruption de la langue Françoise, 1761.
Laveaux l'indiquera aussi dans le prospectus qu'il fait publier le 30 octobre 1780 dans la Gazette littéraire de Berlin pour s'annoncer.
Il s'agit du pasteur luthérien, pédagogue, et auteur Johann Siegmund Stoy (1745-1808) que le Conseil de la ville de Nuremberg blâma en 1771 par deux fois pour avoir protesté contre la cherté des grains. En 1782, en conflit avec sa hiérarchie, il quitte son pastorat de Henfenfeld et devient professeur de pédagogie à Nuremberg. On se reportera à Anke te Heesen, Der Weltkasten. Die Geschichte einer Bildenzyklopädie aus dem 18. Jhdt, Göttingen, 1997.
À partir de fin 1779-début 1780, on pouvait acquérir à Nuremberg, gravures et feuilles de texte. Laveaux n'aura eu qu'à transposer en français. L'annonce est certainement de Laveaux.
Basedow, Zur elementarischen Bibliothek. Das Methodenbuch für Väter und Mütter der Familien und Völker, Altona, Bremen, Tome 1, 1770.
La Prusse Littéraire, Berlin, 1790, article "La Veaux". C'est aussi ce que dit sa lettre (voir supra) à Johann III (Jean III) Bernoulli.
Suit sa bibliographie, le nom des personnes qui l'ont recommandé, son adresse.
Il est vrai qu'une telle annonce dut être fort onéreuse.
Lettre de J.C. de la Veaux à Messieurs les Pasteurs, in : Gazette littéraire de Berlin, novembre 1784.
Des fragments de cette lettre (disparue), écrite pour faire cesser la "guerre" qui va l'opposer aux pasteurs et académiciens du Refuge attaqués en raison de leur mauvais français et de leurs responsabilités dans la dégradation du français de Berlin, sont reproduits dans la Gazette de novembre 1784 pour en discuter les termes et en souligner les fautes.
César, qui se pique de littérature, propose une souscription en 1783 pour la traduction de "sa" traduction de l'Histoire des Germains de Schmidt dans les Berichte der allgemeinen Buchhandlung der Gelehrten (10e livraison).
Préface aux Voyage, p. V-VII.
Qui ne paraîtra qu'à partir de 1785.
Un échec est programmé, échec dont Dieudonné Thiébault (Mes souvenirs…, op. cit.) rapporte la genèse : "[…] ce nouveau venu (Laveaux) forme dans Berlin, comme feu Prémontval, une pension de jeunes gens. Peu de temps après, il tire les oreilles et renvoie à coups de pied, pour cause de négligence et de paresse, un fils de son hôte, reçoit en conséquence ordre de quitter son appartement, et compose, pour s'en venger, sous la forme d'un roman, une historiette qui n'est qu'un ramassis de tout ce que la médisance ou la calomnie a pu débiter sur le compte de sa propriétaire, femme jolie ou belle, très aimable et d'une société très douce, honnête et sûre."
Élisabeth César, d'une vieille famille huguenote (Les Le Veaux !) qui aura neuf fils et sept filles, dont la très célèbre Pauline Wiesel, reçoit aussi dans ses appartements la bonne société berlinoise. On ne compte pas le nombre de ses amants réels ou supposés. Elle aurait tenté de séduire son locataire, si l'on s'en rapporte aux pamphlets !
Voir F. Labbé, Berlin, le Paris de l'Allemagne, Editions Orizons Universités,2011.
Laveaux s'est vite lié d'amitié avec Henri Le Catt, lecteur et confident de Frédéric II.
En cela, il est totalement différent de son détracteur, Claude-Étienne Le Bauld-de-Nans, le directeur de la Gazette Littéraire de Berlin, qui se contentera d'être "poète" de cour et regrettera d'avoir mis son inspiration "sous le boisseau". Voir Les écrivains et l'argent, édité par O. Larrizza, Orizons, Paris, 2013.
Gazette littéraire de Berlin du 8 novembre 1784. Laveaux a dit tout le mal qu'il pensait de Le Bauld dans plusieurs textes et celui-ci réplique avec aigreur.
Plus tard, la Gazette évoquera le "ténébreux attelier" d'où sortent ses productions (supra). Son second est décrit comme hâbleur, grand bavard. Il n'a pas été possible de l'identifier.
LI a 726, f. 115-117. Sur la pochette conservant ces lettres (écriture ancienne) : "à Jn Bi à Bn 1782. De M. de la Veaux Prof. De Lang. Fr. à Berlin à pré. À Stoutgard Et un grand partisan de la Révolution à Strasbourg et à Paris".
Il s'agit de Michel Gröll, libraire à Varsovie et éditeur des Voyages de Bernoulli. Laveaux est l'auteur de la traduction et de l'introduction (T. 1). Il fait partie des souscripteurs.
Bibliothèque universitaire de Bâle. Manuscrit Lla 702, fol 67 s.
Bernoulli, qui parle français et écrit dans cette langue, fournit un texte en allemand. Laveaux - seul ou avec d'autres - traduit. Son travail est revu par l'auteur et, dans une série de rencontres, auteur et traducteur se mettent d'accord sur la version finale de la traduction. Laveaux a peut-être aussi revu sa traduction du célèbre livre de Wilhelm von Dohm, Über die bürgerliche Verbesserung der Juden, 1781-1783.
