La connaissance de soi
Sylvie MULLIE

12 décembre 2007

L'homme est la seule créature à posséder la faculté de penser son rapport au monde et également, de se penser en tant qu'être. L'animal en est incapable. Seul l'homme est doué de conscience c'est-à-dire de la capacité à "être présent à son savoir" telle que l'étymologie du mot nous l'indique. L'homme prend connaissance de ses pensées et de la nature de ses actes dans un ressenti spontané : par exemple lorsqu'il pense qu'il a soif et qu'il tient le raisonnement suivant : " je suis tenté de boire de l'eau de cette fontaine mais, ne sachant pas si cette eau est potable, je préfère m'abstenir de le faire".
Par cette faculté de mise à distance par la réflexion, l'homme peut élaborer un savoir sur son rapport au monde. Non seulement dans son individualité propre mais également dans son caractère d'être humain en général : cette faculté est à l'origine de l'anthropologie et de son développement dans un cadre plus large au sein de ce l'on nomme aujourd'hui les sciences de l'Homme.
Tenant compte de cela, peut-on en déduire que le fait d'"être présent à son savoir" permet à l'homme d'accéder pour autant à la connaissance de ce qu'il est ?
Répondre à cette question implique tout d'abord de saisir ce qui différencie conscience de soi et connaissance de soi, mais aussi d'envisager les conditions qui permettent de prétendre à la connaissance de soi et, enfin, à penser limites que rencontrerait cette prétention ainsi que les moyens éventuels de leur dépassement.
La connaissance de soi est d'abord identification.
Connaître c'est se représenter quelque chose ou quelqu'un, ce qui veut dire que l'on peut identifier cette chose ou cette personne dans sa particularité. Toutefois, il existe différents degrés de précision de la connaissance laquelle évolue depuis le stade de la simple identification vers une saisie de plus en plus complexe de la réalité. La connaissance scientifique correspondant, elle, au degré le plus élevé de la connaissance, à savoir la compréhension exacte de son objet. Descartes utilise le doute comme méthode critique pour mettre à jour une première certitude : celle de la pensée. En effet, "si je doute, j'existe" nous dit-il. Dans un second temps, il conçoit que le doute - entendu comme une modalité de la pensée - lui permet d'affirmer : "je pense donc je suis". Ce qui le mène à la conclusion suivante : "je suis une substance pensante" ou encore "une chose qui pense". A travers cette affirmation, Descartes aboutit donc à la certitude qu'il existe une pensée du Sujet-méditant. Cette pensée, le sujet l'éprouve effectivement dans son immédiateté à travers la conscience. Descartes élabore une philosophie du sujet à savoir la possibilité pour l'homme de se penser lui-même :"je pense" signifie que Je suis à même de penser le monde et non de le penser au nom d'une autre instance, au nom d'une appartenance à un groupe ou encore en tant qu'individu qui serait n'importe qui, anonyme, en bref : qui ne serait personne.
A partir de là, on peut dire qu'une connaissance de soi est certes possible mais qu'il s'agit alors d'une connaissance de soi comme sujet-pensant le monde Hic et nunc.
Or il ne s'agit pas d'une connaissance de soi dans ce que l'homme peut connaître de son intériorité. Descartes offre à l'homme la possibilité de prendre conscience de sa qualité de sujet-de-sa-pensée, de sa qualité de personne mais, pour autant, on ne peut restreindre l'étude de la connaissance de soi à la seule conception cartésienne du sujet, autrement dit on ne peut la réduire à un seul principe d'identification de la pensée à son sujet.