Il n'a cependant, de son temps à Bâle, jamais fréquenté - même en simple qualité de visiteur - la Société Helvétique, Cf. François de Capitani, Die Gesellschaft im Wandel ; Mitglieder und Gäste der Helvetischen Gesellschaft, Stuttgart, 1983. Il ne paraît pas non plus avoir fréquenté les sociétés berlinoises du Montagssclub ou de la Mittwochsgesellschaft (Gedike, Biester, Dohm, Mendelssohn, Nicolai…). Il ne fréquentera pas plus les loges maçonniques. Il n'a probablement pas non plus participé à la Lesegesellschaft de Feßler. Voir Max von Oesfeld, „Zur Geschichte des Berlinischen Montags-Klubs", in: Zeitschrift für Preußische Geschichte und Landeskunde, 16, 1879. C'est aussi un trait de caractère constant: il est un homme seul.
F. H. Meyer, "Der deutsche Buchhandel gegen das Ende des 18. Jahrhundert und Anfang des 19.", in: Archiv für die Geschichte des deutschen Buchhandels, Leipzig, 1898, volume 7.
Cité par Martin German, op. cit., p. 11.
Voir Eckhardt Höffner, Geschichte und Wesen des Urheberrechts, München, 2010. Voir aussi L. Fertig, Buchmarkt und Pädagogik, 2003.
Réédité par F. Labbé, Presses Universitaires de St Étienne, 2010.
Viviane Rosen-Prest (L'historiographie des huguenots en Prusse au temps des Lumières. Entre mémoire, histoire et légende : J. P. Erman et P. C. F. Reclam. "Mémoires pour servir à l'histoire des réfugiés françois dans les Etats du Roi" (1782-1799), Paris, Champion, 2002..) rappelle que ces membres forment une oligarchie quasiment inamovible et que la Colonie, sous certains aspects, conserve le caractère d'un État dans l'État (p. 42 et suivantes).
Voir mon étude Berlin le Paris de l'Allemagne, Paris, 2011. On lira aussi les lettres au roi de Voltaire et d'Alembert sur la décadence de l'esprit français dans la Vie de Frédéric II, op. cit., 1788, tome IV, p. 234 et suivantes.
Avec son journal La Gazette littéraire de Berlin (cf. Labbé, op. cit. Berlin. Le Paris de l'Allemagne).
Ces passages sont extraits de sermons du pasteur Erman dans leur majorité et aisés à reconnaître pour les Berlinois. Dans la même veine, il distribuera dans Berlin une Lettre d'un soldat prussien malheureusement introuvable.
À Strasbourg, chez Treuttel, Avec Approbation et Privilège du Roi, 1788, tome IV, p. 79.
Op. cit., volume 4, p. 110-111.
Entretiens avec les enfans sur quelques histoires de la Bible tirées de l'ancien et du nouveau Testament, Berlin, 1782.L'original allemand est dû à un théologien, Johann Ferdinand Roth (1748-1814), un esprit philosophique et éclairé comme il n'est pas rare de le voir chez des ecclésiastiques protestants.
Quérard indique en 1830 une édition de 1808, chez Weigel et Schneider, Nürnberg, avec 25 estampes et un lexique français-allemand.
Op. cit., p. 232.
Ce dictionnaire a une longue histoire et la mention "2e édition" intrigue. L'éditeur Wever a trouvé en Laveaux l'associé susceptible de reprendre la première édition d'un ouvrage imité du Catholicon de Schmidlin et de la développer. Laveaux a accepté cette tâche susceptible d'être d'un bon rapport.
Cette amitié est probable même si les preuves définitives manquent encore. La lettre amicale de l'abbé (Collection de Froidcourt) adressée de Berlin le 28 mai 1782 lui était peut être destinée. Raynal aurait intercédé - en vain - auprès du roi pour qu'il obtienne un emploi dans un collège.
Les pasteurs Erman et Reclam sont très intéressés par cette visite. Voir V. Rosen-Prest, op. cit. On parle même, au début, d'une collaboration possible…
Né à Salernes dans le Var, en 1792, le 19 novembre, il fut chassé de Berlin pour jacobinisme.
Ce bruit court en France et en Europe dès la première édition. Voir Hans-Jürgen Lüsebrink, Anthony Strugnell, L'Histoire des deux Indes : réécriture et polygraphie, Oxford, Voltaire Foundation, 1995.
C'est à cette époque qu'il compose son fulminant Essai sur les prêtres et la prédication publié en 1785 (voir plus loin).
Alors que "la France est encore quelque chose de pire qu'un pays de sauvages et d'anthropophages […], des ogres altérés de sang et qui font frémir la nature", p. 48.
L'image du Français, petit maître arrogant, règne en Allemagne chez les intellectuels et on évoque ces "Windbeutel", ces Français pleins de vent (F. Labbé, Berlin, le Paris…, op. cit.) !
Laveaux souffre du "complexe de l'exilé" : l'image du Français dans les pays allemands n'est pas bonne et il cherche continuellement à prouver qu'il est aussi d'autres Français, dignes d'admiration : intelligents, sérieux, travailleurs, tout comme lui. Voir : Correspondances maçonniques, Honoré Champion, Paris, 2016.
Il a certainement beaucoup plus écrit. La Gazette (17 janvier 1785) ironise sur "ces pitoyables vers envoyés en gros paquets à 125 milles d'ici? Oh! La belle équipée!"
Noël et Delaplace, Leçons de littérature, 1802, t. 1, p. XXIV.
Il se situe, assez étonnamment, lui qui écrit des "tableaux", dans la lignée de Molière.
Charles Philippe César s'est aussi beaucoup intéressé à Hogarth.
Sans grand style, il écrit: "En réfléchissant à mon projet, je me suis dit […]". On lui reprochera constamment ce style et ses incorrections.
Il s'appuie à ce sujet sur Rousseau qu'il cite.
En revanche, ses personnages plutôt positifs ont de prénoms modernes : Louis, Julien, Thérèse…, comme si l'auteur associait les défauts qu'il critique au passé et les vertus qu'il prône à l'avenir.
…dans le roman, car dans la vie, son attitude sera plus ambiguë et, parfois, il laissera libre court à une réelle misogynie. Toutefois, sous la Révolution, il aura des initiatives allant dans le sens d'un réel féminisme (vote des femmes) et il associera sa fille à ses recherches lexicographiques.
Le Gascon que secourt Goutherz, le bon Allemand, vient de Châtignac en Poitou ! Le tableau "Les consolations" est la confession d'un "moi" qui usant de l'anaphore (Quand je vois…) passe en revue toutes les situations de vie pour n'y voir que violence, tracas, mépris, méfiance, fanatisme, égoïsme et conclut à chaque fois par préférer l'honnête modestie de son état.
Sur ce point de la sexualité, Laveaux considère que l'union d'un jeune homme et d'une jeune fille, leur amour étant naturel, voulu par la nature, sa condamnation est absurde. En revanche il condamne les "séducteurs" qui font le malheur des filles. Là encore, son expérience et la décision qu'il a prise d'assumer "sa faute" transparaissent !
On peut lire dans ce tableau quelques lignes qui peuvent avoir un rapport avec son expérience chez les César : ces enfants gâtés ne respectent personne et sont rétifs à tout effort : "Malheur au domestique, malheur au précepteur qui oserait les contredire ou ne pas se soumettre avec respect à tous leurs caprices."
Ce tableau (qui sous plusieurs aspects est assez parfait) se clôt par une condamnation de la légèreté française : "Nous sommes enfin parvenus à nous habiller selon notre caractère, en Arlequin".
Éphémère journal de très bonne tenue (continuation du Mercure Suisse) dirigé avec Jean-Pierre Heubach et édité à Lausanne, p. 121-133, et 161-168 (septembre 1784). Sur le personnage intéressant de Chaillet : Charly Guyot, La vie intellectuelle et religieuse en Suisse à la fin du XVIIIe siècle, 1946.
Johann-Christoph Adelung l'indique en vente dès 1782: Allgemeines Verzeichniß neuer Bücher mit kurzen Anmerkungen, 7e vol. Partie 1, Leipzig, 1782.
Annonce parue dans le livre de Johann August von Starck, Versuch einer Geschichte des Arianismus, F. Maurer, 1783.
Il est précisé qu'il s'agit d'une édition corrigée et augmentée de gravures. L'édition originale n'a pu être localisée.
Un littérateur estimable de Berlin, directeur des manufactures royales, Étienne Mayet a offert à Laveaux le quatrain qui illustre le portrait : Si l'auteur que ton œil contemple/Est un critique habile et rempli d'enjouement/ Ses écrits sérieux et pleins de sentiment,/Nous prouvent qu'au précepte il sait unir l'exemple.
La préface est non seulement convenue, mais assez maladroite. Rares sont ceux qui peuvent croire en un Laveaux solitaire et retiré. En outre, la pirouette finale fera rire.
Kant n'écrira pas différemment (même s'il s'exprime métaphoriquement), on connaît sa célèbre réflexion finale (Critique de la raison pratique, 1788) : Deux choses emplissent le cœur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, plus la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. Je les vois devant moi, et les relie absolument à la conscience de mon existence.
Suivent des exemples historiques de cette barbarie. La référence personnelle est ici sensible.
On retrouvera toutes ces idées dans ses écrits et rapports rédigés plus tard quand il sera responsable des services hospitaliers de la Seine par exemple, mais aussi dans certains de ses discours révolutionnaires.
On s'est beaucoup intéressé au traité de Cesare Beccaria (Del deliti et delle pene) à Berlin et la Gazette littéraire en parle abondamment en janvier 1766. Voir F. Labbé, La Gazette littéraire de Berlin, Honoré Champion, 2004.
Le texte se continue bien entendu par une gradation : "Frédéric, Catherine ! Noms à jamais chers à la terre […]".
Volume 8, 1783. Ce portrait se trouve dans la préface aux Ländliche Nächte de Mylius.
ADB, 1784, p. 128-129.
Mais là aussi, on peut penser que décerner des couronnes à Laveaux, le pourfendeur du mauvais français d'Allemagne (mais aussi ce professeur qui pointe du doigt la médiocrité française en général !), entre dans la stratégie de la réévaluation de la culture, de la pensée et de la langue nationale.
Volume 2, no 111, p. 270-271.
Édité par Christoph Martin Wieland, Friedrich Justin Bertuch, Karl Leonhard Reinhold, Karl August Böttiger.
P. 25. Leçons destinées aux jeunes gens pour une conduite sage et heureuse de leur vie. Les Göttingische gelehrten Anzeigen et l'Erfurtische gelehrte Zeitung de 1784 sont également très positifs dans leurs commentaires.
J.C. Laveaux, Vie de Frédéric II, T. IV, Strasbourg, Treuttel, 1788 et dans le T. VII (1789).
Sur ces courriers, voir Laveaux, Vie de Frédéric II, op. cit. note XL.
Vie de Frédéric II, T. IV, Strasbourg, Treuttel, 1788 et dans le T. VII (1789).
Selon Thiébault (op.cit., p. 111) Frédéric aurait manifesté le désir de rencontrer Laveaux, mais il demanda conseil à Thiébault. Celui-ci ne s'étant pas montré très enthousiaste et lui ayant dit que "ce n'est point la crème qui sort de mon pays ; non, Sire, ce n'en est que l'écume", il renonça à son projet.