D'ailleurs, si identifier c'est connaître, est-ce connaître suffisamment ? Ainsi, quand je dis "je connais telle personne", je peux vouloir dire que je la connais de vue ou encore de nom; j'ai peut-être aussi élaboré un jugement, une idée sur cette personne qui sera attribuable à la subjectivité de mon approche, car liée à mon jugement, issue de mes propres impressions… Mais une connaissance qui se limite à une identification ou à des impressions ne présente pas réellement d'intérêt. La connaissance de soi, qu'il s'agisse de sa propre intériorité comme de ce qui constitue fondamentalement l'être humain, exige que l'homme soit directement placé comme objet de connaissance.
Cela dit, si autrui ne m'est pas immédiatement accessible pour la bonne raison que je ne peux directement connaître ses pensées ou les sentiments qu'il éprouve, je peux concevoir que le contenu de mes pensées m'apparaît lui comme immédiatement appréhendable. Partant de là, est-ce que je peux donc prétendre accéder à la connaissance de ce que je suis ? Puis-je me concevoir moi sujet de mes pensées comme objet de connaissance ?
Socrate nous invite à poser un questionnement sur ce que nous croyons connaître. Lorsqu'il reprend les termes de l'oracle de Delphes "Connais-toi toi-même", il invite l'homme à ne pas se satisfaire de ses propres convictions mais à aller chercher en lui-même les moyens d'un questionnement sur ce qu'il croit être -ou ce qu'on lui a dit être- la réalité des choses. Sachant que par "réalité des choses", il entend surtout désigner ici : la réalité de la nature humaine. Socrate affirme également une seule chose avec certitude : "Je sais que je ne sais rien". Selon lui, l'homme qui tente de se connaître lui-même est celui qui se doit de reconsidérer en premier lieu les limites mêmes de sa compétence à découvrir la vérité et ce, avant que de prétendre pouvoir l'atteindre. Cette démarche préalable est essentielle car celui qui croit savoir, celui qui se laisse emporter par ses convictions et qui donc ne sait pas, est en réalité perdu pour lui-même mais il passible de perdre autrui en l'entraînant dans la voie de l'erreur et dans sa propre chute. Tenter de se connaître soi-même c'est donc emprunter la voie de la vertu en nous protégeant et en protégeant autrui des effets néfastes de l'illusion. C'est aussi faire preuve d'humilité, autre forme d'expression de la vertu, car en remettant en question ce qu'il pensait être un savoir l'homme accepte de réaliser un effort qui ne sera peut-être pas rétribué à terme : l'atteinte de la connaissance n'est en effet pas garantie.
Saint Augustin lui, propose une conception de la connaissance de soi qui promet l'accès à une vie meilleure à qui y adhère. "Plutôt que d'aller au dehors, rentre en toi-même" nous dit-il, afin d'y découvrir Dieu et donc la Vérité. C'est à un examen de conscience auquel nous convie Saint Augustin par le moyen de l'introspection. Dans ses Confessions il rapporte s'être laissé aller à la débauche de longues années durant pour finalement reconnaître que celles-ci ne lui ont apporté que frustration. Ce qui signifie qu'en souhaitant satisfaire nos désirs nous pensons atteindre le bonheur mais ceci est une erreur. Le bonheur commence par l'atteinte de la sérénité et celle-ci n'est possible que dans l'éloignement des objets de désir et par le retour en soi dans l'attente du message divin. Dans la conception augustinienne de la connaissance de soi, la raison n'est pas autonome en quelque sorte car elle se met au service de la foi qui indique le chemin à suivre. Saint Augustin affirme en effet "il faut croire pour savoir". Or, au cours des siècles qui suivront, la raison triomphante va privilégier le monde terrestre comme le lieu de recherche de qui véritablement fonde l'humain.