La Gazette ironise sur ce titre en février. Tous ces témoignages sont en bonne place dans la Vie de Frédéric II, roi de Prusse, op. cit.. Frédéric attend de ses auteurs une pratique raisonnée de l'autocensure !
Prusse Littéraire, T. III, p. 432. Le ministre des affaires ecclésiastiques est Abraham von Zedlitz, l'autre ministre étant Hertzberg.
Geheimes Staatsarchiv Preußischer Kulturbesitz, (Dahlem) I. HA Geheimer Rat, Rep. 9 Allgemeine Verwaltung D 8 Refugiertensachen Fasz. 25 u. a.: de la Veaux wird Professor, 1783.
Le Bauld-de-Nans rira de "son fief du royaume de Chypre".
Il paraît ensuite en 2 volumes, Berlin, 1784-1785. La Gazette en parle alors (1784, p. 45). Le tome III paraîtra en 1787 chez Wever, qui redonnera une édition complète en 3 volumes en 1797. En 1786 encore, Laveaux signe ses Essais philosophiques sur les prêtres et la prédication (Berlin) des initiales J.C.D.L.C.P.R.A.B (Jean-Charles de Laveaux professeur royal à Berlin).
Vie de Frédéric II, op. cit., p. 247, note 41, Strasbourg, 1787. Laveaux historien parle de lui-même à la troisième personne.
Op. cit., Treuttel, Strasbourg, édition de 1787, T.IV, p. 74.
Correcteur royal ! Un billet de Mérian adressé à Laveaux atteste de cette fonction.
Bauzée, qui a participé à l'Encyclopédie, a publié en 1767 sa Grammaire générale, dont le sous-titre est : "Pour servir de fondement à l'étude de toutes les grammaires appliquées ou particulières", ce que Laveaux fera abondamment.
L'idée d'une grammaire française n'est alors qu'en plein surgissement. André Chervel, Histoire de l'enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, Paris, 2006.
Ce genre d'approche n'est pas nouveau. En France, où la question de l'acquisition de l'orthographe est centrale dans l'enseignement du français (cf. André Chervel, Histoire de l'enseignement, op. cit.), depuis les années 1730, la cacographie est une approche (avec la dictée et la copie) très en faveur.
Il s'agit du poème didactique en 6 chants l' "Art de la Guerre", de Frédéric II, qui est loin d'avoir les qualités que lui prête flatteusement Laveaux ! Dans les cahiers suivants, il révisera d'ailleurs son opinion au sujet de cette impossibilité qu'auraient les étrangers de bien écrire le français.
Manuela Böhm, "Berliner Sprach-Querelen. Ein Ausschnitt aus der Debatte über den Style Refugié im 18. Jahrhundert", in: Ein gross vnnd narhafft haffen: Festschrift für Joachim Gessinger, publié par Elisabeth Berner, Manuela Böhm, Anja Voeste, 2005, p. 136.
Ces réflexions ne sont en effet point trop éloignées de ce qu'il pensait lui-même dans son écrit De la littérature allemande, car s'il souhaite améliorer le français à Berlin c'est bien d'abord parce que cette langue restera pour lui longtemps encore la langue universelle dont une puissance montante comme la Prusse aura besoin avant que l'allemand ne soit enfin cette langue qu'il espère pour plus tard.
Hormis, dit-il, le Journal de Paris et le Journal encyclopédique (qui ont parlé de ses œuvres !)
Ces remarques sont justes mais Laveaux ne tente pas de voir si la situation française est vraiment différente.
Il n'est pas sans ignorer les origines d'Erman et Reclam ! Dans son Essai philosophique sur les Prêtres (1785), il proposera des solutions.
Les livres en français représentent 1,1% de l'offre à Leipzig entre 1701 et 1710 (130) mais 13,1% pour la période 1761-1770 (1738 livres) (cf. André Chervel, Histoire de l'enseignement, op. cit., p. 136).
Tout un champ d'activité s'ouvre à son ambition : il va fournir un dictionnaire, une grammaire ! Il utilisera pourtant Des Pépliers qui, dès 1762 - loin d'être le premier - joint à sa grammaire un "recueil de bons contes et de bons mots, tirés des plus beaux esprits de ce tems"!
"La haute noblesse adopte plus difficilement ces bruits ridicules. On peut dire en général qu'elle a beaucoup de goût et de connaissances, et qu'elle parle français avec une pureté qui ferait honte à bien des Parisiens." (p.8)
"Un grand malheur pour les États, c'est lorsque les erreurs religieuses et l'intérêt de ceux qui les enseignent sont étroitement liés avec la constitution politique. Les prêtres sont plus intolérants et plus persécuteurs que jamais."
Même si ce passage fait référence au "Droit des gens" dont on parle volontiers à Potsdam, on doit reconnaître que ce genre de réflexion n'est pas nouveau chez Laveaux et fait mieux comprendre son attitude future sous la Révolution. S'il est d'abord préoccupé de son propre bien et de celui des siens (il peut être assez "courtisan"), le fond de ses idées correspond assez à l'attitude qu'il aura après son retour en France au printemps 1791.
Les membres du Refuge, prussiens de nation, sont donc exclus !
Laveaux ne semble pas s'être rendu compte que la plupart des psaumes sont empruntés à Marot.
Il traduit deux prônes du pasteur philosophe Zollikofer (en illustration de son Essai philosophique sur les prêtres et la prédication (1785) et en fait imprimer plusieurs autres en 1799 !
Ce "meurtre" se fera en plusieurs étapes et sur de nombreuses années, retardé par la situation internationale, par la Révolution, les guerres napoléoniennes…, mais il commence au moins avec Lessing, avec le Sturm und Drang…
Il donne son plan d'études à partir de la p. 85. Claude Dumanoir, Maître de langue à la cour de Weimar, fera paraître ses Anecdotes parisiennes à l'usage des écoles françaises, Jena, Mauke, 1785, en les dédiant à Laveaux.
Laveaux qui est en relation avec Plomteux pour sa traduction de l'Histoire des Allemands connaît évidemment l'Encyclopédie méthodique publiée par cet éditeur. L'évolution de son savoir grammatical, stylistique voire philosophique tient beaucoup à la découverte de cet ouvrage fort bien fait.
En 1787, à Stuttgart, il oubliera avoir pris le contre-pied de Rivarol et écrira dans le Discours préliminaire de ses Leçons méthodiques de langue française pour les Allemands : "La langue française, la plus claire de toutes les langues modernes, par la nature de ses constructions ; la plus douce par la moelleuse harmonie de ses sons ; […]"
Malheureusement, pour développer ses idées, Laveaux ne sait pas forger une terminologie claire et il conclut ses exemples et démonstrations par un principe qui fera rire par la lourdeur de l'expression : "Présenter les parties principales sur le devant, rapprocher autant qu'il est possible de chacune de ces parties toutes les idées qui les modifient : voilà les deux grands principes de la langue française, voilà les deux véritables sources de sa clarté, de sa netteté, de sa précision." (p. 71)
On retrouve chez lui beaucoup d'expressions qui sont dans le Cours de sciences sur des principes nouveaux, etc. de Claude Buffier, l'inspirateur de Restaut et de De Wailly, dont il connaît sans doute la grammaire, à moins qu'il n'ait, là encore, utilisé certains articles de l'Encyclopédie qui se sont nourris de cet ouvrage.
Prudent, il ajoute en note : "Je ne doute point qu'il ne se trouve quelque bonne ame dévote, quelque théologien habile qui ne crie ici à l'athéisme. On est athée dans tous les pays du monde quand on ne pense pas comme les théologiens gagés. Je dis donc ici, comme je l'ai dit ailleurs, que nous ne pouvons douter de l'existence de Dieu ; c'est-à-dire d'un principe souverainement bon et souverainement sage qui gouverne le monde ; mais j'ajoute que la nature a mis devant son sanctuaire un voile impénétrable qui le cache à notre faible intelligence ; j'ajoute que la matière n'est pas si vile que l'ont faite les théologiens ; […]
Une des leçons de l'Émile, de Jean-Jacques Rousseau. Plus loin, il écrit : "Il ne fallait pas faire quitter à un enfant son cheval de bois ou sa poupée, pour lui apprendre ce que c'est que Dieu ; il fallait commencer par lui apprendre ce que c'est que son cheval et sa poupée, et le conduire de-là insensiblement jusqu'à l'idée de l'Etre suprême ; […]" (p. 39). Cependant, Laveaux réclame presque immédiatement que la sensibilité soit aiguisée le plus tôt possible par l'initiation à la religion.
Cours théorique, p. 46. Suit un passage où il s'insurge violemment contre tous ces parents qui condamnent leurs enfants à l'erreur par routine et par absence d'esprit critique.
Si ces principes laissent entrevoir leurs sources possibles (Beauzée, Condillac, l'Encyclopédie, Dumarsais…), la monographie d'Anacharsis Combes Histoire de l'école de Sorèze, 1847, prouve que les préoccupations de certains collèges bénédictins recouvrent entièrement les idées pédagogiques de Laveaux.
R. Niklaus, "L'esprit créateur de Diderot", in : Cahiers de l'Association internationale des études françaises, 1968, Volume 20, numéro 20, pp. 39-54.
Il s'agit bien entendu d'un cliché littéraire. La Correspondance littéraire du 1er février 1755 écrivait déjà : "Lorsque le génie agit dans ces hommes divins (les créateurs), une vive chaleur s'empare d'eux ; travaillés par une fermentation universelle et vigoureuse, possédés par le plus fort enthousiasme, ils produisent sans volonté et nécessairement les choses qui font l'admiration de l'univers". Laveaux donne aussi des conseils personnels : "J'ai remarqué que la matinée était plus propre à la réflexion ; et que le soir l'était davantage à la composition […]".
Une phrase reprenant mot pour mot Madame de Genlis, reformulant Épicure dans ses Annales de la vertu ou cours d'histoire à l'usage des jeunes personnes, Paris, 1781. Mais c'est un cliché qu'on retrouve alors souvent (cf. Les mémoires d'un honnête homme de l'abbé Prévost…)
p. 50.
P. 200. Il a "choisi" pour sa démonstration un passage du Premier mémoire sur l'éloquence, de l'Académicien (1774) et en souligne les défauts.
Nicolai, Briefe, die neueste Literatur betreffend. VII, Berlin,1760, p. 160. Cité par M. Böhm, Sprachen-Wechsel, Akkulturation und Mehrsprachigkeit der Brandenburger Hugenotten vom 17. Bis 19. Jahrhundert, De Gruyter, Berlin, 2010. p. 91.
Ewald von Hertzberg est parfois proche de l'Aufklärung, tout comme il est certainement francophile (sans doute moins qu'anglophile), mais il est avant tout un patriote. Anacharsis Cloots lui adressera une célèbre et ironique lettre (cf. F. Labbé, Anacharsis Cloots, le Prussien francophile, 2000)
Sur cette affaire et sa suite (Eusèbe), on se reportera à l'article du professeur Jürgen Storost, "Laveaux und sein Eusèbe", in : In Memoriam Vladimiro Macchi, Romanistischer Verlag, 2008, p. 228 et suivantes.