Entre le XVII ° et le XIX ° siècles, l'homme s'attache à découvrir le monde qui l'entoure par l'utilisation combinée du progrès des sciences et des techniques. Les limites de la connaissance semblent pouvoir être repoussées toujours plus loin y compris dans le domaine des sciences de l'homme. D'ailleurs l'homme peut supposer qu'en se plaçant comme objet de connaissance l'accès au savoir sera (pourquoi pas…) facilité par la "proximité" de l'objet qu'il doit appréhender autrement dit : lui-même. Se prendre soi-même pour objet de connaissance c'est choisir de connaître ce qui nous est le plus proche, le plus intime, finalement ce qui nous semble le plus accessible. On peut donc penser que la tâche en sera plus aisée. Dans sa dimension purement individuelle, autrement dit celui de l'intériorité, le champ de la connaissance exclue automatiquement l'identification car - à moins d'être accidentellement plongé dans un état d'amnésie - puisque je sais qui je suis, comment je m'appelle, je re-connais mon reflet dans le miroir. J'ai déjà "l'expérience" de moi-même, de mes goûts, de mes inclinations.
Cependant, il est possible de reconsidérer de manière plus précise notre définition de la connaissance en y voyant le résultat d'un processus par lequel on intègre une information que l'on ne possédait pas par expérience. Donc on peut dire que ce qui intéresse l'individu dans la connaissance de soi c'est précisément ce qu'il peut découvrir sur lui-même : c'est-à-dire quelque chose qu'il ignore et qui pourtant le constitue dans sa personnalité, ou encore dans sa personne ou enfin en tant qu'être. Si cela était immédiatement accessible, donné d'emblée, le problème de la connaissance de soi ne se poserait pas. Or si, au XIX° siècle, l'avancée des connaissances engage à l'enthousiasme, on sait néanmoins que les choses que l'on choisit pour objet d'étude et que l'on peut aisément soumettre à l'expérience (c'est-à-dire manipuler à souhait dans le but d'en connaître la nature) ne se livrent pas forcément à une compréhension immédiate ; par conséquent, on peut se demander si l'objet/sujet ne serait pas encore plus complexe à saisir…Ainsi, Leibniz, en évoquant ces "changements dans l'âme dont on ne s'aperçoit pas", avait déjà abordé la question de la part d'existence qui est la nôtre, elle-même peuplée d'une infinité de perceptions que pourtant l'on ignore parce qu'elles échappent à notre conscience.
Plus tard, par la découverte de l'inconscient, Freud montre que la connaissance de soi n'est peut être pas aussi immédiatement accessible que l'on pourrait le croire en remettant totalement en question l'idée d'une souveraineté du sujet. La conscience n'est plus le seul lieu où s'expriment les pensées humaines puisque certaines d'entre elles échappent à la conscience. Cette découverte remet complètement en question l'idée d'une transparence du sujet à lui-même qu'avait établie Descartes. En effet le "moi" (ou encore le sujet tel que l'entendait Descartes) "n'est plus le maître dans sa propre maison". Aussi, puisque connaître c'est découvrir ce que l'on n'a pas encore véritablement saisi, par négligence ou peut-être aussi parce qu'il est peut être plus confortable de demeurer dans l'ignorance de certaines réalités, la psychanalyse offre les outils pour atteindre la connaissance d'une partie de nous-mêmes que la pensée ou l'introspection ne nous permettent pas de mettre à jour.
Dans Le Rire, Bergson nous dit que l'artiste et le poète possèdent le don d'accéder à leur propre intériorité car "le voile" qui s'interpose entre tout homme et sa conscience est moins opaque chez ces derniers. En effet, l'artiste et le poète contemplent le monde et ne se limitent pas uniquement à la nécessité de son appréhension directe ainsi que l'exige l'action. On peut également penser que l'esthète, à travers les sensations que l'œuvre d'art ou la poésie lui font découvrir, accède également au ressenti de sa propre intériorité.
On retiendra donc ici que les modalités de la connaissance de soi sont diverses. Cependant, la multiplicité des cheminements qui mènent à cette connaissance comblera différemment l'individu selon ce qu'il attend de cette connaissance. Sachant également que cette démarche s'inscrit davantage dans la quête et l'effort plutôt que dans la satisfaction immédiate.

S. Mullie


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