Dans sa Vie de Frédéric II (édition 1788, p. 86-87), Laveaux évoquera la censure en Prusse en insistant sur le fait que les (rares) interdictions n'existent que pour, par exemple, répondre aux réclamations de cours ou de grands personnages qui se sentent attaqués, mais qu'en réalité, elles sont quasiment sans suite.
Le texte se trouve dans Critique de quelques auteurs français qui écrivent en Allemagne (1787), réédition des critiques du Cours et dans le seul exemplaire complet de ce Cours. Les trois tomes se trouvent à la bibliothèque du Château d'Oron (Suisse).
Avec plus de modération que Laveaux, la Gazette ne souscrira pas entièrement aux propos de l'abbé qui, à son avis, réduit trop la part du génie français, mais elle reconnaît des exagérations dans l'article de Masson. Voir Jochen Heymann, Aufklärungsdiskussion und Aufklärungsskepsis im Werk von Carlo Denina, Erlangen-Nürnberg, 1988. L'article de J.-J.-A. Bertrand, "M. Masson", donne un résumé assez complet de cette affaire, in : Bulletin Hispanique, no 24, 1922, p. 120-124.
1er juin 1786, Lettre XIII, p. 73 à 110. "Ce Cours théorique et pratique, fameux à Berlin, et probablement ignoré ailleurs […]" (Lettres critiques pour servir de supplement au discours sur la question Que doit-on à l'Espagne..., Berlin, 1786, p. 115).
ALZ, 1785, vol. 1, no 54, p. 27-28 et volume 3, no 216, p. 306-307, puis 1786, vol. 1, no 14, p. 106-107.
Peut-être son Mémoire sur quelques paradoxes en éloquence (1785), mais plus certainement de l'avant-propos son Histoire sommaire et philosophique (1784) que Laveaux a raillé (voir plus haut).
S. Debonale, Cours de langue française, op. cit., t. 2, p. 256 et suivantes.
L'affaire déclenchée par la publication d'Eusèbe, que la Gazette ne mentionne jamais, et qui attaque directement Hertzberg, a été probablement décisive. Avec ironie, dans sa Vie de Frédéric II, Laveaux indique que Hertzberg fera imprimer dans les Mémoires de l'Académie son discours corrigé à partir des remarques qu'il a faites (Tome IV, p.232) !
I. Schmidt rédige les 12 premiers volumes et son continuateur, Joseph Milbiller (1753-1816) une dizaine jusqu'en 1808 (soit 22 volumes entre 1783 et 1808). L'histoire s'arrête en 1806.
Abbé Carlo Denina, La Prusse littéraire, op. cit., p. 434. Dans ses Lettres critiques pour servir de supplement au Discours sur la question : Que doit-on à l'Espagne (1786), il sera plus sévère, décrivant Laveaux traduisant, dictionnaire en mains, mot à mot et accumulant les bévues.
1786, volume 2, no 105, p. 222-225.
Les Büsten berlinischer Gelehrten und Künstler, mit Devisen, Leipziger Ostermesse, 1787, écriront par exemple : "Son Eusèbe […] est un pendant parfait du Candide, c'est la voix de la nature, et dans un tel ouvrage on ne peut rien dire de plus sur le despotisme des personnes distinguées […]".
Le contentieux avec Hertzberg dut avoir des racines plus profondes que l'affaire du seul Cours théorique. Dans le passage suivant d'Eusèbe, on reconnaît des éléments quasiment biographiques : il y parle de ce livre sur la religion qu'il aurait voulu publier et qui sera à la source de son Essai sur les Prêtres, de Vituline et Rogna Cassa, de ce journal qu'il a eu l'intention de publier, tant de projets qu'Hertzberg a peut-être ruinés…
On retrouve parfois les coquilles habituelles des ouvrages de Laveaux et que la Gazette comptabilise.
Les Berlinois reconnaissent Le Bauld de Nans dans ce moine !
Auteur en particulier du Quadrige de la Porte de Brandebourg. Julius Friedländer, Gottfried Schadow, Aufsätze und Briefe nebst einem Verzeichnis seiner Werke, 1890. Lettre de la mère de G. Schadow à son fils.
Joachim Lindner, Wo die Götter wohnen: Johann Gottfried Schadows Weg zur Kunst, 2008. Schadow est aussi l'auteur du portrait de Laveaux qui orne les Nuits Champêtres.
Voir Stengel E., Chronologisches Verzeichnis französischer Grammatiken vom Ende des 14. bis zum Ausgange des 18. Jahrhunderts nebst Angabe der bisher ermittelten Fundorte derselben, Berlin, 1890 (réédité et complété par Niederehe, Hans Joseph, Amsterdam, 1976).
L'orthographe est annoncée mais aucun chapitre n'y est consacré particulièrement.
ALZ, 1785, volume 3, no 173.
Georg Joachim Zollikofer, né en 1730 à St Gall. En 1754, il est nommé pasteur en Suisse puis exerce en Allemagne. En 1758, il dirige la paroisse de Neu-Isenburg puis est en poste à Leipzig. Il meurt en 1788. Il est en relation avec les principaux représentants de l'Aufklärung. C'est à Neu-Isenburg que Laveaux s'est marié en 1775. Peut-être lui a-t-on alors parlé de l'ancien pasteur, à moins qu'il ne l'ait alors rencontré.
Mais il ne s'adresse plus au clergé en poste ; le salut, pense-t-il ironiquement, ne pourra venir que des générations futures !
Dans sa Vie de Frédéric II, op. cit., tome 4, il cite nombre de ces auteurs importants : Lessing (en dépit de son rejet des œuvres françaises, dit-il), Mendelssohn, Wieland, Weiße, Ramler, Engel, Gessner, Zollikofer, Sulzer, Kant, Grave, Wezel, Bürger, Claudius, Gleim, Nicolai, Meierotto…
Voir la préface de sa Vie de Frédéric II, op. cit.. Il commence en effet dans les années qui suivent son Histoire de l'Europe pendant le XVIIIe siècle, dont le manuscrit partiel se trouve à la médiathèque du Grand Troyes (Archives municipales, MS 2474) et sur lequel nous reviendrons.
Elle mourra à Charenton le 13 avril 1861. Elle épouse le 10 juin 1820, Jean-Baptiste Marty (1779-1863), comédien, régisseur et fondé de pouvoir du théâtre de la Gaîté. Dorothée-Rose Thibaut-Laveaux (1786-1861) montera aussi sur les planches, écrira des pièces et aidera son père dans ses travaux et veillera aux rééditions posthumes de ses dictionnaires.
À sa grammaire, Buffier ajoute un traité de la prononciation. L'expérience allemande de Laveaux fait qu'il accorde beaucoup d'importance à l'ouïe et à la prononciation, mais ce n'est rien de particulièrement original. André Chervel (Histoire de l'enseignement du français (…), op. cit., rappelle que l'accent est mis sur l'apprentissage de l'oral et de la prononciation (p. 43 et suiv.).
Très exactement, il écrit : "C'est dans ce langage barbare et dans ces principes décourageants pour les élèves et pour les maîtres qu'il faut chercher la cause du peu de progrès. Les progrès dans la langue française sont plus à même d'être connus que les autres, parce que tout le monde en juge ; et lorsque cette partie de l'éducation manque, les parents souvent hors d'état de juger du reste en tirent des conclusions désavantageuses à tout l'institut. Voilà des choses qui feraient le plus grand tort à l'Académie si elles étaient connues."
Staatsarchiv Stuttgart, A 272 Bü 82, 130.
Discours préliminaire, p. XIX.
Leçons méthodiques, Discours préliminaire. Cité par Franz-Rudolf Weller, "L'enseignement du français en Allemagne à la veille de la Révolution française", in : Herbert Christ et Daniel Coste, Contributions à l'Histoire de l'enseignement du français, Tübingen, 1990. p. 103 et suivante. Weller considère d'abord, un peu vite à notre avis, que Laveaux est un "pédagogue d'une étonnante modernité" p. 113, puis il reconnaît qu'il est redevable à ses prédécesseurs.
Principes généraux et raisonnés, Bruxelles, 1756. Restaut s'appuie lui-même sur Rollin.
Cette notion de méthode naturelle est le thème de la thèse de Basedow soutenue en 1752 à Kiel. Montesquieu en parle bien avant, tout comme John Locke. J.-J. Rousseau, sur un autre plan, s'en fera l'illustrateur avec l'Émile.
Beiträge zur Geschichte des französischen Unterrichts im 16. bis 18. Jahrhundert, Berlin, 1914 (Réimp. Liechtenstein, 1967). Voir les pages consacrées à Laveaux, p. 146 et suivantes.
À Berlin, le pasteur Erman œuvre aussi dans ce sens dès 1782, mettant en pratique des idées qu'il a depuis un certain temps et nous avons indiqué qu'il cherche à former ses professeurs du Collège français.
Les avant-propos des grammaires le répètent au cours du siècle ! Voir E. Stengel, Chronologisches Verzeichnis, op.cit.
Discours préliminaire, p. XI et suiv. Pourtant, dans son Cours Méthodique, il utilise ce texte canonique !
ALZ, p. 456.
Leçons méthodiques de Langue française pour les Allemands, 1790, in der Buchdruckerei, Stuttgart. ALZ juin 1792, p. 591.
Laveaux s'est en effet encore une fois beaucoup servi des travaux de l'abbé Girard en particulier sur les prépositions et sur ses concepts de langues analogues (respectant l'ordre naturel, la gradation des idées, l'absence de déclinaisons), de langues transpositives (qui suivent l'ordre de l'imagination et possèdent des cas) et les langues mixtes.
Dans ses Mémoires, Heinrich Heine trace le portrait de Daulnoye, qui a été son professeur.
Streuber, op. cit., p. 105, 124 et suiv., 130.
Critique très négative dans ALZ, 1800, volume 4, no 374, p. 385-386.
Archives d'état de Stuttgart A 272 83 (doc. 12) Verzeichnis der Öffentlichen Vorlesungen welche von Ostern 1786 bis dahin 1787 in der herzoglichen hohen Carls-Schule zu Stuttgart gehalten werden.
Impossible de savoir s'il savait l'allemand avant de venir à Bâle. Toujours est-il que plusieurs documents de Stuttgart tendent à prouver que sa connaissance de cette langue est au plus très moyenne.
Archives d'état de Stuttgart A 272 11, R ad 32 pour les deux premiers titres et les poèmes.
Le document A 272 10 (Archives d'état) de Stuttgart (Festivités) indique un livret de théâtre (disparu) "pièce traduite du professeur de la Veaux" (i ad 32). Johann Rudolf Zumsteeg (1760-1802), condisciple de Schiller et musicien particulièrement doué, il fut maître des concerts de la chapelle de Wurtemberg et a produit de nombreuses œuvres que les spécialistes considèrent comme étant de qualité (Lenore, la Plainte d'Agar, Colma, le Chant mélancolique, le chœur des Brigands). Publié en 1806 à Leipzig chez Breitkopf und Härtel, sous le titre : Ouverture und Gesänge aus der Oper: Zalaor.
Une habitude très ancrée chez les pasteurs en particulier. En 1801, Erman publiera encore un Mémoire historique pour le jubilé centenaire de la dédicace du Temple de Werder "au profit des pauvres".
L'Allgemeine Literatur-Zeitung du 8 mars 1789 accorde ses suffrages à ce livre, tout en indiquant qu'il y a bien des passages peu utiles.
L'artillerie de campagne française pendant les guerres de la Révolution, 1956, p. 77.
Avant-propos de Nouvelle vie de Frédéric II, Amsterdam, 1789, p. 11. Une comparaison rapide avec l'œuvre incriminée donne partiellement raison à l'abbé Denina.
À Berlin, l'abbé Raynal insistera sur la nécessité d'écrire une histoire intéressante, fascinant le lecteur. La qualité littéraire serait selon lui le premier critère. Un lourd appareil scientifique desservirait l'histoire.
Nicolai cite un certain nombre d'erreurs commises. Il en veut surtout à ce Français, à la réputation discutable, dit-il, d'avoir écrit, précipitamment, ce livre. Dans une lettre à ‎Christian Friedrich von Blanckenburg du 2 novembre 1791, il en parle encore comme d' "un brouet méprisable plein de mensonges" !
ALZ, 1788, volume 2, no 84, p. 43-46.
Denkwürdigkeiten meiner Zeit, op. cit. volume 5.
Historisch-literarisches Handbuch berühmter und denkwürdiger Personen, vol. 2, numéro 1, p. 321, 1795.
Philippe Bourdin, "Rêves d'empire chez Bonaparte. Construction intellectuelle d'un modèle politique", in : L'Empire avant l'Empire, état d'une notion au XVIIIe siècle, Cahiers du Centre d'Histoire, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, no 17, p. 130.
Histoire secrète de la cour de Berlin, tome 2, p. 47. 1787.Wilhelm Erman: Jean Pierre Erman (1735-1814). Ein Lebensbild aus der Berliner französischen Kolonie. Berlin, E.S. Mittler und Sohn, 1914.
Madame de Genlis arrive elle-même à Berlin en 1794 (puis à Hambourg) où elle survit grâce à sa plume. Il ne semble pas qu'elle ait jamais eu de contact avec Laveaux.
Avril 1800, no 67, p. 532-534. Elle sera couramment désignée sous le titre (encore plus mensonger) qu'elle prend dès la 2e édition : Wailly's französische Grammatik für die Deutschen. Elle est en général recommandée par les grammairiens comme Ildephons Schwarz (Anleitung zur Kenntniss derjenigen Bücher, welche den Candidaten…, Coburg, 1806).
L'abbé J.D. Grandmottet était un prêtre émigré à Hambourg, qui, pour survivre, se livre à de nombreux travaux littéraires (traductions de Campe). Klopstock connaissait le "brave abbé Grandmottet".
ALZ, 1793, volume 2, no 167. L'Intelligenzblatt cite son Dictionnaire (édition 1799) en 1800.
Pour bien montrer qu'il est différent de ce "méchant homme", Laveaux affirme qu'il fera passer les gains de ce livre à la famille de Jean-Jacques Rousseau en dédommagement "du tort que leur a fait l'Émile chrétien" !
Johann Valentin publie en 1783 sa Practische Französische Grammatik qui sera à la base de son succès.
Philosophe et publiciste, pédagogue, académicien que Laveaux a certainement connu à Berlin. Il publie en 1785 le premier recueil de textes autonome : Französisches Lesebuch für Anfänger nebst einer kurzen Grammatik (16e édition en 1828) complété en 1792 par une Chrestomathie française.
Un bruit invérifiable court également : plusieurs témoins colportent la rumeur qu'il aurait eu une passion pour la fille de l'intendant : il lui aurait écrit des vers, disent les uns, il serait même allé plus loin sous-entendent les autres, ce qui aurait monté l'intendant contre lui. Cette réputation de séducteur l'accompagne (cf. les écrits de Cranz à Berlin) au cours de sa vie, mais il ne s'agit peut-être que d'une extrapolation de ce qu'on sait ou suppose d'un moine ayant ravi une jeune femme.
E. Hölzle, Das alte recht und die Revolution. Eine politische Geschichte Württembergs in der Revolutionszeit 1789-1805, München und Berlin, 1931.
Nommé professeur de droit (Droit territorial impérial et wurtembergeois) le 29 avril 1788. Il est membre correspondant de la Société des Amis de la Constitution de Strasbourg depuis le 14 juillet 1790.
Rappelons que le Wurtemberg est possessionné en Alsace et à Montbéliard.
Ulrich Wyrwa, Juden in der Toskana und in Preußen im Vergleich, London, 2003.
Hugh Gough, op.cit., p. 75 et suivantes.
Op. cit., p. 6.
Axel Kuhn, Revolutionsbegeisterung an der Hohen Carlsschule / e. Bericht, Stuttgart, 1989.
P. 6. Comme dernier témoignage de son influence, il indique que deux de ses étudiants rejoindront les troupes de Custine lorsqu'il entre à Spire et servent désormais dans les armées de la République. Les cris de "Vive Laveaux" étonnent car à Stuttgart, il est connu comme le professeur de la Veaux ! La particule est honnie en 1794, date de la Réponse !


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